Culture

Le manuscrit de Voynich est un puits d’énigmes envoûtantes

Elise Costa, mis à jour le 06.04.2017 à 17 h 37

Entre livre de recettes, herbier et versets cryptiques, voilà plusieurs siècles que le manuscrit de Voynich passionne et trouble les grands esprits de ce monde… Arriverez-vous à déchiffrer ses secrets?

La page 31 du manuscrit de Voynich | via Archive.org CC License by

La page 31 du manuscrit de Voynich | via Archive.org CC License by

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C’est un mystère plus authentique que la Chouette d’or. Excepté que la chasse au trésor ne promet rien à la clé, si ce n’est la satisfaction intellectuelle d’avoir percé l’un des plus grands secrets de la littérature à ce jour.

Michael Habdank-Wojnicz naît en 1865 à la frontière polonaise, côté Russie. Après un séjour en prison –il n’en fallait pas beaucoup à l’époque–, il est envoyé en Sibérie. Il parvient à s’enfuir en 1890, direction l’Angleterre, où il devient alors Wilfrid Michael Voynich. L’homme, passionné d’histoire, de mathématiques et de livres anciens, ouvre une librairie à Londres, puis à New-York à l’aube du XXe siècle. C’est ici que commence notre histoire.

Pour alimenter sa collection, Voynich parcoure l’Europe à la recherche de livres rares. En 1912, il entre à la Villa Mondragone, un collège jésuite situé à Frascati près de Rome. La Villa Mondragone a besoin d’un petit ravalement de façade et l’entreprise coûte cher. Les Jésuites ont alors décidé d’ouvrir leurs portes aux antiquaires pour dégoter les fonds nécessaires à la rénovation du bâtiment. Dans les coffres, Voynich découvre une collection de manuscrits enluminés «apparemment rangée par suite de discordes politiques en Europe au début du XIXe siècle». Il procède à un examen minutieux, quand il tombe soudain sur un drôle de machin.

«Il était tel un canard boiteux comparé aux autres manuscrits avec leurs riches décorations en or et couleurs, que mon intérêt s’est réveillé alors. J’ai trouvé qu’il était écrit entièrement chiffré. Même un nécessaire bref examen du velin sur lequel c’était écrit, la calligraphie, les dessins et les pigments m’ont suggéré comme origine la fin du XVe siècle. Les dessins indiquaient être un travail encyclopédique sur la philosophie naturelle (…) ce devait être un travail d’une exceptionnelle importance et à ma connaissance l’existence d’un manuscrit d’une date très éloignée, entièrement crypté, m’était inconnue, et alors je l’incluais parmi les manuscrits que j’acquis à la collection

 

Comment décrypter une telle œuvre?

Le codex, disponible aujourd’hui en ligne, contient 234 pages en 16 x 22. Les textes et dessins sont réalisés à la plume d’oie sur du vélin –une peau de veau mort-né utilisée comme parchemin au Moyen-âge. L’alphabet, qui ne ressemble à aucun autre, semble être une succession de symboles rédigés de gauche à droite. Certaines pages montrent des femmes nues dans des bassins verts, d’autres des plantes médicinales (imaginaires ou réelles) ou encore des constellations du Zodiaque. Comment décrypter une telle œuvre? Voynich n’a aucun indice mais il découvre, attachée à la couverture, une lettre datant de 1665.

A l’intérieur Jan Marek Marci, un scientifique pragois, écrit à Athanasius Kircher, père jésuite allemand et graphologue. Il raconte avoir reçu le manuscrit des mains du docteur Raphaël Mnishovsky (mort en 1644) qui était le tuteur du roi de Bohème Ferdinand III et qui lui-même aurait tenu le codex des mains de l’empereur Rodolphe II de Habsbourg (mort en 1612). Mais Jan Marek Marci ne parvient pas à le décrypter. Il pense que l’auteur est Roger Bacon (mort en 1294), philosophe et cryptographe génial, et aimerait savoir ce qu’Athanasius Kircher en pense, lui?

Ce n’est pas la première fois qu’Athanasius Kircher entend parler du codex. Plusieurs décennies auparavant, Georg Baresh, alors propriétaire du manuscrit mystérieux, lui avait déjà écrit pour lui parler de ces textes et dessins indéchiffrables mais dignes «d’une grande intelligence». Baresh avait refusé de montrer le recueil à Kircher et l’affaire en était restée là.

De quand date le manuscrit?

Si l’histoire des propriétaires du manuscrit de Voynich est en partie retracée, son origine fait toujours partie des ténèbres. Y a-t-il un, ou plusieurs auteurs?

Le nom de Roger Bacon, avancé par Marci, est un point de départ qui oriente de nombreux chercheurs obsédés par l’affaire. Le site Voynich.nu répertorie la liste des philosophes, historiens de l’art et autres scientifiques qui se sont penchés sur la question. En vain. Même le plus grand cryptographe du XXe siècle, William F. Friedman, a jeté l’éponge au bout de quarante ans.

En 2009, une équipe de télé autrichienne décide de reprendre le travail à zéro pour réaliser un documentaire. Pour commencer: de quand date le manuscrit? Si son support est composé de peau animale, il peut faire l’objet d’une datation par carbone 14. Le professeur Greg Hodgins, de l’Université de l’Arizona, est le spécialiste numéro 1 sur le territoire américain. Son laboratoire de spectrométrie de masse par accélérateur a déjà permis d’étudier le Saint Suaire de Turin. Hodgins fait sa valise pour l’Université de Yale, où est conservé encore aujourd’hui le manuscrit de Voynich, pour le disséquer minutieusement.  Avec l’aide de ses collaborateurs, il découvre que le livre a été réalisé entre 1404 et 1438. Plus d’un siècle après la mort de Roger Bacon… qui ne peut donc en être l’auteur.

Sans auteur, le message du manuscrit se fait encore plus flou. D’autant plus qu’on le sait, il manque plusieurs pages à l’ouvrage unique. A quoi sert le livre? Quel est son but, quels savoirs doit-il transmettre? S’agit-il d’un faux, vendu hors de prix à l’empereur Rodolphe II qui adorait les grimoires? S’agit-il d’une simple encyclopédie, comme semble le croire le chercheur Stephan Bax, qui a retrouvé un manuscrit semblable datant du XIVe siècle écrit en occitan? L’œuvre d’un charlatan ou d’un désaxé? Voynich lui-même était sur la sellette avant que la datation par le carbone 14 ne vienne prouver sa bonne foi.

Le manuscrit de Voynich est un puits d’énigmes envoûtantes. En 2016, après moult tractations, un éditeur espagnol réussit à convaincre la bibliothèque de Yale de lui offrir les codes du coffre-fort où est enfermé l’objet pour en imprimer 898 copies. Le prix de vente sera fixé «entre 7000 et 8000 euros». 300 acheteurs auraient déjà passé commande.

Elise Costa
Elise Costa (79 articles)
Journaliste
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