France

«On n'est pas couché» et les «petits» candidats, malaises à la chaîne

Boris Bastide, mis à jour le 11.04.2017 à 13 h 54

Philippe Poutou, Jean Lassalle et Florian Philippot étaient les invités ce samedi 1er avril.

Philippe Poutou dans «On n'est pas couché» du 1er avril 2017

Philippe Poutou dans «On n'est pas couché» du 1er avril 2017

Mise à jour: ajout du clip de campagne de Philippe Poutou

Le premier passage de Philippe Poutou à l'émission du samedi soir de France 2, «On n'est pas couché», en février dernier avait déjà été remarqué. La chroniqueuse Vanessa Burggraf avait été prise d'un fou rire en posant au candidat du Nouveau parti anticapitaliste une question sur les licenciements. Une séquence ahurissante que de nombreux observateurs avaient symboliquement assimilé au mépris d'une élite culturelle pour ceux qui ne seraient pas dépositaires du pouvoir.

Le retour de Philippe Poutou à la même antenne ce samedi 1er avril était donc attendu. Sauf que les rires, comme le fait remarquer L'Express qui détaille la séquence, ont laissé la place à un échange glaçant durant lequel Laurent Ruquier reproche au candidat d'extrême gauche son «double visage».

Si l'animateur s'est excusé du fou rire malencontreux, le chroniqueur Yann Moix, lui, ne semblait pas avoir digéré la polémique qui avait accompagnée l'émission. «Moi, j'ai peur d'avoir un rire nerveux à chaque fois que j'entends le mot “ouvrier” ou “salaire” maintenant», lâche-t-il, avant d'ajouter quelques minutes plus tard à destination du candidat: «Si vous voulez rester un peu plus longtemps, racontez-nous une blague la prochaine fois.» 

Mécanique enrayée

Ruquier finit par reprocher à Philippe Poutou le discours critique tenu après la précédente émission alors qu'il s'était montré sympathique dans les coulisses (sic) puis sèche le candidat en expliquant que son temps de parole était terminé. 

En réaction, le candidat du Nouveau parti anticapitaliste a réalisé une parodie de l'émission pour son clip de campagne.


La séquence dans son intégralité, ajoutée aux passages la même soirée de Florian Philippot et Jean Lassalle, symbolise parfaitement le malaise qu'est devenu ce rendez-vous politique de France 2. Là où les principaux candidats ont d'abord droit aux honneurs de l'émission politique du jeudi en prime-time, ceux qui bénéficient de sondages moins favorables sont contraints à ce court passage dans une émission de divertissement de deuxième partie de soirée. Et c'est là que la mécanique s'est enrayée. Du côté de Laurent Ruquier et de ses animateurs, on sent le poids de la contrainte, comme bridés de devoir composer avec ses invités parfois peu enclins à jouer le jeu médiatique qui leur est assigné.


Car le traitement reservé à chacun est parfaitement révélateur de la place qu'on veut leur assigner. À Florian Philippot, on demande très sérieusement en tout premier lieu comment le parti fêterait une éventuelle victoire de Marine Le Pen et le nom des artistes qui entoureraient la candidate Front national. Lors du passage de Jean Lassalle, on l'interroge d'abord pour savoir s'il veut «perdre du temps» à dénoncer le manque de temps accordé dans les médias «aux petits candidats». Peu de temps après, Laurent Ruquier promet qu'il votera pour lui en cas de deuxième tour face à Marine Le Pen ajouant qu'il «n'a pas l'impression qu'il se mouille beaucoup». Ironique quand quelques minutes plus tôt, les chroniqueurs reprochaient à Florian Philippot de jouer les victimes quand celui-ci pointait les positions ostensiblement anti-Front national du service public.

«Donc Bernard Arnault, c'est un voleur? »

Un peu plus tard, Laurent Ruquier s'amusera de la sortie du livre programme de Jean Lassalle prévue quelques jours avant le premier tour: «Juste le mercredi avant l'élection, c'est pour passer de 1% à 25% dans les trois derniers jours?» Quant à Yann Moix, il ressort deux phrases abscons prononcées les jours précédents par le candidat avant se dire une nouvelle fois vexé des critiques faites dans les médias par Jean Lassalle à l'encontre de son émission. Laurent Ruquier justifie, lui de n'avoir conservé que quarante minutes de l'heure d'enregistrement du candidat lors de son précédent passage en expliquant: «On n'a gardé que ce qui était cohérent». C'est le serpent qui se mord la queue.


 

Plutôt que de détailler les mesures de chacun, ces candidats déjà assignés à une place de second rang se retrouvent systématiquement renvoyés à leur manque de crédibilité. Quand Jean Lassalle explique que sa première mesure en tant que président serait de retirer les troupes françaises du Moyen-Orient, Laurent Ruquier lâche peu après «vous m'avez surpris, comme si c'était vraiment la priorité pour les électeurs».

Lors de la venue de Jacques Cheminade, le 25 mars 2017, Laurent Ruquier félicite châleureusement le candidat d'expliquer qu'il n'a pas la prétention de passer le premier tour de la présidentielle sous les applaudissements nourris du public ajoutant comme heberlué: «Donc vous êtes lucide, vous.» Avant de déchanter quand Cheminade explique que c'est à cause des «forces de l'argent». Le candidat développe ensuite en quelques phrases son argumentation sur la faiblesse du minimum vieillesse avant d'être interrompu sans transition par Yann Moix: «Vous avez dit un jour que les réseaux sociaux sont un camp de concentration mental sans larme. Je voudrais que vous m'expliquiez cette expression».

Devant Nicolas Dupont-Aignan, le 25 mars, Laurent Ruquier s'amuse: «Quand même, vous espérez gagner quelques électeurs». La première question de Vanessa Burggraf après avoir détaillé le gouvernement fictionnel imaginé par le candidat dans un livre sans l'avis des intéressés est directe: «Franchement, est-ce qu'on peut vous prendre au sérieux? Est-ce que c'est pas un peu simplet? Est-ce que c'est pas méconnaître la complexité du monde?» La lecture de Yann Moix est également sans appel: «De Gaulle avait une certaine idée du monde, vous vous avez une certaine idée de vous-même.»

Quand Philippe Poutou évoque l'interdiction des licenciements, Vanessa Burggraf  s'exclame: «Donc on réquisitionne Bernard Arnault. On ne rachète même pas son entreprise. [...] Donc Bernard Arnault, c'est un voleur? Il donne des emplois à des salariés! Mais c'est presque un modèle soviétique ce que vous proposez. Il y a une sorte de totalitarisme dans votre exubérance.» 

«C'est très violent»

Déjà, lors du passage de la candidate Lutte ouvrière Nathalie Arthaud, le 11 mars, lorsque celle-ci évoquait les licenciements qui mettent à mal des régions entières pour réaliser plus de profit, Vanessa Burggraf lui demandait: «Est-ce qu'il n'y a pas une forme de violence finalement dans ce discours, parler d'expropriation de patrons, de Français?» Yann Moix reprochait ensuite à la candidate de ne défendre que l'intérêt des travailleurs et pas de l'ensemble des Français. «C'est très violent», disait-il. 

Philippe Poutou s'étonnera de ce traitement dans l'émission du 1er avril:

«C'est toujours bizarre, quand on discute de combattre les injustices sociales ou les inégalités, on apparaît comme lunaire ou irréaliste alors qu'on vit dans un monde profondément injuste et dégueulasse.»

À l'image de Nicolas Dupont-Aignan quittant le plateau de TF1 pour protester contre le double standard d'exposition médiatique, on mesure à quel point il n'est pas aisé pour ses «petits» candidats de trouver une vraie place pour s'exprimer et exister. Peut-être que le débat à 11 candidats du 4 avril permettra pour eux enfin de changer la donne. Au moins seront-ils traités comme les autres.

Boris Bastide
Boris Bastide (105 articles)
Éditeur à Slate.fr
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