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Après les morts de Saint-Pétersbourg, il faut s’attendre à un brutal rappel à l’ordre

Daniel Vernet, mis à jour le 03.04.2017 à 18 h 48

Deux explosions dans le métro ont fait au moins dix morts ce lundi 3 avril.

Vladimir Poutine à Saint-Petersbourg ce lundi 3 avril I Dmitri Lovetsky / AFP

Vladimir Poutine à Saint-Petersbourg ce lundi 3 avril I Dmitri Lovetsky / AFP

Les explosions de ce lundi 3 avril dans le métro de Saint-Pétersbourg, qui ont fait au moins dix morts, rappellent l’attentat dans le métro de Moscou, le 29 mars 2010, dans lequel 39 personnes avaient péri. À l’époque, cet attentat avait été revendiqué par Dokou Oumarov, le fondateur de «l’émirat du Caucase». Vladimir Poutine, qui se trouvait dans l’ancienne capitale russe pour y recevoir le président de Biélorussie, Alexander Loukachenko, n’a pas désigné une piste terroriste. Mais il ne l’a pas exclue, alors que des responsables russes de la sécurité semblent privilégier cette hypothèse.

Les grandes villes de Russie avaient été épargnées par les attaques terroristes depuis les attentats suicide de décembre 2013 à Volgograd qui avaient fait trente morts. À Moscou, le dernier avait eu lieu le 24 janvier 2011 dans le terminal international de l’aéroport de Domodedovo (35 morts et plus de 180 blessés). Il faisait suite à toute une série d’actes de terrorisme qui avaient provoqué la mort de plusieurs centaines de personnes au total à partir de 1994.

Le Caucase en lutte

La plupart de ces actions ont été attribuées à des ressortissants du Caucase en lutte soit pour l’indépendance de leurs républiques, soit pour affirmer leur foi musulmane contre les incroyants. C’est le cas, pour ne citer que les exemples les plus dramatiques, de l’assaut contre l’hôpital et la maternité de Boudionnovsk en 1995 (150 morts), de l’explosion de bombes sur le marché de Vladikavkaz en 1999 (64 morts) ou, toujours la même année, dans des immeubles, à Boujnaksk (62 morts) et Volgodonsk (18 morts). La liste n’est pas exhaustive.

En octobre 2002, un commando tchétchène a pris en otage des spectateurs dans un théâtre de Moscou. L’intervention des forces de l’ordre a fait 128 morts parmi les otages et 41 parmi les terroristes. Deux ans plus tard, à Beslan, en Ossétie du nord, un commando dirigé par le leader indépendantiste tchétchène Chamil Bassaïev, prenait en otage des enfants et des enseignants dans l’école n°1 de la ville. Les forces de l’ordre ont donné l’assaut: bilan 334 morts dont 186 enfants.

Virage à 180°

Cette tragédie a été exploitée par Vladimir Poutine pour renforcer son pouvoir. Il a immédiatement supprimé l’élection des gouverneurs des régions au suffrage universel pour les remplacer par des hommes nommés par le Kremlin. Il ne faisait que suivre l’exemple donné en 1999. Entre le 31 août et le 16 septembre de cette année, des attentats dans des immeubles de plusieurs villes dans la partie européenne de la Russie, dont Moscou, avaient fait au moins 290 morts et plus de mille blessés. Les indépendantistes tchétchènes avaient été directement mis en cause et ces attentats ont servi de prétexte au lancement de la deuxième guerre de Tchétchénie.

Boris Eltsine, qui était alors président, opérait un virage à 180° dans sa politique vis-à-vis de la Tchétchénie à laquelle il avait accordé une large autonomie à l’issue de la première guerre (1994-1996). Au même moment, il appelait Vladimir Poutine à la tête de son gouvernement. La deuxième guerre de Tchétchénie a permis à l’ancien colonel du KGB d’assoir son pouvoir et de forger une légitimité pour convoiter la succession de Eltsine. Il accéda en effet à la présidence le 1er janvier 2000.

Appel à la solidarité internationale

Des doutes sérieux subsistent sur les responsabilités dans les attentats de l’été 1999. Des observateurs indépendants –notamment le journaliste américain David Satter, grand connaisseur de l’URSS et de la Russie–, sont convaincus que les explosions ont été perpétrées par des agents du FSB, les organes de sécurités successeur du KGB, à des fins politiques.

Quelles leçons Vladimir Poutine tirera-t-il des explosions dans le métro de Saint-Pétersbourg? Sans préjuger des responsables qui seront désignés, il est probable qu’il les utilisera pour justifier la lutte antiterroriste menée par la Russie, sur son territoire, et au Proche-Orient. Moscou présente sa politique syrienne comme le meilleur rempart contre l’islamisme et le djihadisme. Les Russes en ont payé le prix en octobre 2015 quand Daech a fait exploser en vol un avion transportant des touristes au-dessus du Sinaï. Le président russe en appellera à la solidarité de la communauté internationale, alors qu’il trouve les Occidentaux tièdes voire ambigus dans leur combat contre les terroristes islamiques.

Lutter contre le «chaos»

L’opposition interne en Russie risque de faire les frais de la deuxième leçon. Il est à craindre que Vladimir Poutine saisissent ce prétexte pour vanter l’importance de la stabilité politique apportée par son régime contre le «chaos» provoqué  par les manifestations organisées par l’opposition dite «non systémique», c’est-à-dire celle qui n’est pas phagocytée par le pouvoir.

Dimanche 26 mars, plusieurs dizaines de personnes, surtout des jeunes, ont protesté dans quatre-vingt-deux villes de Russie contre la corruption et contre Poutine. Les autorités ont été prises par surprise après quelque cinq années de calme dû notamment à la répression. Après les morts de Saint-Pétersbourg, il faut s’attendre à un brutal rappel à l’ordre.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (417 articles)
Journaliste
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