Monde

Le raid américain en Syrie, un coup de semonce diplomatique

Daniel Vernet, mis à jour le 08.04.2017 à 8 h 10

Le président américain n’a pas tergiversé.

Donald Trump lors d'une conférence de presse à propos de la Syrie, le 6 avril 2017 à Mar-a-Lago en Floride | JIM WATSON / AFP

Donald Trump lors d'une conférence de presse à propos de la Syrie, le 6 avril 2017 à Mar-a-Lago en Floride | JIM WATSON / AFP

Donald Trump, c’est d’abord et avant tout l’anti-Obama. La rapidité avec laquelle il a décidé d’ordonner des frappes sur des installations du régime syrien après l’utilisation d’armes chimiques par l’armée de Bachar el-Assad, tranche avec les hésitations de son prédécesseur à l’été 2013. Vingt-quatre heures après avoir qualifié «d’horrible» le largage de gaz sarin sur les populations civiles de Khan Cheikhoun, le président américain a réuni ses conseillers diplomatiques et militaires. Il s’est rangé à l’avis de ceux qui poussaient pour ne pas laisser impuni le recours aux armes chimiques. Les plans étaient prêts depuis plusieurs années. Barack Obama en avait fait une «ligne rouge» alors qu’il refusait par ailleurs une intervention directe dans la guerre civile syrienne.

Mais quand Bachar el-Assad a utilisé des gaz pour combattre l’opposition installée dans des quartiers de la banlieue de Damas, il a hésité. François Hollande était prêt à faire participer la France à des frappes contre des installations du régime. Tout était prêt à la fin du mois d’août 2013. Traumatisé par les conséquences de l’intervention en Irak en 2003, les Britanniques ont refusé leur participation. Barack Obama a décidé de consulter le Congrès, ce qui revenait à reculer. Il s’en est remis à la bonne volonté de Vladimir Poutine. Allié des Russes, Bachar el-Assad a promis de détruire, sous leur contrôle, son stock d’armes chimiques.

Force est de constater qu’il n’a pas tenu ses engagements et que ses tuteurs de Moscou l’ont laissé faire. Contraint de signer la Convention de 1993 sur l’interdiction des armes chimiques, il en a gardées suffisamment comme le montre le bombardement du village de Khan Cheikhoun qui a fait 86 morts et plus d’une centaine de blessés.

Le «monstre» de l’arme chimique

Outre l’indignation provoquée par les images d’enfants gazés que sa représentante à l’ONU, Nikki Haley, a montrées au Conseil de sécurité, une des raisons invoquées par Donald Trump pour expliquer sa décision d’intervenir en Syrie est la volonté de ne pas laisser créer un précédent. Il s’agissait pour lui de justifier une volte-face. Pendant la campagne, il a dénoncé la «faiblesse» de Barack Obama, tout en ayant approuvé son refus d’intervenir en 2013. Sans craindre la contradiction, il prônait une certaine réserve dans l’utilisation du «gros bâton» militaire mais augmentait le budget de la défense. Avant le drame de Khan Cheikhoun, il suivait le précepte du président John Adams Quincy (1925-1829) : «L’Amérique n’a pas à aller chercher à l’extérieur des monstres à abattre».

Le «monstre» de l’arme chimique est une menace pour les intérêts vitaux des États-Unis, a jugé Donald Trump: «il est dans l’intérêt de la sécurité nationale des États-Unis de prévenir et de dissuader la dissémination et l’utilisation des armes chimiques mortelles». C’est la raison pour laquelle 59 missiles de croisière sont tombés, dans la nuit de jeudi à vendredi, sur la base de Shayrat à une quarantaine de kilomètres au sud-est de la ville de Homs. Des avions, des hangars, des installations radar, des dépôts de munitions, des systèmes de défense, des stocks de carburant ont été détruits. Les Russes, qui contrôlent l’espace aérien syrien, avaient été avertis afin d’éviter tout incident. Les Américains ont d’autre part pris soin de viser une base sur laquelle ne se trouvait aucun appareil russe.

Par la voix de sa représentante à l’ONU, Washington avait menacé d’une «action unilatérale» au cas où les négociations sur le texte d’une résolution condamnant le régime syrien présentée par les Occidentaux et critiquée par la Russie –et par la Chine–s’enliseraient. La décision de Donald Trump n’en a pas moins créé la surprise. Le président américain n’a pas tergiversé. Ce faisant il envoie plusieurs messages à divers interlocuteurs. À tous ses interlocuteurs, il signifie qu’il n’hésitera pas à prendre ses responsabilités. S’il ne donne pas une impression de grande cohérence, il montre qu’au slogan «America first» s’en ajoute un autre «America is back».

Le ton est en train de changer à Washington

Le raid sur la Syrie est la première décision importante et personnelle de Donald Trump en matière de politique étrangère et de sécurité. Les bombardements américains dans la lutte contre Daech en Irak ou au Yémen sont du ressort des commandants sur place. Pas du commander in chief. C’est aussi la première fois que des mesures militaires directes sont prises par les Américains contre le régime de Bachar el-Assad. Officiellement, il s’agit d’amener le dictateur syrien à «changer de comportement», pas de provoquer un changement de régime. Toutefois, le ton est en train de changer à Washington. Il y a quelques jours encore, le sort de Bachar el-Assad était considéré comme secondaire. Le secrétaire d’Etat Rex Tillerson évoque maintenant la création d’une coalition ayant pour but de remplacer le président syrien.

L’un des destinataires principaux du «message» est la Russie. Donald Trump se débat dans les accusations visant certains de ses collaborateurs et de ses proches sur leurs connexions supposées avec le Kremlin. En n’hésitant pas à défier Moscou, il montre qu’il n’est pas sous influence. En même temps, il porte relativise l’idée, qui relevait de la légende, d’une proximité avec Vladimir Poutine. Après un accueil quasi-enthousiaste de la victoire de Trump contre Hillary Clinton, les Russes étaient revenus à une appréciation plus réaliste des relations avec les États-Unis. Le bombardement américain sur la Syrie est «un gros coup porté aux relations russo-américaines qui sont déjà dans un état lamentable», a déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. Rex Tillerson doit rencontrer Vladimir Poutine à Moscou la semaine prochaine. L’action américaine renforce sa position de négociation. Elle lui donne des arguments pour pousser la Russie à faire pression sur son allié Assad.

Le message s’adresse aussi à la Corée du nord –il a été lancé juste avant la rencontre de Donald Trump avec le président chinois Xi Jinping– et à l’Iran, comme à tous les pays qui seraient tentés de miser sur la «faiblesse» ou l’abstention des États-Unis. La décision présidentielle n’est cependant pas sans risque. Un des arguments avancés auparavant pour justifier la prudence américaine était la crainte qu’une intervention armée ne crée un vide politique propice au développement des mouvements djihadistes, en particulier l’Etat islamique. Cet argument n’a pas disparu.

Que fera Donald Trump si Vladimir Poutine ne se laisse pas fléchir? A-t-il un plan pour le «jour d’après», une vision sur la solution politique qu’il souhaite en Syrie? Si non, il peut être rapidement placé dans la situation déplaisante de devoir choisir entre un repli peu glorieux ou une fuite en avant aux conséquences imprévisibles. Le raid sur Shayrat est un coup de semonce qui ne peut rester sans lendemain diplomatique.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (424 articles)
Journaliste
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