Monde

La liberté de la presse passe par le Net

Joel Simon, mis à jour le 05.01.2010 à 15 h 59

La majorité des journalistes emprisonnés travaillent sur le Web.

Aujourd'hui, au Tibet comme en Iran, de plus en plus de reportages de terrain sont l'œuvre de journalistes indépendants; la plupart d'entre eux sont publiés sur Internet. On assiste ainsi à une véritable révolution des méthodes de collecte de l'information, provoquée par l'apparition des nouvelles technologies et par la perte de vitesse des medias d'information traditionnels. Et comme toutes les révolutions, celle-ci n'a pas que des bons côtés. Cette année, pour la première fois, la moitié des journalistes emprisonnés dans le monde travaillent principalement sur Internet (blogueurs, reporters, rédacteurs en chef). La plupart d'entre eux sont des indépendants; ils ne bénéficient donc que rarement d'un soutien institutionnel.

Voici, en substance, les conclusions d'un rapport du Comité pour la protection des journalistes, rendu public le 8 décembre dernier. Le recensement annuel des journalistes emprisonnés a été effectué le 1er décembre ; il comprend tous les journalistes incarcérés ce jour-là. Ils sont 136; soit 11% de plus que l'année dernière. Parmi eux, 68 travaillent sur Internet; une grande majorité d'entre eux sont indépendants.

Avec 24 journalistes emprisonnés, la Chine conserve son triste record pour la 11e année consécutive. L'Iran arrive juste derrière, avec 23 journalistes derrière les barreaux (ils avaient été arrêtés par dizaines après les événements de l'élection du 12 juin). Le reste du top cinq : Cuba, l'Erythrée et la Birmanie. Il suffit de se pencher sur le cas de la Chine pour comprendre à quel point Internet a transformé la collecte d'informations et la dispersion du regard critique dans les sociétés répressives.

En Chine, on ne peut pas soudoyer un «journaliste d'Internet»

Il y a dix ans, lorsque la Chine a atteint le sommet de la liste, la plupart des journalistes emprisonnés appartenaient à un organe de presse traditionnel. Aujourd'hui, le monde des médias d'information est beaucoup plus ouvert, mais les limites sont toujours présentes : si un journaliste s'en prend aux autorités, il doit s'attendre à un retour de bâton. La différence, c'est qu'au lieu d'être mis à l'ombre, il est généralement renvoyé.

Le seul problème, c'est qu'on ne peut pas mettre à la porte, mettre sur une liste noire, ou — dans la plupart des cas — soudoyer un «journaliste d'Internet». Et ce pour une bonne raison: il est indépendant. Difficile de faire pression sur son employeur; il n'en a pas. Si les autorités chinoises veulent le faire taire, elles n'ont pas l'embarras du choix: soit elles le censurent, soit elles l'intimident - soit elles le jettent en prison. Sur les 24 journalistes incarcérés, 18 travaillaient en ligne: ceci explique cela.

En Iran, le système est à peu près le même. On peut répartir les 23 journalistes emprisonnés en deux catégories : les reporters appartenant à un organe de presse ayant soutenu un candidat de l'opposition d'un côté, les indépendants d'Internet de l'autre. Sous la présidence réformiste de Mohammed Khatami (1997-2005), l'intelligentsia de Téhéran s'attardait dans les cafés, toute occupée à lire quelques dizaines de journaux et de magazines — publications réformistes, mais aussi conservatrices. Les autorités finirent par s'en prendre aux journaux ; plusieurs furent contraints de mettre la clé sous la porte. Ces pratiques n'ont fait que prendre de l'ampleur sous l'administration du président Mahmoud Ahmadinejad. Un bon nombre de grands reporters et de chroniqueurs de renom se sont donc tournés vers Internet, contribuant ainsi à l'édification de la blogosphère farsi. Plusieurs d'entre eux sont aujourd'hui en prison — ou en exil.

L'importance grandissante des reportages en ligne ouvre un grand nombre de nouvelles (et enthousiasmantes) opportunités. N'importe quel journaliste freelance à l'âme aventureuse peut se lancer dans un reportage ambitieux, armé d'un simple ordinateur portable et d'un appareil photo numérique. Au Vietnam comme en Birmanie, Il est désormais possible de dénoncer son gouvernement en contournant la censure, et de se faire entendre dans le reste du monde.

Internet est très vulnérable

Mais cette force nouvelle n'est pas sans failles ; les arrestations le prouvent. Le journaliste indépendant est seul ; lorsqu'un agent frappe à sa porte pour l'arrêter, personne ne peut le soutenir. Il peut être mis en prison sans avoir droit à un avocat ; de plus, s'il est incarcéré, aucun confrère ne viendra prendre soin de sa famille.

Plus inquiétant encore: Internet est un «média» extrêmement vulnérable. Il serait utopique de penser qu'il est impossible de censurer, de contrôler la Toile: la réalité actuelle est tout autre. Alors même que des organes de presse (officiels et non-officiels) voient le jour sur le Web, les médias traditionnels (imprimés et télévisés ; publics et privés ; partisan ou pas; à but lucratif ou non) convergent tous vers Internet. Ce phénomène crée une sorte de «goulot d'étranglement médiatique». Conséquence: si les articles compromettants viennent à se multiplier sur la Toile, un régime autoritaire peut les faire disparaître d'un geste. Plus besoin de faire fermer les stations de radios et les journaux un par un : aujourd'hui, il suffit de suspendre l'accès à Internet.

En juillet dernier, le gouvernement chinois a ainsi fait bloquer Internet et téléphones mobiles quand des émeutes ont éclaté dans la province du Xinjiang. En Iran, tous les témoignages faisant état des violences ayant suivi les élections ont vite disparu de la Toile : les mollahs se sont contentés de couper l'accès à Internet, avant de faire arrêter les bloggeurs les plus virulents. Les autorités iraniennes ont employé la même technique le samedi 5 décembre, en bloquant Internet et les réseaux de téléphonie mobile afin de gêner l'organisation d'une manifestation étudiante le lundi suivant - et de limiter la couverture médiatique de l'événement (via Internet et sites de réseaux sociaux).

Nouvelles méthodes pour apprivoiser le Net

Tout ceci explique pourquoi ceux qui se battent pour la liberté de la presse s'intéressent de plus en plus au Web. Il ne s'agit plus d'empêcher l'arrêt des rotatives ou le brouillage des ondes. Si nous voulons vraiment garantir l'accès de tout un chacun à une source d'information libre, il nous faut, avant toute chose, lutter pour qu'Internet devienne - et demeure - libre.

Dans ce nouvel environnement, les organisations spécialisées (comme le Comité pour la protection des journalistes) doivent changer de stratégie. Il est toujours possible de manifester publiquement son soutien (lettres de protestation adressées aux dirigeants des pays concernés, rapports détaillés sur les mesures de répression de la presse), mais ces méthodes traditionnelles ne suffisent plus. Il nous faut apprivoiser l'outil informatique. Apprendre à contourner les firewalls, à éviter la censure, à déjouer les restrictions en ligne misent en place par certains gouvernements. Le CPJ l'a compris ; il vient de lancer un nouveau programme entièrement consacré à la défense des journalistes d'Internet.

Mais la technologie a ses limites : sur la Toile, la liberté d'expression (expression des idées, des informations) ne va jamais de soi. Comme toutes les libertés, il faut la défendre - avec acharnement. Certaines associations l'ont déjà compris («OpenNet Initiative» et le «Berkman Center for Internet & Society» remplissent parfaitement leur office). Les entreprises du secteur des médias les journalistes ont été moins clairvoyants ; la plupart d'entre eux viennent tout juste de comprendre en quoi la liberté d'Internet pouvait leur être essentielle.

Les secteurs d'activité  directement liés à la Toile (nouvelles technologies, services en ligne...) doivent en faire plus. Jusqu'ici, leur bilan n'est pas franchement brillant. Certes, les populations des pays autoritaristes ont accès à Internet. Mais est-ce vraiment un avantage, lorsque certaines sociétés aident ces gouvernements à censurer le contenu de certains sites, ou à identifier des opposants au régime (Yahoo avait ainsi collaboré avec les autorités chinoises, ce qui avait conduit à l'arrestation du journaliste Shi Tao en 2004)?

Des principes pour Yahoo!, Google, Microsoft

Pour autant, les firmes concernées sont - heureusement - en train de prendre ce problème à-bras-le-corps. Le CPJ est l'un des membres fondateurs de Global Network Initiative, organisation réunissant des associations de défense des droits de l'homme, des universitaires, des investisseurs socialement responsables, et les sociétés de service en ligne les plus réputées (Google, Microsoft, Yahoo...). Ces dernières se sont engagées à respecter un ensemble de principes communs, ce qui devrait leur permettre de lutter contre les futures tentatives de censure.

Les accords qui lient les médias traditionnels et les sociétés de services Internet sont complexes : au final, ces entreprises sont partenaires dans certains domaines ; concurrentes dans d'autres. Mais lorsque la liberté de la presse est (plus que jamais) menacée, elles devraient toutes faire front - et devenir des alliées naturelles. Nous devons nous unir. Marier soutien traditionnel et innovation technologique. Pour dire non aux censures gouvernementales ; pour dénoncer les régimes répressifs. Il est temps de défendre les journalistes d'Internet.

Joel Simon

Traduit par Jean-Clément Nau

Image de une Flickr CC  olly247

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