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Trump est-il l'idiot utile de la Russie ou est-il mouillé jusqu'au cou dans le Kremlingate?

Max Boot, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 07.04.2017 à 8 h 26

C'est la seule question à laquelle répondre. Tout le reste n'est qu'écrans de fumée.

Donald Trump à Washington, DC le 31 mars 2017. SAUL LOEB / AFP

Donald Trump à Washington, DC le 31 mars 2017. SAUL LOEB / AFP

A chaque jour, semble-t-il, sa nouvelle pièce dans le puzzle du «Kremlingate», ces accusations d'ingérences russes intervenues lors de l'élection présidentielle américaine de 2016. En voici un florilège, limité à ces dernières semaines.

• Selon CBS News, le FBI enquêterait sur une probable interaction entre des représentants de la campagne Trump et les services de renseignement russes «au moment des cyberattaques contre le Comité national démocrate», des liens qui pourraient remonter à mars 2016.

• Selon la BBC, les éléments essentiels contenus dans «le dossier russe» produit par un ancien espion britannique et faisant état de liens entre Donald Trump et Vladimir Poutine auraient été «vérifiés».

• Selon NBC News, l'ancien directeur de campagne de Trump, Paul Manafort, le même qui possédait pas moins de quinze comptes en banque domiciliés à Chypre et qui avait payé en liquide plusieurs logements à New York, serait l'objet d'une enquête pour blanchiment d'argent.

• Selon USA Today, «le président et ses entreprises» pourraient être reliés «à minimum dix richissimes hommes d'affaires de l'ex-URSS connus pour des activités mafieuses ou des faits de blanchiment d'argent».

• Et enfin, selon le Wall Street Journal, Michael Flynn, l'ancien conseiller à la sécurité nationale de Trump qui n'avait pas été totalement honnête sur ses liens avec des sociétés russes et les revenus qu'il avait pu en tirer, proposerait de témoigner en échange de l'immunité. Ce dernier épisode augure particulièrement mal pour Donald Trump. Comme il le disait lui-même l'an dernier «Si vous n'êtes coupable de rien, à quoi vous sert l'immunité?».

Autant d’éléments qui viennent évidement s'ajouter aux révélations plus anciennes, comme celles contenues dans un article du New York Times publié début mars et passé assez injustement inaperçu. On peut ainsi y lire que «Des alliés des Américains, les Britanniques et les Néerlandais notamment, ont fourni des informations faisant état de rencontres entre des dignitaires russes –et plus généralement des proches du président Vladimir Poutine– et des associés de Trump dans des villes européennes (…). Qui plus est, les renseignements américains ont intercepté des communications de dignitaires russes, certaines émanant directement du Kremlin, dans lesquelles des contacts avec des associés de Trump étaient mentionnés».

La question qui se pose est la suivante: Trump et ses associés ont-ils participé à la campagne de piratages et de fuites menée par la Russie, histoire de remporter l'élection? Ou Trump a-t-il été avantagé à son insu par les magouilles russes? Le FBI cherche à démêler l'écheveau, dans ce qui s’avère être une enquête sans précédent sur les liens entre un président en exercice et une puissance étrangère hostile.

La contre-offensive de Trump

Mais plutôt que de faciliter cette enquête, Trump et sa clique préfèrent multiplier les faux lièvres et les écrans de fumée, afin de détourner l'attention vers son prédécesseur, Barack Obama. Une contre-offensive lancée en grandes pompes le 4 mars. A l'heure où l'on apprenait que Jeff Session, ministre de la justice choisi par Trump, s'était sans doute parjuré lors de ses auditions de confirmation sur ses échanges avec l'ambassadeur russe, le président américain se lançait dans une salve de tweets rageurs et sortis de nulle part: «Atroce! Je viens de découvrir qu’Obama avait mis mes lignes sur écoute dans la Trump tower juste avant ma victoire». Un ancien président que Trump allait traiter de «sale type (ou malade)», en le comparant à Nixon et l'affaire au Watergate.

Cette sordide accusation, ensuite étendue au GCHQ, le service de renseignements britannique, a été démentie par les directeurs du FBI et de la NSA. Ce qui n'a pas empêché Trump de continuer à surfer sur cette contre-vérité. Le 1er avril, par exemple –et ce n'était pas un poisson– le président tweetait «Quand est-ce que @NBCNews ou le gros paresseux de Chuck Todd vont enfin parler de la SURVEILLANCE SCANDALEUSE d'Obama et arrêter avec leurs bobards sur Trump et la Russie?»

Même les partisans les plus acharnés de Trump ne peuvent le suivre et affirmer, comme il le fait, qu'Obama l'aurait mis sur écoute au mépris de la loi. Alors ils se contentent de colporter une idée moins grave, mais tout aussi douteuse –que Trump et/ou ses associés auraient été pris dans les filets d'écoutes légales ciblant des dignitaires étrangers et que, sous Obama, les responsables du renseignement n'auraient pas fait beaucoup d'efforts pour «masquer» les identités de ces trumpiens dans des documents classifiés.

David Nunes ou l'inanité du Comité de renseignement de la Chambre

C'est la ligne choisie par Devin Nunes, président du Comité de renseignement de la Chambre et ancien membre de l'équipe de transition de Trump, au risque de devenir la risée de Washington. Le 22 mars, l'homme improvisait une conférence de presse à la Maison Blanche où il annonçait avoir consulté des dizaines de rapports top-secrets sur ce prétendu «démasquage» d'associés de Trump, pris «fortuitement» dans des écoutes qui ne les concernaient pas. Au président de la Chambre, Paul Ryan, Nunes dira tenir ses informations d'un genre de «lanceur d'alerte», comme s'il était la réincarnation de Bob Woodward et de Carl Bernstein, les journalistes du Watergate. Une source qui, face à Eli Lake de Bloomberg View, deviendra un agent du renseignement, pas un responsable de la Maison-Blanche.

L'entourloupe n'a pas duré longtemps. Quelques jours plus tard, le New York Times et le Washington Post révélaient les véritables sources de Nunes. Il s'agit de trois équipiers de Trump: Ezra Cohen-Watnick, directeur du renseignement au sein du Conseil de sécurité nationale, Michael Ellis, avocat du Bureau juridique de la Maison-Blanche ayant travaillé pour Nunes, et John Eisenberg, juriste en chef du Conseil de sécurité nationale. En d'autres termes, Nunes n'a pas révélé des informations transmises par un «lanceur d'alerte», il s'est fait le larbin de la Maison-Blanche pour laver son linge sale –des retranscriptions d'écoutes top-secrètes– en public.

A Washington et ailleurs, il est courant de dire que «la dissimulation est pire que le crime». Même si les allégations de Nunes sont exactes, et que des responsables de l'administration Obama –les éléments les plus récents rassemblés par Eli Lake semblent pointer vers Susan Rice– ont effectivement demandé de désanonymiser les identités d'acolytes de Trump dans ces documents, rien ne dit qu'ils aient été ce faisant dans l'illégalité. Selon Robert Deitz, ancien conseiller général de la NSA, des responsables aussi hauts-placés que l'était Rice ont le droit de demander de «démasquer» des Américains présents sur des écoutes, si ces dernières concernent un crime ou si la connaissance de telles identités est nécessaire pour comprendre de quoi parle la retranscription. Et vu toutes les suspicions qui planaient sur les trumpiens et leurs liens avec la Russie, à une époque où la Russie cherchait à orienter l'élection américaine dans un sens favorable à Trump, le renseignement avait effectivement toutes les raisons de vouloir approfondir son enquête. Et même si ce «démasquage» se révèle illégitime, il est très loin de prouver les allégations de Trump –qu'Obama l'aurait mis sur écoute. Ce que pourraient indiquer de telles révélations, c'est que des membres de l'équipe Obama ont pu enfreindre la loi en rendant publiques des informations top-secrètes –soit exactement ce que viennent sans doute de faire des membres de l'équipe Trump.

A la limite de l'illégalité

Selon Barton Gellman, Prix Pulitzer et œuvrant aujourd'hui à la Century Foundation, un think-tank progressiste, ces révélations frôlent l'illégalité –idem pour la fuite, en février, d'une écoute de l'ambassadeur russe prouvant que Flynn avait menti sur l'existence de leurs échanges. S'il possédait un gramme de cohérence intellectuelle (évidemment, ce n'est pas le cas), Trump devrait abonder dans ce sens. Après tout, ne s'en est-il pas vertement pris aux «ratés» qui trahissent des secrets d'Etat? Peu de documents sont plus secrets que les retranscriptions brutes d'écoutes menées par le renseignement américain et concernant la sécurité intérieure des États-Unis.

On peut aussi se demander ce qu'avait réellement en tête Cohen-Watnick, chouchou de Flynn, en mettant sur la table des données aussi sensibles. Selon Gellman, le but était non seulement d'appuyer les calomnies de Trump, mais aussi de savoir à quel niveau de son enquête sur le Kremlingate pouvait en être le FBI. Dans ce cas, Cohen-Watnick a-t-il agi de son propre chef, ou sous l'impulsion d'individus plus hauts-placés à la Maison Blanche, comme Steve Bannon ou Jared Kushner, qui auraient ainsi voulu utiliser des renseignements top-secrets à des fins politiciennes?

C'est l'une des nombreuses questions que les enquêteurs chargés du Kremlingate devront examiner. Notre seule certitude, c'est qu'aucune réponse crédible ne pourra émerger du Comité de renseignement de la Chambre, dont la crédibilité a été détruite par Nunes. Non seulement à cause de ses manigances dignes de l'Inspecteur Clouseau, mais aussi par son annulation, sur demande de la Maison-Blanche, de l'audition de Sally Yates, ancienne ministre de la justice par intérim. Comment peut-il encore rester à son poste après autant de bassesses, c'est un mystère.

Mais ce qu'il y a de plus déprimant dans cette affaire, c'est de voir comment la stratégie de Trump semble porter ses fruits. A l'heure actuelle, 74% des Républicains sont persuadés qu'Obama l'a réellement mis sur écoute, qu'importe qu'il n'y ait aucun élément probant pour attester d'une accusation aussi grave. Et Trump a aussi réussi à détourner l'attention du véritable problème –l'ingérence de la Russie dans l'élection présidentielle, soit une attaque contre notre processus démocratique à laquelle pourrait avoir coopéré l'équipe du candidat vainqueur– en focalisant le débat sur l'imaginaire «SURVEILLANCE SCANDALEUSE d'Obama» et sur des scandales annexes de fuites de documents classifiés.

Comme il l'a montré durant la campagne, Trump est passé maître dans le mitraillage de propos fallacieux, si vite que le public est incapable de savoir ce qu'il en retourne réellement. En dehors de ses fanatiques les plus aveuglés, Trump ne convainc sans doute pas grand monde de la fiabilité de ses «faits alternatifs», mais en multipliant les accusations infondées, il pousse aussi pas mal de gens normaux au désespoir et à l'apathie. Espérons que cela ne soit pas le cas ici. Nous avons farouchement besoin de faire toute la lumière sur les interférences du Kremlin dans notre élection, ou sinon notre politique nationale ne cessera d'être manipulée par les Russes –comme ils tentent aujourd'hui de le faire en France, en Allemagne, au Canada et en Ukraine. Entre autres.

Max Boot
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