France

Voici l'ALF, le front partisan d'une défense musclée de la cause animale

Arthur Limiñana, mis à jour le 15.05.2017 à 9 h 35

Moins médiatisé que dans les pays anglo-saxons, le Front de libération des animaux n'en reste pas moins très actif en France. Avec pour une poignée de militants, la tentation de la radicalisation face à l'absence de suivi politique.

The Animal Liberation Front | Loz Pycock via Flickr CC License by

The Animal Liberation Front | Loz Pycock via Flickr CC License by

En plein milieu de la nuit, sur une petite route de campagne vers Compiègne. Une dizaine d’individus habillés en noir, et cagoulés, se répartissent en petits groupes de deux ou trois avant de s’enfoncer dans la forêt. Les repérages ont été effectués quelques semaines plus tôt, avec aussi l’aide de Google Maps. L’opération ne doit durer que quelques minutes, pour ne pas se faire repérer. Dans l’obscurité, éclairées par quelques lampes, les scies commencent à attaquer les miradors en bois servant aux chasseurs. Petit à petit, les édifices tombent au sol, et sont sciés en plusieurs morceaux pour devenir inutilisables. Une fois la vingtaine de tours abattue, quelques bombes de peinture se mettent à taguer le sigle ALF sur les équipements saccagés. ALF pour Front de libération des animaux.

Créé dans les années 1960 en Angleterre, l’Animal Liberation Front se concentre à la base sur des actions anti-chasse, avant d’élargir son domaine d’activités sur la défense du droit des animaux. Si certains militants de la cause animale tentent à l’époque de passer par le légal et le parlement, l’ALF devient vite célèbre par des actions directes et illégales, comme l’attaque de laboratoires pharmaceutiques ou la libération d’animaux d’élevage par centaines, jusqu’à des opérations musclées anti-chasse. Très vite, la médiatisation des actions permet au mouvement de se répandre dans de nombreux pays comme en France.

«Nous sommes considérés comme des bouffons par les autres pays, assène Gaëtan (1) et activiste ALF en France dans une cellule de province. On fait surtout plus attention que certains groupes à l'étranger. En Angleterre, par exemple, ils vont directement au conflit physique, organisant même des battues de chasseurs. Il y a trop de risques en France, la législation déjà et puis les chasseurs ont tous les pouvoirs en forêt et sont protégés.»

Du militantisme ordinaire vers des cellules d’action

En France, les premières actions de l’ALF arrivent un peu plus tard que dans d’autres pays, comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou le Canada, mais son ancrage sur le territoire est bien réel. Gaëtan argue le fait que ses actions sont plus réfléchies et moins violentes, mais elles restent à chaque fois totalement illégales. Il y a un an et demi, lui et quelques autres sont arrêtés après avoir enlevé de force un chien maltraité par son propriétaire: un Rom. Résultat, Gaëtan écope de trois ans de mise à l’épreuve.

Sur le terrain, la majorité des activistes de l’ALF commence par un militantisme dit «normal». La plupart gravite autour des mouvements L214, 269 Life France ou d’autres mouvements animalistes. C’est en marge de ses rassemblements que le recrutement s’effectue pour l’ALF quin après quelques vérifications sur les profils Facebook, prennent ensuite contact avec la potentielle recrue: 

«On lui explique très clairement les risques et on peut voir très vite s’il est intéressé. On profite aussi de la foule de ces manifestations, pour discuter et organiser de futures actions. Ce n’est pas le cas de ma cellule, mais je sais que certains se réunissent à la FLNC dans des caves ou l’équivalent.»

Cette dernière comparaison avec le mouvement nationaliste corse est totalement assumée par Gaëtan. Les méthodes sont similaires. Pas de téléphone, tout en face à face. Avec une séparation par les lieutenants des militants par groupes d’action, inconnus entre eux, pour une étanchéité totale en cas d’arrestation. Une isolement permettant de ne pas mettre en danger le reste du groupe. Tout comme les indépendantistes, chaque action est revendiquée par des graffitis et des photos publiées sur Bite Back (site de revendication communautaire des mouvements animalistes), depuis des cyber café. Ce fut le cas dernièrement de boucheries et des charcuteries à Bordeaux, ainsi que le saccage en 2015 d’une permanence de chasseurs.

«La revendication est obligatoire, pour faire comprendre que l’on ne lâchera pas l’affaire. On a défoncé les miradors, mais on a d’autres choses pour la suite. On a aussi quelques laboratoires de la région dans le viseur. On sent qu’il y a un bouillonnement des réseaux activistes ces derniers mois, notamment avec l’arrivée d’une nouvelle génération plus active, sans enfants et sans attaches, influencée par les zadistes et internet. Les vieux nous, on est moins sur le terrain maintenant, on recrute.»

Écoterrorisme ou militantisme musclé?

 

Jerry Vlasak, porte-parole d’ALF pour les États-Unis, confirme la présence de cellules à travers le monde, mais ne saurait chiffrer le nombre réel d’activistes, ni leurs identités. Il avance tout de même clairement les objectifs de l’organisation.

«Une libération totale des animaux à travers le monde et à tout prix, quitte à menacer et saboter des équipements.  Tout comme les hommes ont des droits et peuvent vivre en liberté, les animaux devraient pouvoir en faire de même.»

Mais les actions et les méthodes effraient les gouvernements. Dans le monde anglo-saxon, l’ALF est considéré comme une organisation terroriste: une qualification que tous réfutent, malgré une bombe posée en 2006 par un membre de l’organisation devant la maison d’un cadre d’un grand laboratoire.

«Cette qualification nous fait sursauter, réagit Gaëtan. C’est une belle connerie. On n’est pas des terroristes. On ne tue personne, on ne blesse personne. Aux États-Unis, ils sont mis au même niveau qu’al-Qaida. Tout ça, c’est parce qu’on dérange les lobbys et les laboratoires, c’est d’ailleurs pour cela que les médias ne parlent pas de nous.»

Contactés sur la question, le ministère de l’Intérieur et un porte-parole de la gendarmerie (qui surveille 94% du territoire) confirment que l’ALF est suivi de près, car il y a un durcissement des mouvements animalistes en France. Avec une peur assumée par les autorités, l’utilisation non contrôlée d’explosif, avec un risque de bavure.

«Sur le sujet de l’écoterrorisme et le cas de l’ALF, il y a une vigilance attentive et un suivi. On craint la non-maîtrise lors d’une opération. Les mouvements animalistes ont plusieurs niveaux et variantes. Des gens comme L214 ou les anti-corridas sont moins violents, mais ont beaucoup de connexion avec les mouvements des ZAD, qui eux, ont des franges opérationnelles prêtes à des actions plus dures.»

Une dizaine d’actions sont comptabilisées par an, catégorisées en crimes et délits et la surveillance est élargie aux anti-corridas par exemple, dont certains groupes s’organisent aussi comme des cellules. Avec ,pour résultats, des actions plus violentes, comme il y a quelques mois l’envoi de lettres piégées avec des lames de rasoir à des figures du milieu de la tauromachie. Malgré une condamnation des principales associations anti-corrida, l’enquête suit son cours et la piste privilégiée semble être celle d’un ou des militants d’une même ville dans le sud-est.

Gaëtan est bien conscient de cette surveillance. «Je suis en contact avec la SCRT [service central du renseignement territorial, ndlr] régulièrement. On les connaît, ils nous connaissent. On sait se faire passer pour des gentils, mais ils savent de quoi nous sommes capables.»

Dans l’autre camp, ses actions sont incomprises par les chasseurs qui se disent choqués par une telle violence et n’ont d’autres choix à chaque fois de porter plainte pour la forme et d’attendre les experts pour reconstruire ou remplacer les dégâts. «C’est scandaleux, clame Guy Harlé d’Ophove, président de la fédération de chasse de l’Oise, saccagé en 2015. L’enquête est toujours en cours, mais ces organisations sont basées à l’étranger. On subit aussi des perturbations pendant les parties de chasse. Les seules choses que l’on peut faire, c’est de sécuriser les lieux et de faire preuve de pédagogie.»

Réaction à un abandon politique

 

À la remarque d’une possible radicalisation des mouvements animalistes en général, l’une des premières raisons avancées par Gaëtan est une réaction à un manque de soutien des politiques. Pourtant, une trentaine de députés, de tous bords, ont déposé plusieurs propositions de loi notamment sur le bien-être animal et la vidéosurveillance dans les abattoirs. Mais, mise à part cette dernière, qui a été adoptée en janvier dernier, avec un rabotage de prévu, d’ici sa mise en application en 2018, toutes les lois et les promesses faites aux militants de la cause animale n’ont jamais était tenues.

Aucun candidat à la présidentielle n’avait les faveurs de Gaëtan et, pour lui, la seule façon de faire avancer la cause, reste les actions.

«Si on veut se faire entendre, il faut que ça pète. Il n’y a jamais eu de révolte sans une certaine violence. Lors de l’une de nos rencontres, certains au sein de la cellule ont parlé de faire une prise d’otage, mais là c’est ma limite, j’ai refusé. Je suis père de famille, c’est trop dangereux. Je préfère les actions matérielles, bousiller des bâtiments et les installations de chasseurs.»

Si la libération totale des animaux semble un objectif démesuré, Gaëtan souhaite au moins l’arrêt des expériences: «Ce qui marche sur l’animal ne marche pas sur l’homme. On va faire boire du Destop à un singe, juste pour confirmer que c’est un produit dangereux. On n’a pas besoin de faire ça. On peut comparer les labos aux médecins des camps de concentration, qui faisaient des tests sur les prisonniers. C’est juste pour le plaisir.»

Terroriste ou pas, la montée de l’ALF en France, accompagnée d’une présence de plus en plus importante des associations animalistes et anti-spécismes dans le débat public, confirme qu’à défaut de reprendre leurs libertés, les animaux ont une place de choix dans les débats. Mais il reste à déterminer si l’utilisation de la terreur et la violence servira totalement à les «sauver» ou à ternir encore plus l’image d’une cause qui, par certains côtés, reste absolument légitime.

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Arthur Limiñana
Arthur Limiñana (4 articles)
Journaliste
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