Double X

Il y a vraiment de quoi avoir peur pour les droits des femmes

Nadia Daam, mis à jour le 01.04.2017 à 11 h 10

Longtemps, j'ai cru que l'IVG et la pilule du lendemain étaient des acquis. Maintenant, je commence à douter.

Eric FEFERBERG / AFP

Eric FEFERBERG / AFP

J'ai 38 ans. À ma naissance, l'interruption volontaire de grossesse était légale depuis trois ans. J'ai grandi avec l'idée que le droit à l'avortement était un acquis irréversible. Que les IVG clandestins appartenaient au passé. Que les femmes pouvaient disposer de leurs corps et choisir d'interrompre leur grossesse, même si elles ne sont pas physiquement en danger, même si le rapport est consenti, même si elles sont adultes et autonomes. Que la pilule du lendemain s'achètera toujours avec autant de facilité qu'une boîte d'aspirine. Et que les anti-IVG ne représentaient qu'une poignée d'illuminés bruyants mais conscients que leurs revendications resteraient vaines. 

Aujourd'hui, j'ai peur.

Le droit à l'avortement, à la contraception d'urgence, et plus largement, les droits des femmes sont dangereusement menacés. «N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question», prévenait Simone de Beauvoir. Or, nous sommes empêtrés dans ces trois crises, et les groupes et personnes hostiles à l'IVG sont galvanisés, décomplexés, et surtout, optimistes quant à l'aboutissement de leurs revendications.

Rappelons ici un élément essentiel: si politiquement, l'abrogation de l'article L.2212-1 du Code de la santé publique permettant «à toute femme enceinte, majeure ou mineure, qui ne veut pas poursuivre une grossesse de demander à un médecin l’interruption de sa grossesse» paraît inconcevable, légalement, c'est parfaitement possible. Le parlement peut, s'il le décide, modifier, amender, supprimer le texte. Et de nombreux coups de boutoir assénés par les anti-IVG ouvrent progressivement  la voie à un tel scénario. La preuve en 4 affolantes démonstration de force des anti-IVG.

1.Le travail de sape de la Fondation Lejeune

La Fondation Lejeune fait désormais plus que mettre son grain de sel dans les débats éthiques. Elle mène une guerre d'usure contre les scientifiques. Dans une tribune publiée dans Le Monde, 146 chercheurs dénoncent les procédures judiciaires contre les recherches sur l’embryon. C'est que la Fondation Lejeune dispose des fonds, des moyens humains et de l'energie nécessaires aux multiples actions en justice qu'elle intente contre les chercheurs pour bloquer, annuler, ralentir, les autorisations de recherche sur l'embryon et les cellules-souches embryonnaires. Elle se vante de «défendre les plus fragiles» et d'être «quasiment le seul “mécène” des recherches sur les pistes thérapeutiques concernant la trisomie 21 en Europe». Lesquelles recherches consistent en réalité à saper la recherche.

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Et à diffuser auprès des plus jeunes des brochures dans lesquelles ils décrivent l'IVG comme «une peine de mort». Des adolescents peuvent donc être abreuvés, dans l'enceinte même de leur lycée, de discours ciminalisant l'avortement, mais aussi la contraception. Des parents d'élèves expliquent doctement aux jeunes fille que l'avortement «démembre les bébés» et «leur brûle les yeux». Le pire, c'est que la Fondation Lejeune a la loi de son côté, puisqu'elle est reconnue d'utilité publique.

2.Les pharmaciens, nouveaux cerbères de la contraception d'urgence

Il s'en est fallu de peu pour que les pharmaciens puissent avoir le droit refuser de délivrer la pilule du lendemain. En juillet 2016, l'ordre des Pharmaciens, a songé à refondre son code de déontologie en proposant a ses adhérents de se prononcer sur une clause de conscience stipulant que le pharmacien peut refuser d’effectuer un «acte pharmaceutique susceptible d’attenter à la vie humaine». Les pharmaciens s'étaient déjà positionnés en faveur de cette clause de conscience à près de 85%, lors d’une consultation similaire en décembre 2015.

Précisons également qu'Isabelle Adenot, présidente de l'Ordre des pharmaciens, est elle-même en faveur de l'instauration d'une clause de conscience. L'Ordre a finalement suspendu la consultation des pharmaciens sur cette question arguant que le «contexte actuel n’est plus propice à une réflexion éclairée et mesurée». C'est pourtant avec clairvoyance que plusieurs professionnels de santé avaient vu dans ce projet la possibilité pour les pharmaciens de refuser aussi de délivrer pilule ou stérilet.

Sans cette clause de conscience est-ce pour autant si aisé de se procurer la pilule du lendemain dans sa pharmacie de quartier? Eh bien, non. Un reportage de l'émission «L'Autre JT» avait révélé comment des pharmaciens pouvaient dans la plus grande décontraction refuser de servir une femme, quant certains vont jusqu'à prédire à la cliente les effets secondaires les plus effrayants. Et faux.

 

3.La culture du traumatisme

C'est la menace la plus sournoise faite au droit à l'avortement. Ils n'arrivent pas avec les gros sabots de la Manif pour tous ou de la Fondation Lejeune, mais les protecteurs auto-proclamés des femmes ayant pratiqué une IVG n'en sont pas moins dangereux. Ils disent s'inquiéter pour les femmes, vouloir les aider à «gérer le traumatisme post-avortement». Établissant ainsi, comme vérité universelle, qu'avorter est nécessairement une souffrance psychologique, et qu'un traumatisme est un mécanisme mental visant à expier une faute.

C'est à quoi s'emploie par exemple l'Association des groupements d'accompagnement post-avortement (AGAPA). Qui prétend vouloir être au chevet des femmes en les soutenant alors qu'elle ne fait que les mener subtilement sur le chemin de la repentance. En clair, y a pas le nom dessus, mais ce sont bien des intégristes anti-IVG. Pourtant, ils sont souvent présentés au grand public comme une espèce de cellule d'écoute bienveillant.

Ainsi, Le Figaro chantait en 2008 les louanges des bénévoles de l'association, précisant que leurs murs renvoient «l'écho de centaines d'histoires douloureuses». Et de citer une psychiatre qui affirme que «si à un moment de leur existence les femmes choisissent en toute conscience d'avorter, très souvent la détresse surgit bien après, comme une bombe à retardement.»L'article évoque même «la démarche aconfessionnelle de l'association». Et les statuts de l'association, déposés en préfécture, qui écrivent qu'Agapa «fait sien le souci pastoral de l'Église catholique pour la famille (...) et sa doctrine concernant le respect de la vie humaine dès sa conception», c'est du poulet?

Cette culture du traumatisme et de l'infraction symbolique de l'IVG a pourtant été entièrement démontée. Il existe des IVG douloureux, comme il existe des IVG sereins. Point. Englober les femmes ayant avorté dans un grand tout empêtré dans le dolorisme est un gigantesque foutage de gueule. Et c'est le fondement idéologique même des anti-IVG: on sait mieux que vous ce qui est bon pour vous.

4.Les «fake news» appliqués à l'IVG

C'est dans l'air du temps, et les anti-IVG auraient eu tort de ne pas s'en emparer. La stratégie est simple: asséner des données et des chiffres chocs ou troublants et laisser le doute s'insinuer dans les esprits. C'est ce que font Les Survivants qui se définissent comme «une tribu solidaire réunissant des jeunes nés après 1975» (soit après la loi Veil). S'inspirant des sites de désinformation sur l'IVG qui avancent masqués, ils publient dans leur FAQ un nombre inimaginable de conneries:

-Au Japon, l'IVG est légal jusqu'à huit mois.
-Une femme sur deux avorte en France.
-Les viols sont très rarement suivis de grossesses
-Le stérilet au cuivre est abortif

On pourrait imaginer que les personnes se rendant sur leur site sont déjà des convaincus, et que ces fake news ne toucheront pas de large public. Il en va pourtant de ces petites phrases et chiffres comme des élucubrations des complotistes et de la fachoshère, elles finissent toujours par quitter leur milieu naturel pour essaimer au milieu des cerveaux des plus naifs.

Évidemment, ces phénomènes ne sont pas circonscrits. En Pologne, en Espagne, et aux États-Unis les batailles idélogiques et législaives autour de l'IVG sont encore plus fortes. Il faut relever aussi l'ingéniosité des extremistes, qui s'evertuent à fragiliser les femmes et leurs droits et bénéficient de solides appuis. À l'image de ces opposants à l'avortement qui se servent des données laissées en ligne pour géolocaliser les femmes et les cibler avec des messages anti-IVG alors même qu'elles se trouvent dans des cliniques.

Cette globalisation des mouvements anti-IVG et leurs capacités à user de la technologie, de la justice, de la psychologie pour infuser un discours pronant la révocation du droit à l'IVG et ouvrir de multiples brèches me fait flipper. Et j'ai décidé d'arrêter de me répéter benoîtement «oh supprimer le droit à l'IVG, ça arrivera jamais».

Nadia Daam
Nadia Daam (193 articles)
Journaliste
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