Monde

Les calculs de Donald Trump à propos de la Syrie

Eric Leser, mis à jour le 07.04.2017 à 17 h 49

En ciblant le régime syrien, Donald Trump veut faire taire les critiques intérieures sur sa proximité avec Moscou. Il cherche à se donner une stature internationale et à permettre aux États-Unis de peser dans l'issue du conflit syrien.

Donald Trump lors d'une conférence de presse à propos de la Syrie, le 6 avril 2017 à Mar-a-Lago en Floride | JIM WATSON / AFP

Donald Trump lors d'une conférence de presse à propos de la Syrie, le 6 avril 2017 à Mar-a-Lago en Floride | JIM WATSON / AFP

Donald Trump a peut-être réussi, pour la première fois depuis son entrée à la Maison-Blanche, un coup gagnant. A condition évidemment qu’il n’y ait pas de mesures de rétorsion trop douloureuses de la Russie, de l’Iran ou du Hezbollah après la destruction par des missiles de croisière américains de la base aérienne syrienne de Shayrat, dans la nuit du 6 au 7 avril.

Sur le plan politique intérieur, c’est d’ores et déjà un succès. Il se démarque nettement de son prédécesseur Barack Obama en faisant ce que ce dernier avait refusé de faire à l’été 2013.

Barack Obama avait pourtant lui-même fixé une ligne rouge à ne pas franchir par le régime de Bachar el-Assad. Ce dernier avait gazé à mort plus de 1.400 civils le 21 août 2013, mais la Maison-Blanche avait finalement renoncé à frapper, même symboliquement, pour satisfaire l’Iran avec qui elle négociait alors clandestinement un accord sur son programme nucléaire. Barack Obama s’était même défaussé sur la Russie qui s'était engagée à détruire le stock d’armes chimiques syrien… avec l’efficacité que l’on sait.

Le président Trump a agi

Le président des Etats-Unis avait alors commis une erreur plus grande encore en montrant au monde entier que ces menaces n’avaient pas de substance et que l’Amérique n’entendait plus jouer le rôle de gendarme au Moyen-Orient… et ailleurs. Dans les mois qui ont suivi la Russie s’est engouffrée dans la brèche en Ukraine et en Syrie, et l’Iran et le Hezbollah sont intervenus massivement pour sauver le régime de Bachar el-Assad.

En s’en prenant directement à l’armée de Bachar el-Assad, l’allié que Vladimir Poutine a tout fait pour sauver, Donald Trump répond aussi indirectement à ceux qui l’accusent d’être trop proche de l’autocrate de Moscou. L’enquête au Congrès sur les liens entre l’équipe de campagne de Donald Trump et la Russie est une menace pour l’avenir même du président. Après la destruction de la base de Shayrat, Donald Trump a même reçu un soutien appuyé de deux sénateurs américains républicains parmi les plus critiques et les plus respectés, John McCain et Lindsey Graham.

Ils se félicitent que les États-Unis aient «envoyé un important message, qu'ils ne resteront plus sans réaction quand Assad, aidé et protégé par la Russie de Poutine, massacrera des Syriens innocents avec des armes chimiques et des barils d'explosifs. Au contraire de l'administration précédente, le président Trump confronté à un moment important en Syrie a agi. Pour cela, il mérite le soutien du peuple américain».

Un isolationnisme de façade

Enfin, Donald Trump émerge sur la scène internationale et plus seulement comme un provocateur inconséquent et narcissique. Il vient de redonner corps à ce qui est indispensable à toute grande puissance, sa capacité de dissuasion.

Il montre de fait que la doctrine isolationniste mise en avant pendant sa campagne et le slogan l’Amérique en premier («America First») n’étaient que des mots. Un premier indice a été l'augmentation de 54 milliards de dollars (9%) du budget de la défense.

Mais la partie qui se joue aujourd’hui en Syrie s’annonce difficile pour l’Amérique. Washington ne semble pas avoir le moindre doute sur le fait que le bombardier SU-22 syrien qui a lancé une bombe au gaz sarin mardi 4 avril sur Khan Cheikhoun est un message envoyé par la Syrie, mais aussi par la Russie et l’Iran. Ils ne pouvaient pas ne pas être informés. Il y a des unités russes sur la base de Shayrat d'où a décollé l'avion. L’administration Trump est ainsi mise au défi d’exister à nouveau dans ce conflit.

L’attaque de la base de Shayrat va donc bien au-delà d’une simple réaction à l’utilisation d’armes chimiques. Elle s’inscrit dans un contexte ou les États-Unis tentent de regagner l’influence perdue sur le destin de la Syrie et le règlement du conflit. L’envoi de troupes en nombre pour appuyer l’assaut annoncé sur Raqqa et récemment même de blindés et d'unités d’artillerie en sont les prémisses même s’ils sont passés assez inaperçus.

«La Russie complice ou incompétente...»

Le plan syrien de la Maison-Blanche consiste à coordonner et appuyer une offensive sur Raqqa pour chasser l’Etat islamique de sa capitale. Moscou, Téhéran et Damas n’y sont pas opposés sur le principe mais ils sont plus inquiets des conséquences d’un éventuel succès. D’autant plus que l’administration Trump n’a pas fait mystère de son ambition ensuite de chasser les forces iraniennes et du Hezbollah du sol syrien.

Le Secrétaire d’Etat américain, Rex Tillerson, s’en est même pris directement à Moscou en affirmant que si la Syrie n’a pas détruit la totalité de son stock d’armes chimiques, c’est que la Russie a «failli à sa responsabilité de lui faire tenir son engagement… Soit la Russie a été complice soit incompétente…».

La question maintenant est de savoir si Vladimir Poutine décidera de répliquer. La Russie ne l’a pas fait quand Israël a attaqué le 17 mars une autre base aérienne syrienne. Il est très vraisemblable que les Etats-Unis et la Russie soient parvenus à un accord sur l’ampleur des frappes américaines au cours de nombreux échanges entre les Etats-Majors des deux pays au cours des derniers jours. Moscou a été prévenu à l’avance notamment pour ne pas exposer les soldats russes déployées sur la base de Shayrat. Et puis Vladimir Poutine n'a peut-être pas envie d'entrer dans un conflit avec un président américain dont il s'est tant félicité de l'élection.

Eric Leser
Eric Leser (66 articles)
Journaliste
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