Economie

Surtaxer les banquiers, une manoeuvre

Philippe Reclus, mis à jour le 31.10.2013 à 15 h 10

La sur-taxation des bonus, temporaire et révisable, ne va pas torpiller la domination de Londres sur la finance mondiale. L'annonce est spectaculaire mais s'apparente à un coup de communication.

Gordon Brown Reuters

Gordon Brown Reuters

Rejoignant l'initiative britannique, la France veut à son tour taxer les bonus bancaires qui seront versés en 2010 au titre de l'année 2009. «Il y aura une taxation exceptionnelle sur les bonus payés en 2010 au titre de l'exercice 2009. Les aspects techniques restent à définir», fait-on savoir dans l'entourage de la ministre française de l'Economie Christine Lagarde. Mais l'initiative du Premier ministre britannique n'est pas dénuée d'arrières-pensées.

En décidant de taxer à hauteur de 50% les bonus des banquiers de la City au delà du seuil de 25 000 livres (27 600 euros), Gordon Brown s'est offert un joli «coup de pub», dont rien n'assure pourtant qu'il lui permettra de sauver la mise au Labour lors des prochaines élections prévues d'ici la mi-2010.

La mesure est inédite. Elle vise à pousser les banques à utiliser leurs profits plutôt pour renforcer leurs fonds propres que pour surpayer leurs traders alors même qu'elles ont profité de l'argent public pour éviter le naufrage. Et les taxes prélevées sur celles qui n'obtempérent pas doivent servir à financer le retour à l'emploi des chômeurs outre-Manche.

La City crie au scandale. Elle dénonce une mesure qui revient selon elle à scier la branche sur laquelle elle est assise et avec elle une bonne partie de l'économie britannique en poussant ses meilleurs éléments à partir sous des cieux plus cléments.

Chacun, dans cette affaire, joue néanmoins son rôle à la perfection. Et l'apparent coup de massue décidé par le gouvernement Brown sur les banquiers n'est pas forcément la pire des choses qui pouvait leur arriver.

Pour deux raisons au moins. La première, c'est qu'en cherchant à se montrer exemplaire en matière d'autorité sur les financiers cupides et en invitant aussitôt tous les autres Etats membres de l'Union européenne à l'imiter, à commencer par Paris et Berlin, voire, en propageant l'idée jusqu'à New-York, Londres a sans doute derrière la tête qu'à ce jeu sa place financière a moins à perdre que les autres.

La décision de Godon Brown d'augmenter fortement les taxes ne va pas forcément rétrograder le statut de Londres de principale plate forme financière mondiale et son attractivité. C'est tout le génie britannique d'avoir réussi, au début dans années quatre vingt, à internationaliser à tout va sa place financière. Ses principales banques d'affaires se sont vendues très cher à des acquéreurs venus des quatre coins de la planète qui ont estimé que c'était le ticket à payer -souvent pour du vent- pour être présents là où les affaires se font. Londres reste aujourd'hui considérée comme la place financière la plus puissante du monde, qui attire tous les talents. Au même titre que Paris était parvenu au début du XXème siècle à attirer tous les génies de la peinture à s'installer, se croiser et fertiliser leur art.  Londres reste aujourd'hui la plus grande ville cosmopolite du monde contrairement à New York, qui est d'abord une ville américaine où il faut être américain pour travailler, et qui a tendance à se replier sur elle-même.

C'est la force des britanniques, et leur concept de Dominion, d'avoir su attirer les financiers du monde entier à venir travailler dans la capitale britannique. La propriété des capitaux ne les intéresse pas. C'est le lieu du marché qui compte. Le reste, comme l'intendance, suivra.

Faute d'alternative encore crédible -même en Asie- Londres conserve toutes les chances de continuer à attirer les meilleurs . C'est sans doute tout le pari que fait Gordon Brown de penser que la surtaxation provisoire ne détournera pas les talents les plus prometteurs de continuer à venir travailler à Londres. Les meilleurs resteront. Les banquiers déclinant s'expatrieront peut-être à Genève ou Zurich. Certains hedge funds pourraient aussi être tentés de se délocaliser. Mais les taxes prélevées sur leurs activités ne rapportent pas le plus au Trésor britannique.

La deuxième raison de ce pari est peut-être encore plus importante. En offrant comme un joli os à ronger à l'opinion publique britannique et à ses partenaires européens cette idée d'une surtaxation des bonus des banquiers, le Premier ministre britannique peut estimer qu'il sauve ainsi l'essentiel des intérêts de la City en lui évitant de passer sous les fourches caudines d'une supervision bancaire directement orchestrée de Bruxelles. La réaction outragée de la City à la nomination d'un Français, Michel Barnier, au poste de commissaire européen en charge de réguler le marché intérieur et partant de superviser les banques a démontré que le sujet est beaucoup plus sensible parce qu'il touche au coeur même de la compétitivité et de la qualité de la place financière britannique.

Une augmentation brutale des taxes sur les bonus n'empêchera pas les banquiers de continuer à bien gagner leur vie. Il n'est pas évident en revanche qu'une modification substantielle de la supervision des banques ne provoque une perte d'opportunités pour les grandes maisons bancaires et conduise les Goldman Sachs, Morgan Stanley et autres à aller s'installer ailleurs. Or, en donnant force gages sur son apparente volonté de moraliser les pratiques de ses traders, quitte à les voir pousser des cris d'orfraie, Downing Street leur a peut-être sauvé la mise en évitant de voir les dirigistes français mettre de trop près leur nez dans leurs affaires.

Philippe Reclus

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Philippe Reclus
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