Monde

En Syrie, sur les traces de Nissan Ibrahim, 30 ans, exécutée par Daech

Ariane Bonzon, mis à jour le 06.04.2017 à 14 h 36

Chaque nouvel épisode dramatique de l'enfer syrien revêt pour la journaliste Hala Kodmani une dimension affective et familiale.

Couverture de la page Facebook  en mémoire de Nissan Ibrahim

Couverture de la page Facebook en mémoire de Nissan Ibrahim

Alors que défilaient sous nos yeux, ce mardi 4 avril, les images de dizaines d'enfants et d'adultes agonisant dans l'effroi et la douleur, sous l'effet d’une attaque chimique au gaz sarin attribuée au régime syrien, on pense à la journaliste Hala Kodmani. De nouveau sans doute, comme lors du massacre de la Ghouta en août 2013, et comme d'autres fois qui n'ont pas fait les gros titres, Bachar al-Assad a franchi la «ligne rouge» qu'avait fixée le président Obama sans que ce dernier pourtant ne riposte militairement. 

Quel sentiment, de la colère, de l'impuissance ou du chagrin, l’emporte dans le for intérieur d'Hala Kodmani? 

Car la Syrie est bien plus pour elle qu’une «spécialité», selon le terme paradoxal usité à propos des journalistes qui connaissent bien le sujet dont ils parlent: c'est son pays d’origine. Chaque nouvel épisode dramatique de l'enfer syrien revêt donc pour cette franco-syrienne une dimension affective et familiale.

«Ma petite sœur syrienne, notre Antigone»

Ainsi son livre précédent, La Syrie promise, adoptait-il la forme d’une correspondance imaginaire avec son père décédé, un militant nationaliste arabe, emprisonné puis exclu du corps diplomatique, qui avait dû prendre la route de l’exil en 1968. Hala avait 12 ans. Sa soeur cadette, Bassma, 10. Aujourd'hui en France, la première rend compte du drame syrien dans le quotidien Libération. La seconde, juriste, participe à Genève, dans la délégation de l’opposition syrienne, aux difficiles négociations de paix pour la Syrie.

Depuis 2011 et les premières manifestations pacifiques contre le régime Assad, Hala Kodmani a comme ouvert le cercle étroit familial à son autre famille bien plus large, de coeur et de destinée. Elle y inclut désormais ces dizaines de Syriens, jeunes et moins jeunes, qu’elle a rencontrés en Syrie et en Turquie ainsi que ces activistes franco-syriens et français  qui portent ici le flambeau d'un rêve démocratique pour là-bas.

La dernière venue dans ce cercle intime, «Ma petite sœur syrienne …. notre Antigone», est une jeune femme  de Raqqa dont le «visage est encadré d’un bandeau doré, pour atténuer le noir de son voile, le sourire ourlé de rouge, le regard rehaussé d’épais sourcils et d’un fard à paupières couleur jade». Elle s’appelle Nissan Ibrahim. C’est en tout cas la photo et le nom que l’on peut voir sur sa page facebook éponyme. Cloitrée, devinant que son heure approchait, telle Anne Frank dans son journal durant la seconde guerre mondiale, elle s'est racontée ainsi que sa ville et son peuple par "post" successifs pendant quatre ans. 

Rares sont ceux qui ont rencontré Nissna Ibrahim

Hala Kodmani n’a jamais rencontrée Nissan Ibrahim. Car cette dernière a été exécutée par Daech entre les mois d’août et d’octobre 2015: «Les hommes de l’Organisation de l’État islamique l’ont cueillie au bout de sa rue à Rumeilah alors qu’elle venait faire ses courses», écrit la journaliste qui a appris son existence et sa mort, de façon concomitante comme tout le monde, lorsque son exécution, rendue publique le 6 janvier 2016, a été rapportée par les médias du monde entier.

«Comment avait-elle pu m’échapper?» se demande Hala Kodmani pourtant en contact via les réseaux sociaux avec des dizaines de militants de Raqqa. Captivée par la complexité de ce personnage «couvert d’autant d’épaisseurs que les voiles de la tenue réglementaire imposée par l’État islamique», la journaliste décide de mener l’enquête. Pour ce faire, elle épluche jusqu’à la moindre ligne du profil Facebook de Nissan et retrouve les rares personnes qui l’auraient connue. Patiemment, elle décrypte la vie, les rêves et les batailles de celle qui s’appellerait en vérité Ruquia Hassan, professeur de philosophie de son état, jeune femme «tantôt rebelle, tantôt midinette, bigote ou cynique, ingénue et hardie».

Son enquête terminée, Hala Kodmani l’a retranscrite dans un court récit, Seule dans Raqqa dont l’intérêt est double. L'ouvrage d'abord retrace l’itinéraire d’une «rebelle qui voit le jour en même temps qu’une génération et un pays au printemps 2011». Certes Nissan/Ruquia, en reporter citoyenne, se contente-t-elle pour l’essentiel de soutenir les révolutionnaires depuis son canapé et de derrière son écran. Mais cette solidarité virtuelle constitue pour des centaines de jeunes Syriens connectés un moyen de prendre part à la bataille de l’information, de sortir du huis clos et de donner une visibilité à la guerre. Avec en prime, pour certains, la satisfaction  de venger enfin leurs parents dont les révoltes – en particulier celle des Frères musulmans à Hama en février 1982 – s’étaient terminées dans le sang et la terreur sans que le monde n’ait pu en être informé.

La lente descente aux enfers de Raqqa

Le second intérêt de ce livre réside en ce qu’Hala Kodmani nous conduit sur les traces de Nissan/Ruquia à travers les ruelles de Raqqa. La journaliste connait bien la ville puisqu’elle y est entrée clandestinement en 2013. En leur compagnie à toutes deux, nous assistons à la «libération» de la «première capitale de province à se soustraire de l’oppression de Bachar», partageons la parenthèse quasi-enchantée où tous les espoirs démocratiques sont permis avant d’assister à l’entrée des «loups dans la ville», en petit nombre, à pas feutrés et à bord de 4/4 ornés de drapeaux noirs.

Alors que depuis fin 2016 les forces arabo-kurdes au sol, soutenues par la coalition dans les airs, ont entrepris d'encercler et de bombarder la ville, le lecteur est invité à y pénétrer. Car l’auteur excelle à montrer comment le contrôle de Raqqa échappe progressivement aux forces démocrates, souvent divisées et indisciplinées. Tandis que les nouveaux maîtres, soutenus par les pays du Golfe, organisent l’administration, les transports, l’électricité et l’eau, puis profitent du vide pour instaurer une police islamique avant  d’acheter l’allégeance des plus fragiles à coup de dollars ou de liquider les jeunes militants qui tentent de résister au «Nouvel Ordre». 

Raqqa, capitale de Daech

D’abord, Nissan/Ruquia veut croire que ces «effroyables énergumènes aux idées et pratiques barbares» ne constituent qu’un «virus passager». Du monde entier pourtant, les hommes en noir, ouzbekhs, indonésiens, tchétchènes, somaliens, déferlent dans sa ville. Un système totalitaire se met en place. Raqqa est devenue la capitale de Daech. Certains jeunes rejoignent les rangs djihadistes, tandis que d’autres fuient en Turquie voisine. 

De plus en plus «seule dans Raqqa», Nissan se sait visée. Elle reçoit des menaces de mort. Mais sa prudence s’effiloche. «Je n’ai plus rien à perdre et mon cou est à leur disposition» écrit-elle en privé à ses amis. Malgré les menaces et le danger, la jeune femme continue pourtant à dénoncer sur facebook les exactions et atrocités de l’organisation djihadiste. «Dès lors que des barbares ont envahi son quotidien, tué ses espoirs et menacé son avenir, suggère l’auteur, Nissan s’est lancée dans un combat qu’elle savait suicidaire». C’est son propre cousin, voisin et collaborateur de Daech, qui la dénonce.  

Armée de peu d’éléments, et sans jamais l’avoir rencontrée, Hala Kodmani était sans doute la seule à pouvoir redonner vie à Ruquia Hassan dont elle semble, étonnamment encore, parfois douter de l'identité réelle.... Mais elle a assurément rencontré dans cette Antigone syrienne,  sa petite sœur de coeur, de chagrin, de colère et de combat….

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (206 articles)
Journaliste
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