France

La centrale de Fessenheim n'est pas près de fermer

Gilles Bridier, mis à jour le 08.04.2017 à 13 h 13

En liant la fermeture de Fessenheim à la mise en service de Flamanville sur laquelle plane de nombreuses hypothèques, le gouvernement et EDF reportaient de facto les échéances, avant même le conseil d’administration du 6 avril.

A Flamanville, le 16 novembre 2016 | CHARLY TRIBALLEAU / AFP

A Flamanville, le 16 novembre 2016 | CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Le nucléaire français s’est-il transformé en un théâtre d'ombres, dans lequel les acteurs interpréteraient un jeu de rôles opaque écrit par avance? Le conseil d’administration d’EDF a décidé le 6 avril que la demande d'abrogation pour l’exploitation de la centrale ne sera faite que dans les six mois qui précéderont la mise en service de l'EPR de Flamanville. Ce qui revient à repousser la fermeture de ladite centrale, pourtant promise par François Hollande à la fin de son quinquennat. 

Dans un premier temps, la date butoir avait été repoussée à 2018, à l’époque où le chef de l’Etat n’avait pas encore annoncé sa décision de ne pas se représenter pour un deuxième mandat. En se retirant de la compétition, le chef de l’État introduisait le doute.

Cette échéance de 2018 n’avait plus guère de sens dans la mesure où la décision qui sera prise dépendra de la politique énergétique –et notamment nucléaire– fixée par le futur président de la République. Or, celui-ci n’aura peut-être guère de raison de se sentir engagé par les promesses de son prédécesseur. Entre les pro-nucléaires, d’une part, que sont François Fillon et Marine Le Pen, les partisans d’une sortie, d’autre part, comme Jean-Luc Mélanchon et Benoît Hamon, il n’y a qu’Emmanuel Macron qui s’inscrive dans le sillage de François Hollande, en préconisant un recul à 50% de l’électricité d’origine nucléaire (au lieu de 75% actuellement). Bien malin qui pourrait anticiper les décisions qui seront prises à l’Elysée à compter de mai prochain. Voilà pour le volet politique.

Fessenheim et Flamanville, deux dossiers liés

EDF a toujours plaidé pour une solution qui associe la fermeture de la centrale de Fessenheim à la mise en service de l’EPR de Flamanville. L’électricien a obtenu gain de cause puisque Ségolène Royal, la ministre de l’Énergie, validait la légitimité de cette demande dès la fin 2015, en se calant alors sur 2018. 

En janvier 2017, la ministre confirmait ce principe en n’excluant plus, cette fois, un nouveau report de la mise en service de Flamanville. Bien au-delà de la fin du mandat de François Hollande. Donc sans réelle visibilité ni légitimité à prendre date pour la fermeture de la doyenne des centrales nucléaires françaises en activité, surtout compte tenu des retards déjà enregistrés la construction de la centrale de Flamanville auquel le sort de Fessenheim est lié.

Mais il existe aussi un volet technique et de sûreté qui empêche de donner crédit à toute décision prise aujourd’hui. Elle concerne le couvercle et le fond de la cuve de l’EPR de Flamanville, après les révélations sur des irrégularités dans le processus de fabrication qui aurait mises en évidence un excès de carbone susceptible de fragiliser ces pièces maîtresses. 

On découvre qu'Areva et EDF ont fait preuve de négligences flagrantes en ne tenant pas suffisamment compte des alertes émises dès 2005 par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), à cause d’incidents et de manquements constatés à l’usine du Creusot chargée de fondre ces éléments de la cuve destinée à Flamanville. À ce jour, toutes les analyses et vérifications concernant la dangerosité de ces irrégularités ne sont pas terminées, et il faudra attendre probablement septembre prochain pour disposer de tous les éléments et conclure. Mais comme les pièces en question ont déjà été installées sur le site de Flamanville, le chantier de la centrale pourrait prendre encore bien plus de retard s’il s’avérait que le non respect des règles de conformité induise un quelconque risque. Ce qui obligerait à détruire une partie de ce qui a déjà été construit pour remplacer les éléments défaillants. Voire à remettre en question le modèle économique d'un projet pour lequel les coûts ont déjà presque triplé par rapport aux évaluations initiales. Et Fessenheim, dans ce cas de figure? 

Sur des projets aussi sensibles au regard de la sûreté, dans un secteur présenté comme une filière d’excellence de l’industrie française, ce manque de rigueur dans le contrôle qualité et la découverte seulement a posteriori d’irrégularités auront forcément de graves conséquences. En France et à l’international. 

Déconvenue du gouvernement sur Fessenheim

Mais, pour ce qui concerne plus précisément Fessenheim, les incertitudes qui s’accumulent sur l’entrée en exploitation de la centrale de Flamanville écartaient toute hypothèse de fermeture rapide avant même le conseil d’administration d’EDF du 6 avril. Et, même si l’électricien déclare que la demande d’abrogation de l’exploitation de Fessenheim interviendra six mois avant la mise en service de Flamanville, il ne s’engage qu’a minima, compte tenu des hypothèques politiques et techniques qui pèsent sur l’EPR et l’avenir du nucléaire. 

Les propos de la ministre de l’Énergie, saluant une «bonne décision» qu'elle souhaite officialiser «juridiquement dans les prochains jours», ne parviennent pas à masquer la déconvenue du gouvernement et du Chef de l’État sur leurs engagements dans le nucléaire. Toutefois, après que les choix de politique nucléaire ont été exclus de la programmation pluriannuelle de l’énergie d’avril 2016 et renvoyés à 2019, il était évident que les promesses de campagne ne seraient pas tenues. 

Le basculement décrit par François Hollande pour sortir progressivement du nucléaire était déjà considéré comme irréaliste par les experts, compte tenu déjà des contraintes réglementaires à prendre en considération pour la mise à l’arrête définitive d’une centrale (elle suppose, selon l’ASN, une déclaration de la part de l’exploitant deux ans avant la fin de l’exploitation). La centrale de Fessenheim n’est pas prête de fermer. Les spéculations sur les conclusions du conseil d’administration d’EDF n’étaient pas forcément fondées.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (656 articles)
Journaliste
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