Life

Quand le sexting pousse les filles au suicide

Emily Bazelon, mis à jour le 12.12.2009 à 11 h 01

Une adolescente américaine s'est donné la mort après la diffusion d'une photo de ses seins dans son collège. Elle n'est pas la seule

En septembre, Hope Witsell, 13 ans, s'est pendue. Élevée dans une banlieue rurale de Floride, elle était la fille unique d'un couple de chrétiens pratiquants qui s'étaient rencontrés à la poste où ils sont tous deux employés. «Elle allait souvent à la pêche avec son père, ses grandes lunettes de soleil à la monture blanche sur le nez» peut-on lire dans l'excellent reportage publié par le St. Petersburg Times.

Le suicide de Hope

La semaine dernière, le suicide de Hope est devenu le deuxième clairement lié au sexting [envoi par téléphone ou mail de photos à caractère sexuel] et à la persécution qui peut s'ensuivre. À la fin de sa cinquième au printemps dernier, Hope a envoyé une photo de ses seins à un garçon pour qui elle avait le béguin et cette image a fait le tour de l'école. «Des tonnes de gens parlent de moi derrière mon dos et je déteste ça parce qu'ils me traitent de pute!» a confié la jeune fille à son journal intime avant de se tuer. Jessie Logan, 18 ans, qui vivait près de Cincinnati, s'est pendue en juillet dernier après que des photos la montrant nue, qu'elle avait envoyées à son petit ami, avaient largement circulé auprès d'adolescents de sa connaissance. Comment expliquer cet enchaînement horrible débouchant sur une tragédie? S'agit-il de brimades ordinaires, mais avec de nouveaux outils, ou d'une sorte de harcèlement très différente? S'agit-il de cas isolés, ou bien le concert de protestations suscité par le sexting est-il légitime?

En tant qu'adulte et que parent, je n'ai d'abord pas voulu croire qu'une pratique aussi incroyablement risquée pouvait vraiment être répandue. Je commence à penser que je me trompais. Trois sondages conduits sur la popularité du sexting montrent des statistiques assez élevées. Le dernier, dont la méthodologie semble fiable, est un sondage MTV-Associated Press mené la semaine dernière auprès de 1 450 adolescents et jeunes adultes de 14 à 24 ans. Plus d'un quart d'entre eux a déclaré avoir été impliqué dans un acte de sexting d'une manière ou d'une autre. Dix pour cent ont déjà envoyé des photos d'eux dans le plus simple appareil par téléphone portable ou sur Internet. Et 17 % des jeunes qui ont reçu ce genre d'images admettent les avoir faites passer à quelqu'un d'autre.

Ces résultats correspondent assez bien aux recherches effectuées par Sameer Hinduja et Justin Patchin, des universitaires dirigeant le Cyberbullying Research Center, basées sur leur enquête de 2007 auprès de 1 900 collégiens. Environ 12 % de ces ados affirmaient alors avoir déjà photographié quelqu'un et mis la photo en ligne sans l'autorisation de l'intéressé. C'est un chiffre inférieur à ceux du sondage MTV-AP, et les photos en question n'étaient pas forcément à caractère sexuel. Mais il s'agit d'enfants plus jeunes, et l'enquête remonte à deux ans. Consternant, encore une fois. «Les gamins font ça sans réfléchir,» commente Hinduju sur le sexting. «C'est un rituel de flirt entre deux amoureux. Dans une situation plus grave, il y a contrainte ou supercherie pour obtenir la photo. Mais ce comportement se banalise, même si pour vous et moi il semble crétin. C'est de l'immaturité neurologique de la jeunesse dont il est question ici.»

Il existe deux écoles de pensée sur la manière d'aborder le sexting et son cousin, le cyber-bullying [les cyber-brimades]— qui recouvre tout ce qui va des mails haineux aux posts cruels sur MySpace. La première école affirme que c'est une erreur de se polariser sur la technologie, parce que toute l'hystérie qu'elle suscite ne fait que voiler le problème de fond, qui ne date pas d'hier: les enfants peuvent faire preuve d'une incroyable cruauté les uns envers les autres de toutes sortes de façons. Internet et les téléphones portables ne sont que leurs dernières armes en date. Pour gérer le problème du cyber-bullying, il faut adopter la même technique que pour tous les autres types de harcèlement: inculquer l'empathie aux enfants et s'assurer qu'ils ont dans leur entourage un adulte de confiance à qui ils peuvent s'adresser en cas de difficulté.

Cruauté moderne

Cela me paraît cohérent. Mais il est aussi clair que les mails, les textos et les réseaux sociaux comportent des caractéristiques qui leur sont propres, comme l'explique l'auteur Danah Boyd. La barre est placée beaucoup moins haut pour devenir un cyber-bully, ou même simplement un complice de cyber-bully, que pour les formes classiques de brimades. Pour martyriser une fille grâce à une photo d'elle en tenue d'Eve par le sexting, il n'est pas nécessaire de la photocopier et de la distribuer, ni de crier un sarcasme à la cafétéria, ni même de persifler au téléphone, explique Robert King, psychiatre à la Yale Child Study Center. Il suffit d'appuyer sur un bouton et de transférer le message à tout un tas d'autres ados. Ceux-ci, éloignés d'un degré supplémentaire de l'être humain au cœur de ce lynchage, peuvent se faire contaminer et transmettre la contagion.

Ce genre d'acte cruel est relativement flou, et il est facile de s'en distancier (les adultes ne font pas autre chose quand ils postent des notes anonymes et caustiques sur des listes de diffusion ou dans des forums. Voyez à quelle vitesse les commentaires des listes de diffusion de mamans atteignent des sommets de férocité. Les mères n'oseraient jamais se comporter comme ça au parc.) Des adolescents peuvent piquer le téléphone d'un copain ou d'une copine et envoyer une photo de nu. Ils le font sans y penser. Nul besoin d'appartenir à un groupe de brutes ou de filles méchantes ou quoi que ce soit de ce genre. Ce n'est qu'une blague spontanée —dont les conséquences à long terme sont des archives compromettantes quasiment permanentes ou reproductibles.

Tout cela touche les adolescents à un moment de faiblesse de leur développement. Les ordinateurs portables et les téléphones portent en eux un potentiel de destruction qui se déchaîne le temps d'une impulsion, chose à laquelle les adolescents excellent. Selon d'autres élèves de l'école de Hope Witsell, la photo de ses seins a été envoyée du téléphone du garçon qu'elle aimait par une autre fille.

Il existe une corrélation bien établie entre être la victime de brimades et penser au suicide ou tenter de se suicider. (Les enfants qui infligent les brimades pensent eux aussi davantage au suicide et font plus de tentatives que la moyenne, mais leur pourcentage n'est pas aussi élevé). Dans un article récent, Hinduju et Patchin dévoilent que le cyber-bullying joue un rôle similairement délétère parmi les collégiens auprès desquels ils ont enquêté. Leurs données montrent que les victimes de brimades classiques sont 1,7 fois plus susceptibles de tenter de se suicider que les autres et que pour les victimes de cyber-bullying, ce multiplicateur se monte à 1,9. (Pour les auteurs de brimades traditionnelles, le taux est supérieur de 2,1 fois et pour les cyber-bullies, 1,5 fois.)

Comment gérer ces histoires, et qui sanctionner?

Comme le souligne ma collègue Jessica Grose sur DoubleX, il n'est question nulle part de punir la fille qui a transféré le message ou aucun autre élève. Mais je me demande ce que les gamins qui ont diffusé la photo de Hope ont pu faire pour affronter les conséquences de leur acte. Hope avait été privée de sorties par ses parents et exclue temporairement par son école. Et pourtant, elle aurait envoyé une autre photo de ses seins à un autre garçon, rencontré pendant l'été. Étant donné qu'elle s'était déjà fait prendre une première fois, cela laisse à penser qu'elle était sur la mauvaise pente, et non qu'elle reprenait ses esprits. Ce genre de phénomène aussi est plus courant que nous aimerions le croire, pour un adolescent qui se sent pris au piège et humilié. Sa mère a évoqué le suicide de Hope dans le Today Show, et la vidéo est presque trop dure à regarder.

La police continue son enquête, car le sexting est susceptible de s'inscrire dans le cadre de la loi sur la pédopornographie. Un consensus est cependant en train de se développer, visant à éviter de faire appel aux lois luttant contre la pédopornographie pour poursuivre des adolescents, rapporte Hinduju après avoir assisté à une réunion de la National District Attorneys Association cette semaine. Il n'est pas cohérent de poursuivre les enfants avec des lois élaborées pour les protéger. Comme beaucoup de principaux et de professeurs, les District Attorneys [procureurs locaux] tentent de mieux appréhender le phénomène auquel ils sont confrontés. «Tout le monde à ce sommet réclamait à cor et à cris que des recherches soient faites sur qui est le plus susceptible d'être un délinquant, une victime, quels sont les facteurs en jeu, quelles sont les conséquences, » rapporte Hinduja. Lui et Patchin sont en train d'organiser de nouvelles recherches pour commencer à répondre à ces questions. En attendant, ils proposent des conseils sur l'utilisation de téléphones portables par des adolescents, destinés aux parents et aux professeurs.

Les parents peuvent jouer un rôle particulièrement crucial: l'étude de King révèle que la surveillance parentale est un moyen primordial d'éviter les suicides, indépendamment des autres facteurs, comme le statut socioéconomique et le passé psychiatrique. Mais encore une fois, la gamine de 2010 équipée d'un téléphone portable est plus difficile à gérer que l'ado des années 1980 papotant sur la ligne fixe de la maison. Il est plus difficile «pour un parent lambda vigilant de faire respecter les limites de la même manière que les générations précédentes,» commente King. C'est vrai. Mais comme nous le rappelle le suicide de Hope Witsell, il va falloir trouver un moyen.

Emily Bazelon

Traduit par Bérengère Viennot

Image de une: Flickr, texting.

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