La liberté de la presse passe par le Net
La majorité des journalistes emprisonnés travaillent sur le Web.
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Aujourd'hui, au Tibet comme en Iran, de plus en plus de reportages de terrain sont l'œuvre de journalistes indépendants; la plupart d'entre eux sont publiés sur Internet. On assiste ainsi à une véritable révolution des méthodes de collecte de l'information, provoquée par l'apparition des nouvelles technologies et par la perte de vitesse des medias d'information traditionnels. Et comme toutes les révolutions, celle-ci n'a pas que des bons côtés. Cette année, pour la première fois, la moitié des journalistes emprisonnés dans le monde travaillent principalement sur Internet (blogueurs, reporters, rédacteurs en chef). La plupart d'entre eux sont des indépendants; ils ne bénéficient donc que rarement d'un soutien institutionnel.
Voici, en substance, les conclusions d'un rapport du Comité pour la protection des journalistes, rendu public le 8 décembre dernier. Le recensement annuel des journalistes emprisonnés a été effectué le 1er décembre ; il comprend tous les journalistes incarcérés ce jour-là. Ils sont 136; soit 11% de plus que l'année dernière. Parmi eux, 68 travaillent sur Internet; une grande majorité d'entre eux sont indépendants.
Avec 24 journalistes emprisonnés, la Chine conserve son triste record pour la 11e année consécutive. L'Iran arrive juste derrière, avec 23 journalistes derrière les barreaux (ils avaient été arrêtés par dizaines après les événements de l'élection du 12 juin). Le reste du top cinq : Cuba, l'Erythrée et la Birmanie. Il suffit de se pencher sur le cas de la Chine pour comprendre à quel point Internet a transformé la collecte d'informations et la dispersion du regard critique dans les sociétés répressives.
En Chine, on ne peut pas soudoyer un «journaliste d'Internet»
Il y a dix ans, lorsque la Chine a atteint le sommet de la liste, la plupart des journalistes emprisonnés appartenaient à un organe de presse traditionnel. Aujourd'hui, le monde des médias d'information est beaucoup plus ouvert, mais les limites sont toujours présentes : si un journaliste s'en prend aux autorités, il doit s'attendre à un retour de bâton. La différence, c'est qu'au lieu d'être mis à l'ombre, il est généralement renvoyé.
Le seul problème, c'est qu'on ne peut pas mettre à la porte, mettre sur une liste noire, ou — dans la plupart des cas — soudoyer un «journaliste d'Internet». Et ce pour une bonne raison: il est indépendant. Difficile de faire pression sur son employeur; il n'en a pas. Si les autorités chinoises veulent le faire taire, elles n'ont pas l'embarras du choix: soit elles le censurent, soit elles l'intimident - soit elles le jettent en prison. Sur les 24 journalistes incarcérés, 18 travaillaient en ligne: ceci explique cela.
En Iran, le système est à peu près le même. On peut répartir les 23 journalistes emprisonnés en deux catégories : les reporters appartenant à un organe de presse ayant soutenu un candidat de l'opposition d'un côté, les indépendants d'Internet de l'autre. Sous la présidence réformiste de Mohammed Khatami (1997-2005), l'intelligentsia de Téhéran s'attardait dans les cafés, toute occupée à lire quelques dizaines de journaux et de magazines — publications réformistes, mais aussi conservatrices. Les autorités finirent par s'en prendre aux journaux ; plusieurs furent contraints de mettre la clé sous la porte. Ces pratiques n'ont fait que prendre de l'ampleur sous l'administration du président Mahmoud Ahmadinejad. Un bon nombre de grands reporters et de chroniqueurs de renom se sont donc tournés vers Internet, contribuant ainsi à l'édification de la blogosphère farsi. Plusieurs d'entre eux sont aujourd'hui en prison — ou en exil.
L'importance grandissante des reportages en ligne ouvre un grand nombre de nouvelles (et enthousiasmantes) opportunités. N'importe quel journaliste freelance à l'âme aventureuse peut se lancer dans un reportage ambitieux, armé d'un simple ordinateur portable et d'un appareil photo numérique. Au Vietnam comme en Birmanie, Il est désormais possible de dénoncer son gouvernement en contournant la censure, et de se faire entendre dans le reste du monde.
Internet est très vulnérable
Mais cette force nouvelle n'est pas sans failles ; les arrestations le prouvent. Le journaliste indépendant est seul ; lorsqu'un agent frappe à sa porte pour l'arrêter, personne ne peut le soutenir. Il peut être mis en prison sans avoir droit à un avocat ; de plus, s'il est incarcéré, aucun confrère ne viendra prendre soin de sa famille.
Plus inquiétant encore: Internet est un «média» extrêmement vulnérable. Il serait utopique de penser qu'il est impossible de censurer, de contrôler la Toile: la réalité actuelle est tout autre. Alors même que des organes de presse (officiels et non-officiels) voient le jour sur le Web, les médias traditionnels (imprimés et télévisés ; publics et privés ; partisan ou pas; à but lucratif ou non) convergent tous vers Internet. Ce phénomène crée une sorte de «goulot d'étranglement médiatique». Conséquence: si les articles compromettants viennent à se multiplier sur la Toile, un régime autoritaire peut les faire disparaître d'un geste. Plus besoin de faire fermer les stations de radios et les journaux un par un : aujourd'hui, il suffit de suspendre l'accès à Internet.
En juillet dernier, le gouvernement chinois a ainsi fait bloquer Internet et téléphones mobiles quand des émeutes ont éclaté dans la province du Xinjiang. En Iran, tous les témoignages faisant état des violences ayant suivi les élections ont vite disparu de la Toile : les mollahs se sont contentés de couper l'accès à Internet, avant de faire arrêter les bloggeurs les plus virulents. Les autorités iraniennes ont employé la même technique le samedi 5 décembre, en bloquant Internet et les réseaux de téléphonie mobile afin de gêner l'organisation d'une manifestation étudiante le lundi suivant - et de limiter la couverture médiatique de l'événement (via Internet et sites de réseaux sociaux).
Nouvelles méthodes pour apprivoiser le Net
Tout ceci explique pourquoi ceux qui se battent pour la liberté de la presse s'intéressent de plus en plus au Web. Il ne s'agit plus d'empêcher l'arrêt des rotatives ou le brouillage des ondes. Si nous voulons vraiment garantir l'accès de tout un chacun à une source d'information libre, il nous faut, avant toute chose, lutter pour qu'Internet devienne - et demeure - libre.
Dans ce nouvel environnement, les organisations spécialisées (comme le Comité pour la protection des journalistes) doivent changer de stratégie. Il est toujours possible de manifester publiquement son soutien (lettres de protestation adressées aux dirigeants des pays concernés, rapports détaillés sur les mesures de répression de la presse), mais ces méthodes traditionnelles ne suffisent plus. Il nous faut apprivoiser l'outil informatique. Apprendre à contourner les firewalls, à éviter la censure, à déjouer les restrictions en ligne misent en place par certains gouvernements. Le CPJ l'a compris ; il vient de lancer un nouveau programme entièrement consacré à la défense des journalistes d'Internet.
Mais la technologie a ses limites : sur la Toile, la liberté d'expression (expression des idées, des informations) ne va jamais de soi. Comme toutes les libertés, il faut la défendre - avec acharnement. Certaines associations l'ont déjà compris («OpenNet Initiative» et le «Berkman Center for Internet & Society» remplissent parfaitement leur office). Les entreprises du secteur des médias les journalistes ont été moins clairvoyants ; la plupart d'entre eux viennent tout juste de comprendre en quoi la liberté d'Internet pouvait leur être essentielle.
Les secteurs d'activité directement liés à la Toile (nouvelles technologies, services en ligne...) doivent en faire plus. Jusqu'ici, leur bilan n'est pas franchement brillant. Certes, les populations des pays autoritaristes ont accès à Internet. Mais est-ce vraiment un avantage, lorsque certaines sociétés aident ces gouvernements à censurer le contenu de certains sites, ou à identifier des opposants au régime (Yahoo avait ainsi collaboré avec les autorités chinoises, ce qui avait conduit à l'arrestation du journaliste Shi Tao en 2004)?
Des principes pour Yahoo!, Google, Microsoft
Pour autant, les firmes concernées sont - heureusement - en train de prendre ce problème à-bras-le-corps. Le CPJ est l'un des membres fondateurs de Global Network Initiative, organisation réunissant des associations de défense des droits de l'homme, des universitaires, des investisseurs socialement responsables, et les sociétés de service en ligne les plus réputées (Google, Microsoft, Yahoo...). Ces dernières se sont engagées à respecter un ensemble de principes communs, ce qui devrait leur permettre de lutter contre les futures tentatives de censure.
Les accords qui lient les médias traditionnels et les sociétés de services Internet sont complexes : au final, ces entreprises sont partenaires dans certains domaines ; concurrentes dans d'autres. Mais lorsque la liberté de la presse est (plus que jamais) menacée, elles devraient toutes faire front - et devenir des alliées naturelles. Nous devons nous unir. Marier soutien traditionnel et innovation technologique. Pour dire non aux censures gouvernementales ; pour dénoncer les régimes répressifs. Il est temps de défendre les journalistes d'Internet.
Joel Simon
Traduit par Jean-Clément Nau
Image de une Flickr CC olly247
A lire, chaque semaine sur Slate, une chronique de Reporters sans frontières
Mis à jour le 05/01/2010 à 15h59










































chacune des trois sociétés auraient recu environ 200.000 €
de l'état Français ?
Selon quels modalités ? A quelles conditions ?
Il est possible aussi que la liberté du Net doive se faire contre la presse. Ainsi en France certaines mesures ont été prises pour favoriser certains sites au détriment d'autres au regard de leur statut de presse, statut déjà bien pratique quant à la responsabilité qui est engagée lors de poursuites ou autres. Cette manière d'aider une industrie en recomposition a sans doute pour objectif de créer un certain nombre de déséquilibres structurels qui, une fois bien installés, pourront déboucher sur un faux libéralisme et un capitalisme prédateur au niveau financier ou dans la retransformation de l'économie numérique en économie de produit avec un espace social alors dominé par le contrat et l'exclusivité (prôné par Orange par exemple).
C'est la liberté du Net qui est en jeu lorsqu'une industrie, sous couvert de professionnalisme, la presse par exemple, tente de détourner des moyens pour servir des objectifs particuliers (avec parfois une rhétorique hasardeuse et un peu cavalière de service public) afin de les centraliser. Peut-être devons-nous, sur le Net (mais il faudrait savoir comment Slate se positionne sur ce point), nous mobiliser contre de telles pratiques.
Il est probable qu'une bonne partie du travail de ces journalistes se fassent sur le web en dehors des structures habituelles de la profession. C'est à dire qu'il est possible de les identifier avec des blogueurs individuels mais certainement pas avec nos journalistes occidentaux, il s'agirait d'un vrai contre-sens.
D'abord, aucun des sites pure players d'information sur Internet que vous citez n'a touché pour l'instant le moindre centime. Aucune décision officielle n'a été communiquée et elles ne seront prises en fait qu'à la fin du mois de janvier.
Les pouvoirs publics français gérent, c'est public, deux fonds d'aide aux médias. Le premier dit de modernisation de la presse qui s'adresse aux médias dits traditionnels est doté de 600 millions d'euros par an. Sa distribution est totalement opaque.
Un deuxième fonds réservé à la presse numérique afin de l'aider à développer des projets vient d'être créér par la loi Hadopi et est doté de 20,5 millions d'euros. Il concerne les dérivés numériques des médias traditionnels et les médias purement numériques et donc Slate et Rue89, Mediapart et les autres. Ce fonds a vocation à subventionner pour partie les investissements de développement sur Internet.
Une première réunion du comité d'orientation du fonds en question (paritaire entre pouvoirs publics et syndicats professionnels) a eu lieu à la fin de l'année dernière et 18 dossiers sur les 70 présentés ont été seulement examinés. Parmi ces dossiers figuraient ceux de Slate, Rue89 et Mediapart. Je peux parler pour Slate et effectivement sur nos projets d'investissements, essentiellement d'infrastructure technique, nous pourrions nous voir attribuer 199 000 euros. Mais il faudra attendre que tous les dossiers soient examinés et qu'il y ait encore des arbitrages entre les différents projets. Il faut savoir que les dossiers présentés par les pure players sont une dizaine sur l'ensemble et les sommes demandées n'ont rien à voir avec les millions d'euros des médias traditionnels qui nous font de ce fait une concurrence déloyale. Comment lutter quand un grand quotidien modernise son site avec de l'argent public et fait financer ainsi une application iPhone?
Nous avons des contraintes économiques propres aux pure players qui nous mettent déjà dans des situations d'infériorité par rapport aux médias traditionnels (pas de contenu à recycler, pas de marque sur laquelle s'appuyer, pas de synergies publicitaires) et nous ne pouvons faire face en plus à des distorsions de concurrence supplémentaires. Du coup, nous avons décidé, faute de pouvor faire autrement, d'accepter de tendre la sébille.
A Slate, si nous avions le choix, nous préférerions de loin la vérité économique et que chacun fasse la preuve de sa capacité à construire un média rentable, ce qui est la meilleure garantie de la vraie indépendance. Mais la France ne fonctionne pas comme cela.
Ceci dit, nous avons dans le cadre du syndicat des pure players (Spill), récemment fondé, tous décidé de rendre public les sommes des subventions qui nous serons finalement attribuées et nous comptons également demander la transparence dans ce domaine pour l'ensemble des médias. Même si nous nous heurtons à de nombreuses réticences.
Cordialement
Eric Leser
Slate est une entreprise et a ses contraintes bien compréhensibles. Il n'empêche que la liberté du Net doive se construire contre la presse (et vous le dites d'ailleurs): contre les médias traditionnels en premier, contre les "pure players" en second.
Que les ennemis soient structurels et non déclarés consciemment est plutôt accessoire.
" il suffit de suspendre l'accès à Internet." --> oui mais les effets à long terme sur la société sont désastreux. En arriver là, c'est le symbole d'une défaite honteuse du régime en place .
Non ?
On peut suspendre totalment le net seulment dans les environt pas developpés. En Iran, selon le NYTimes, internet n'a jamais été totalment coupé parce que on couperait aussi les reseaux des services bancaires, gouvernementals, etc. Et dans le Xinjiang le meme journal reportait il y a une semaine que des commerçants vont dans la provincie voisine pour contacter leur clients avec le net.