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Marine Le Pen, «féministe»? Une escroquerie!

Aude Lorriaux, mis à jour le 10.04.2017 à 14 h 26

Slate.fr explore le programme, les déclarations et le bilan des candidats à la présidentielle, sous le prisme de l’égalité femmes-hommes. Aujourd’hui Marine Le Pen. Avec cette question: est-elle «féministe»? [5/6]

Marine Le Pen à Saint-Denis de la Réunion, le 29 novmebre 2016. Richard BOUHET / AFP

Marine Le Pen à Saint-Denis de la Réunion, le 29 novmebre 2016. Richard BOUHET / AFP

Le Front national n’est pas un parti particulièrement connu pour son féminisme. Mais il a récemment opéré une véritable OPA en direction des femmes, à tel point que certains chercheurs ont pu parler de «national-féminisme». La raison? Les femmes ont historiquement plutôt moins voté que les hommes pour le Front national. Il y a donc là un réservoir de voix pour le FN, d’autant qu’elles s’inscrivent un peu plus que les hommes sur les listes électorales, et qu’elles sont aussi plus nombreuses que leurs congénères masculins (52%). Toutes choses qui poussent Marine Le Pen à se rapprocher, en apparence, des thématiques féministes….

La présidente du parti d’extrême-droite mentionne régulièrement les «droits des femmes». Elle est même allée jusqu’à rendre hommage à deux figures du féminisme, Elisabeth Badinter et Simone de Beauvoir. Mais elle se garde pour l’instant bien de se dire «féministe». Interrogé par une journaliste de BFM TV en octobre 2016 sur le sujet, Marine Le Pen a fait savoir son opinion (à 1'49 dans la vidéo ci-dessous):

«Je ne sais pas ce que ça recouvre, le féminisme.»

Dans son autobiographie, À contre flots, elle avait semblé concédé du bout des lèvres que sa période de mère célibataire l’avait rendue «quasi féministe», selon Mediapart. Ce sera le maximum de ses envolées lyriques en faveur de ce courant de pensée.

Coordinateur du projet présidentiel de Marine Le Pen, Jean Messiha nous confirme:

«Non, je ne crois pas qu’elle se dirait féministe. Le féminisme ce sont ces mouvements extrémistes et outranciers des années 70 qui avaient leur raison d'être compte tenu du contexte de l'époque et du peu de droits des femmes, mais maintenant ces mouvements-là ne peuvent pas continuer à réclamer des choses déjà accordées»

Pour un féminisme assumé, et conscient de son héritage historique, donc, on repassera. Examinons maintenant son bilan en matière de droits des femmes, pour voir s’il y a lieu de déclarer Marine Le Pen «féministe malgré elle».

Un bilan quasiment inexistant

Le décompte risque d’aller vite. Comme le montre le travail des Glorieuses, qui ont scruté les votes de l’eurodéputée depuis 2004, Marine Le Pen a quasiment systématiquement voté contre tous les projets visant à améliorer le sort des femmes, ou bien séché les votes. Sur 43 textes soumis à son approbation, elles s’est abstenue ou était absente 21 fois, et elle a voté contre 17 textes. Elle s’est exprimée en faveur de quatre textes. Mais quand on regarde ces votes dans le détail, on constate qu’il y a en général un loup: en décembre 2013, un rapport de l’eurodéputée Edith Estrela prévoyait par exemple de reconnaître le droit à la contraception et à l’avortement. Il était pour cela fortement attaqué par les mouvements catholiques en France, comme Alliance Vita. Mais à la suite d’une erreur de traduction, une résolution alternative le modifiant considérablement a été adoptée par le Parlement européen, résolution portée par les partis conservateurs qui proposaient que les politiques sur la santé et les droits sexuels relèvent «de la compétence des Etats membres»… Le vote «pour» de Marine Le Pen est donc en fait plutôt un vote «contre» l’extension des droits des femmes à disposer de leur corps…

Le FN a progressivement évolué d’une position agressive contre l’avortement, dans les années 1980, à une acceptation timide, aujourd’hui. Mais il est bien plus rétrograde sur ce sujet que les autres partis. En 2011, Marine Le Pen s’était encore dite favorable à un déremboursement de l’IVG, et voulait «mettre au pas» le planning familial. Plus généralement, les élus FN à l’Assemblée nationale se sont, cinq ans durant, systématiquement opposés à toute mesure visant à étendre les droits des femmes. Les positions de la députée Marion Maréchal Le Pen sont aux antipodes des luttes portées par les associations féministes, comme le résume bien cette tirade de janvier 2017, alors que l’Assemblée s’apprêtait à se prononcer sur l’extension du délit d’entrave à l’IVG:

«Je vous le dis et je le pense sincèrement, vous êtes la honte du combat des femmes. Obsédés par la couleur du cartable, le sexisme de la grammaire, le jouet rose des Kinder, la répartition du temps de vaisselle dans le couple, complètement à côté de la plaque, complètement à côté des vraies menaces qui planent aujourd’hui sur la liberté des femmes!»


Rappelons aussi qu’aucun élu FN ne siège à la commission «droits des femmes et égalité des genres»  du parlement européen. Et que parmi les huit membres du bureau exécutif, l'organe décisionnel du parti, on ne trouve que deux femmes. Allons maintenant jeter un coup d’oeil au programme de Marine Le Pen sur la question des femmes.

Les bons points et les idées originales du programme
 

1.Le Front national est désormais pour l’égalité salariale

Là aussi, le décompte des points «positifs» en faveur des droits des femmes, présents dans les 144 engagements de son projet présidentiel, va aller assez rapidement. Sur les 24 pages du projet, le mot «femmes» n’est présent qu’une fois. Autant dire que ce n’est pas l’objet principal du programme, alors que le mot «étranger» est présent douze fois, et le mot «sécurité» neuf fois. Les femmes sont présentes à l’engagement numéro 9, qui vise à «mettre en place un plan national pour l’égalité salariale femme/homme et lutter contre la précarité professionnelle et sociale».

Qu’est-ce que cela veut dire, concrètement? «Il faut se battre pour qu’à travail égal il y ait salaire égal, tout le monde en convient», nous assure Jean Messiha, pour lequel cela passera «par le dialogue social». «Rentrer dans le détail du plan, c’est compliqué. Mais avec du volontarisme, je ne doute pas qu’on puisse obtenir des résultats plus probants que ceux que la gauche a obtenues avec beaucoup d’incantations», ajoute-t-il.

Voilà un point sur lequel le Front national aura évolué: «Est-ce que je suis pour que les femmes travaillent? Oui. Est-ce que je suis pour qu'elles soient traitées de manière égale avec les hommes en tout domaine? Oui, en tout domaine, en toutes circonstances, quel que soit le sujet», a déclaré la présidente du Front national sur BFM TV le 16 octobre dernier. Des propos qui tranchent avec ceux de Marie-Christine Arnautu, vice-présidente du FN en 2012: «Qu’est-ce que vous voulez? Qu’on égalise les salaires alors que tant de gens sont au chômage?».

Les points d’interrogation
 

1.La fin de la parité en politique

Passons à la longue liste des sujets problématiques en matière de droits des femmes, contenus dans le programme du Front national. La parité en politique est un acquis historique du féminisme en France. C’est grâce à ce mécanisme qu’on a pu voir entrer de nombreuses femmes en politique, alors que les structures sexistes du pouvoir subsistent. Aujourd’hui, elles restent encore minoritaires à l’Assemblée nationale (25%) en raison du contournement de la loi par les partis, qui préfèrent parfois payer des amendes plutôt que de respecter la parité.

Ce mot de «parité» ne figure pas dans le programme du FN, mais il ne faut pas s’y tromper. Le programme de 2012 le taxait de mécanisme d’«idéologie différentialiste et multiculturelle», et de «racisme inversé». Celui de 2017 affirme vouloir «rétablir l’égalité réelle et la méritocratie en refusant le principe de "discrimination positive"», mais c’est la même idée qu’en 2012, comme nous le confirme au téléphone Jean Messiha:

«Marine a toujours été sceptique par rapport aux mesures de parité en politique. Les femmes ont les compétences pour réussir. La stratégie du pot de fleurs c’est vexant et dévalorisant. Une discrimination positive est une discrimination», argumente le coordinateur du projet du FN.

2.Les droits des femmes sans cesse accolés à la critique de l’islamisme

 

Petit retour en arrière à l'intitulé de l’engagement numéro 9:

Pour le Front national, dès qu’il est question de droits des femmes, comme nous l'écrivions sur Slate.fr dès juillet 2015, il est question d’islam ou d’islamisme. Ce féminisme à géométrie variable s’est particulièrement accéléré à la suite des attentats de Cologne, qui ont constitué un tournant. Et sans doute une prise de conscience au sein du parti frontiste qu’il y avait là de quoi faire une pierre deux coups: se mettre les femmes dans la poche en stigmatisant les musulmans. Les déclarations de Marine Le Pen et des cadres du FN confirment cette interprétation. Dans cette même interview où elle affirmait ne pas savoir ce que «recouvre le féminisme», la candidate d’extrême-droite embrayait immédiatement par une référence à la «poussée du fondamentalisme islamiste»:

«Moi je considère encore une fois que l’inégalité salariale, je suis bien placée pour vous le dire, je suis une femme, est évidemment scandaleuse. Mais encore une fois le gigantesque danger qui pèse sur le droit des femmes aujourd’hui est je crois objectivement le fondamentalisme islamiste.»

Même réflexe pour Jean Messiha. Interrogé sur l’égalité salariale, le cadre du FN affirme aussitôt qu’il y a «pire»:

«On s'étonne que les mouvements féministes fassent des manifs contre Trump et soient restés aphones devant le fait que dans certains cafés de France les femmes n’ont pas le droit de cité».

On peut aussi faire une recherche sur le mot «femmes» dans les tweets de Marine Le Pen pour s'en convaincre:

Cette relation systématique entre femmes et islamisme a été brillamment démontrée par la politologue et professeure de littérature Cécile Alduy, dans son ouvrage Ce qu’ils disent vraiment: les politiques pris aux mots, qui analyse 1300 textes de six personnalités politiques (Mélenchon, Hollande, Juppé, Fillon, Sarkozy, Le Pen) à l'aide de logiciels. Elle y montre que Marine Le Pen est, de tous les candidats qu’elle a étudiés, celle qui parle le plus d’égalité femmes-hommes. Mais ce «féminisme» «n’est convoqué que dans la critique de l’islam; jamais pour dénoncer le harcèlement de rue, les inégalités salariales», explique-t-elle.

3.Des femmes qu’on aimerait bien voir au foyer

Concernant le travail des femmes, on l’a vu, Marine Le Pen s’y déclare «favorable». Elle n’empêchera pas les femmes de travailler, donc. Mais de là à faire en sorte de favoriser leur émancipation par le travail, comme l’ont toujours prôné les féministes, il y a un pas que le FN n’est pas prêt à franchir. Marine Le Pen s’est plusieurs fois déclarée en faveur de franches incitations favorisant le maintien des femmes à la maison. Comme en 2010, où elle évoque dans une interview à Présent un «salaire maternel» (et pas parental bien sûr…), soit la possibilité de bénéficier de 80% du Smic pendant trois ans pour élever ses enfants. Rebelote sur RMC le 9 janvier 2012. Des déclarations en ligne avec celles d’autres cadres du FN, comme Dominique Martin:

«J'aimerais bien que l'on développe la possibilité, que l'on laisse la liberté aux femmes de s'occuper de leur foyer, notamment par un salaire parental d'éducation… (...) Ça aurait l'avantage de libérer des emplois.»

C’est dans cette perspective qu’il faut lire la proposition 55 de son programme, qui veut «rétablir la libre répartition du congé parental entre les deux parents». Depuis loi du 4 août 2014, le congé parental peut être allongé si le deuxième parent prend au moins six mois de congé. Cette mesure vise à inciter les pères à le prendre, alors qu’ils ne représentent que 4% des parents qui l’utilisent. En clair, l’idée du Front national est de détricoter ces mécanismes d’incitation. «On est là dans l’héritage pétainiste habituel du parti à la flamme», commente l’association Osez le féminisme.

4.Un recul pour les femmes étrangères, lesbiennes ou voilées

Si le Front national favorise les familles où vivent des femmes aisées, avec la suppression de la baisse du quotient familial notamment, les femmes étrangères, lesbiennes ou voilées ne sont clairement pas des clientes potentielles de son programme. La suppression de l’aide médical d’Etat (AME) (engagement 71) sera désastreuse pour les réfugiées enceintes, qui sont surreprésentées parmi les bénéficiaires de l’AME.

Les femmes voilées, qui, dans leur très grande majorité, choisissent de porter le voile, ne seront plus autorisées à le faire dans l’espace public (engagement 95). Enfin le mariage pour tous sera remplacé par un «PACS amélioré» (engagement 87) dont on ne sait guère au vu du programme s’il permettra aux conjointes des lesbiennes pacsées d’adopter pleinement leur enfant. Mais elles ont du souci à se faire, puisque Marine Le Pen s'est dite «opposée à l'adoption par les couples homosexuelles».

 

Aude Lorriaux
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Journaliste
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