Tech & internet

Dans leur bulle (de filtres), les internautes? Pas si simple…

Will Oremus, traduit par Yann Champion, mis à jour le 08.04.2017 à 10 h 43

Une nouvelle étude laisse entendre qu’internet ne serait pas responsable de la polarisation de l’opinion publique. Du moins pas encore.

 Seika via Flickr CC License by

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En 2011, alors que Facebook et Google ne cessaient de gagner en importance, Eli Pariser, militant progressiste et entrepreneur, écrivit un best-seller dans lequel il développait un concept qui a depuis été beaucoup repris: la bulle de filtres. La personnalisation des fils d’informations et des résultats de recherches risquaient, selon lui, de nuire au débat politique en dirigeant les gens vers des informations correspondant à leurs préconceptions personnelles. Nous ne chercherions, «likerions» et retweeterions que des idées avec lesquelles nous sommes déjà d’accord et les algorithmes, optimisés pour encourager l’engagement de l’utilisateur, ne nous proposeraient que des contenus de ce type, écartant de notre vue tout ce qui pourrait perturber notre vision du monde.

Cinq années plus tard, le travail de Pariser est revenu sous les feux des projecteurs. Les triomphes électoraux du Brexit et de Donald Trump –qui ont germé dans des méandres d’internet où se rassemblent des déclinistes aux idées similaires– semblaient valider cette théorie, du moins aux yeux des analystes habituels, qui ne les avaient pas vu venir. Le Guardian l’a décrit comme une sorte de prophète des réseaux sociaux, Bill Gates l’a appuyé, Wired est allé jusqu’à titrer «Votre bulle de filtres est en train de détruire la démocratie». Soudain devenus conscients de leurs propres «bulles», des progressistes et des modérés se sont engagés à tenter de mieux comprendre les idées du camp adverse.

Pourtant, si les bulles de filtres sont en train de détruire la démocratie… cela ne se passe pas exactement de la manière dont on pourrait l’imaginer, ni dans la mesure que l’on pourrait envisager. C’est du moins ce que laisse entendre une étude publiée récemment.

La polarisation, un des effets présumés de la «bulle de filtres»

Il a déjà été établi que l’électorat américain s’est beaucoup polarisé durant ces dernières décennies, et ce de multiples façons. Mais une étude récente menée par des économistes des universités américaines de Brown et Stanford apporte de nouveaux éléments. Elle analyse la relation entre la polarisation et l’utilisation des médias en ligne chez les adultes entre 1996 à 2012, et laisse penser que les algorithmes –qui gèrent la manière dont votre fil d’actualité Facebook «s’auto-affine»– ne sont pas à mettre en cause. La polarisation de la société pouvant être mesurée de nombreuses manières, les auteurs de l’étude ont choisi de faire un compromis en combinant en un seul indice neuf mesures possibles et différentes trouvées dans la littérature universitaire. Les résultats de leur recherche furent des plus surprenants: la polarisation est principalement présente chez les groupes démographiques qui passent le moins de temps sur internet.

Pour être plus précis, les chercheurs ont trouvé que les Américains âgés de plus de 75 ans constituaient, de loin, le groupe qui présentait la plus importante divergence idéologique sur la période étudiée. Et pourtant, seuls 20% de ce groupe déclaraient utiliser les réseaux sociaux en 2012. En revanche, la grande majorité (80%) des Américains âgés de 18 à 39 ans les utilisait. Et pourtant, à en croire l’étude, les jeunes Américains n’étaient pas beaucoup plus polarisés en 2012 qu’ils ne l’étaient en 1996, époque à laquelle internet commençait à peine à être utilisé.

«Ces chiffres vont à l’encontre de l’hypothèse selon laquelle internet serait l’un des principaux responsables de l’augmentation de la polarisation politique», concluent les auteurs, Levi Boxell et Matthew Gentzkow de Stanford, et Jesse Shapiro de Brown.

Ce n'est que le début de la personnalisation algorithmique

Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’aucun filtrage n’est à l’œuvre lorsque nous surfons sur des médias en ligne. Le phénomène décrit par Eli Pariser est réel et la polarisation n’en est que l’un des effets présumés. De même, les données et la méthodologie de cette étude présentent des limites qui peuvent expliquer pourquoi elle a trouvé si peu de corrélations entre la polarisation et le fait de lire les informations en ligne.

Par exemple, si l’approche macroscopique des auteurs saisit les différences entre les groupes d’âges, elle peut voiler les tendances à l’intérieur des groupes d’âges, en fonction de variables telles que l’affiliation à un parti, le niveau de revenus et d’éducation, ou l’intensité de l’engagement sur les réseaux sociaux. Par-dessus tout, si l’étude couvre la période durant laquelle internet est passé de la rareté à la quasi-omniprésence, les données ne rendent compte que des premières années de la personnalisation algorithmique décrite par Pariser. Facebook a lancé le bouton «like» en 2009 et c’est la même année que Google a commencé à personnaliser les résultats des recherches. Twitter a pour sa part été lancé en 2006 et n’a mis en place un système de classement algorithmique que l’année dernière.

Néanmoins, si l’indice de polarisation établi par les auteurs est fiable, il est intéressant de constater que la montée des partisanismes qui a eu lieu aux États-Unis s’est en majeure partie produite hors d’internet, chez des gens qui n’avaient même pas de compte Facebook. Ces résultats sont cohérents avec les études déjà menées par Gentzkow, Shapiro et d’autres, qui avaient trouvé peu de preuves pour accréditer la thèse —avancée par le juriste Cass Sunstein— selon laquelle internet serait en train de nous diviser. En 2011, par exemple, ils avaient rapporté que les gens étaient en fait plus enclins à rencontrer des opinions divergentes sur les médias en ligne que dans leurs interactions de tous les jours avec leurs voisins, leurs collègues et leur famille.

Un autre groupe de chercheurs a rapporté un résultat en quelque sorte analogue dans une étude du magazine Science publiée en 2015 et financée par Facebook: il montrait que l’algorithme utilisé par Facebook filtrait certes «grossièrement» les informations, mais que ce filtrage était bien moindre que celui exercé par les utilisateurs lorsqu’ils indiquent ce qu’ils souhaitent lire ou non. Cette étude a été très largement critiquée, tant pour sa méthodologie que pour l’interprétation des données faite par Facebook.

La télévision influence encore beaucoup l'opinion

Quoi qu’il en soit, cette nouvelle étude nous rappelle un simple fait que les analystes des médias ont souvent tendance à oublier. Aussi centraux que soient Facebook et Twitter dans les habitudes de consommation de l’information de certains groupes —comme (hum!) les médias— la plupart des gens continuent de recevoir les informations via les canaux traditionnels. Même si près de la moitié des Américains lisent aujourd’hui au moins quelques informations sur Facebook, la majorité d'entre eux citent toujours la télévision comme leur principale source d’information. Et si Facebook a été le média le plus critiqué à la suite des élections américaines de 2016, le think tank Pew research center a montré que les électeurs avaient été plus influencés par Fox News et CNN.

Pariser en est lui-même bien conscient. «Ça ne m’étonne pas», m’a-t-il dit cette semaine au sujet des découvertes de Boxell, Gentzkow et Shapiro sur les liens entre polarisation et réseaux sociaux, non sans ajouter, cependant, que leurs recherches devraient être affinées afin d’en interpréter correctement les résultats. 

«J’ai toujours eu peur, a-t-il ajouté, de donner trop d’importance aux effets qu'ont sur nous les réseaux sociaux si l'on se base sur la manière dont les gens consomment effectivement les médias».

Pourtant, Eli Pariser remarque que l’influence des réseaux sociaux sur l’information ne cesse de croître et il pense que le problème des bulles de filtres grandit avec elle. Facebook et Google sont aujourd’hui déjà bien différents de ce qu’ils étaient en 2012, date à laquelle s’arrête l’étude de Boxell, Gentzkow et Shapiro. Et Facebook et Google (ou toute autre plateforme qui les remplacera ou les complètera d’ici-là) seront encore sans doute bien différents en 2020.

«Nous n’avons pas encore atteint le jour où les réseaux sociaux constitueront notre première manière de consommer les choses, explique Pariser. Mais je pense qu’en attendant ce jour, l’avenir nous réserve encore quelques surprises étranges et inquiétantes».

Pariser a aussi souligné une autre manière par laquelle les bulles de filtres peuvent contribuer à la polarisation. Parmi les personnes qui s’appuient le plus sur les réseaux sociaux comme source d’information, a-t-il expliqué, on trouve notamment les personnes qui travaillent dans les médias. Si la propre bulle de filtres des journalistes influence les informations qu'ils traitent, ainsi que leur façon de les traiter, cela pourrait permettre d’expliquer la fracture idéologique de plus en plus importante qui existe entre les publics de médias traditionnels comme Fox News et CNN. Ces chaînes d’informations sont particulièrement prisées des personnes âgées aux États-Unis —soit ceux chez qui la polarisation est la plus marquée, à en croire l’étude.

Et, bien sûr, il y a la réalité du pouvoir des médias politiques, qui tendent à refléter l’opinion publique au moins autant qu’ils la façonnent. Comme nous l’ont rappelé les meetings de Trump, la politique se fait beaucoup au niveau local et personnel.

«Un public qui ne lirait que des sources extrêmes, [ça] ne colle»

Si les réseaux sociaux ne sont pas aussi responsables de la polarisation de l’opinion publique que nous le pensions, comment, alors, expliquer ce phénomène? J’ai posé la question à Jesse Shapiro, l’un des auteurs de l’étude, et il m’a répondu d’un air perplexe: «Honnêtement, je n’en sais rien. J’aurais tendance à penser que, vu l’ampleur démographique de cette tendance, ce qui engendre cette polarisation est une autre tendance d’une vaste ampleur démographique».

Shapiro a reconnu qu’il faudrait poursuivre les recherches afin de pleinement comprendre le lien entre réseaux sociaux et polarisation.

«Je pense que ça s’explique en partie parce que les médias traditionnels restent très importants, a-t-il expliqué. Et en partie aussi parce que, si internet permet en effet d’avoir accès à des informations très tranchées, elles ne sont peut-être pas aussi tranchées que les gens se l’imaginent. Cette notion d’un public qui ne lirait que des sources extrêmes sans s’intéresser aux sources “mainstream” ne colle pas avec les données que nous avons consultées en 2011. Cela ne veut pas dire que le risque n’est pas là. Juste que ce n’est peut-être pas un facteur aussi puissant qu’il semble l’être.»

En d’autres termes, quel que soit l’avenir que nous réservent nos habitudes de consommation des médias en ligne, il ne s'est pas encore pleinement réalisé. Et il n’est pas joué d’avance que ce futur sera un cauchemar hyper partisan. Du moins pas plus que celui que nous offrent déjà les chaînes d’informations.

Will Oremus
Will Oremus (147 articles)
Journaliste
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