France

Derrière la débilité du débat

Eric Le Boucher, mis à jour le 06.04.2017 à 12 h 27

Mauvaise soirée pour le FN et l'Europe.

Marine Le Pen sur le plateau du débat présidentiel, le 4 avril 2017 à la Plaine-Saint-Denis | Lionel BONAVENTURE / AFP

Marine Le Pen sur le plateau du débat présidentiel, le 4 avril 2017 à la Plaine-Saint-Denis | Lionel BONAVENTURE / AFP

Quand le principe d’égalité, si cher aux Français, est stupidement suivi jusqu’à mettre au même pupitre avec l’exact même temps de parole des gens sérieux avec des démagogues les plus gras et des zozos, il ne faut pas s’étonner d’obtenir un éclairage hideux de la situation politique française. Nous sommes dans la perte de sens, quand l’avis de madame Michu vaut celui d’un professeur d’université, quand l’émotion l’emporte sur les faits, la blague sur l’argument, quand l’élection présidentielle se joue sur la gueule. Pitié!

 Le terrorisme? Vous avez une minute trente. La probité politique? Ça, ça fait polémique, c’est bon ça coco, vous avez deux minutes. L’Europe? Ça emmerde l’Europe, trente secondes. Au bout des trois heures quoi? Confusion des genres et des pensées. Au profit de qui? Du plus drôle? Du plus beau? Du plus bizarre? On ne sait même pas. Pitié! Madame télévision, arrêtez ces débats. Monsieur CSA, pitié, repensez l’égalité plus intelligemment.  

 Y a-t-il manière quand même de tirer quelque chose de cette soirée? Trouver un fil d’analyse sensé dans le brouillamini? Non en vérité. Sauf peut-être, éventuellement, deux.

Le premier fil, lui satisfaisant, est le constat qu’à extrême, extrême et demi. Dans le feu de la révolution, on trouve toujours plus révolutionnaire que soi. Marine Le Pen en a fait la dure expérience lors du débat mardi soir. Elle est apparue dépassée, hésitante, déjà un peu compromise avec tout ce «système» qu’elle dénonce. Veut-elle quitter l’euro? Mais pourquoi ne pas le faire sitôt élue, lui a reproché François Asselineau? Pourquoi vouloir organiser un référendum après l’élection, alors que l'on sait que deux Français sur trois veulent conserver la monnaie unique? N’est-ce pas que Marine Le Pen ment et qu’en réalité elle ne veut pas quitter l’euro? La présidente du Front national, doublée sur ses idées, était sur la défensive.

François Asselineau met le doigt pile poil où ça fait mal. Pourquoi, en effet, consulter à nouveau le peuple sur l’euro alors qu’il vient de s’exprimer là dessus en élisant Marine Le Pen? N’est-elle pas sûre de ce qu’elle veut? Entre Florian Philippot, son «gourou» (dixit le père Le Pen), et la ligne de Marion, sa nièce, n’a-t-elle pas vraiment choisi au fond d’elle même? Doute-t-elle le matin en se maquillant? Est-elle totalement insensible aux arguments des économistes «sérieux» qui disent que quitter l’euro est «impossible»? Ce serait comme sauter d’un avion en plein vol, dit Jean-Pierre Chevènement, grand opposant historique à Maastricht. Ou sinon impossible, horriblement coûteux.

Ma conviction est que Marine Le Pen est plus avertie que son emberlificoté gourou, qu’elle sait l’inanité de son programme. Elle se prépare à n’en appliquer qu’une toute petite partie en économie: le protectionnisme «intelligent», c’est-à-dire, en vérité, a minima. Pour compenser ce recul, comme doit le faire Donald Trump, elle érigera un mur d’autant plus haut contre l’immigration.

La mauvaise soirée de Marine Le Pen

Un autre argument, logique, servi par l’attaque de Nathalie Arthaud, ébranle Marine Le Pen. L’Europe? demande la candidate de Lutte Ouvrière. «Une diversion», le vrai responsable, c’est le capitalisme, l’exploitation, le lucre des actionnaires. Changez l’Europe et le travailleur restera exploité. Marine Le Pen en est restée bouche bée. Car c’est bien vu,  en effet: l’ouvrier ne peut ignorer que l’ennemi n’est pas l’Europe mais le capital, et qu’il est bien plus fort, bien plus grand. Marine Le Pen comme Nicolas Dupont-Aignan prennent la proie pour l’ombre. La cause ouvrière se fourvoie à voter Front national, le sort des camarades ne dépend que de leur lutte dans les usines, dans les ateliers. Personne n’avait pu penser que la meilleure attaque, au sens d’argumentée, contre le FN put venir de là. Merci Marx et Lénine: Marine Le Pen n’est que la dernière marionnette du capital.

L’attaque de Philippe Poutou sur sa position «dans le système» qui lui assure l’immunité parlementaire tandis que «l’immunité ouvrière» n’existe pas, lui a elle aussi fait mal.

Mauvaise soirée pour le FN, décidément. On relèvera au passage, que le candidat de NPA, anciennement la Ligue, incapable de rester assis, s’est fait dépasser intellectuellement par sa concurrente de Lutte Ouvrière. Là encore c’est signe des temps d’extrémisme: le «soviet» de LO, plus frustre que la LCR, plaisait moins. Voilà que, plus pur, il séduit plus. Pour le groupuscule que ça continue d’intéresser, c’est un renversement historique dans l’ordre trotskiste.

La deuxième leçon éventuelle, triste celle-là, concerne justement l’Europe. L’Union était la cible de la soirée et ceux qui la défendent (Macron à 100%, Fillon à 75% et Hamon à 50%) ont été à la peine. Le sujet qui devrait être central dans cette élection présidentielle à savoir «comment relancer l’Europe?» est mal traité et a glissé sur le plus radical –«faut-il quitter l’euro?». Tous les grands défis posés aujourd’hui à notre pays sont globaux, le terrorisme, les technologies, le climat et, Nathalie Arthaud a raison, la forme brutale actuelle du capitalisme. Croire qu’on les résoudra recroquevillés dans nos frontières est une folie. Répondre que la solution est un retour des compétitions monétaires, économiques et sociales, entre Européens, est une affreuse imposture. Las, le débat français a dérapé du sérieux à l’illusoire.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (535 articles)
Journaliste
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