Culture

Cette cravate en soie de fil d'araignée va changer votre vie

Elodie Palasse-Leroux, mis à jour le 01.04.2017 à 9 h 44

Au-delà du simple accessoire, sachez que c'est peut-être le symbole d'une révolution en marche que vous nouez sous votre col.

Bolt Threads

Bolt Threads

Oui, cette cravate pourrait bien devenir le signe annonciateur d'un changement majeur: les vêtements dits «intelligents», dont on nous promet l'arrivée sur le marché depuis si longtemps, seraient-ils enfin prêts à rejoindre notre garde-robe? Je ne fais pas allusion ici aux vêtements techniques, déjà bien présents dans les secteurs du bien-être, de la santé et du sport, mais à une sélection plus «mode», à porter au quotidien, au bureau ou en soirée.

Certes, les vestes et chaussures que Suzanne Lee cultive (littéralement) en laboratoire à partir de bactéries, évoquant la peau humaine (ou la viande crue, c'est selon), sont d'une beauté étrange et fascinante; mais sont-ils portables? Quant au Fabrican, textile intissé en spray qui se vaporise directement sur le corps pour créer un vêtement réutilisable, il présuppose qu'on aime (et qu'on puisse se permettre) le style «moulé», très près du corps. Les robes-GPS ou qui clignotent en cas de pic de pollution, sortes de variante 2.0 de la robe couleur du Temps de «Peau d'Ane», n'ont jamais dépassé le stade du prototype. Faut-il en être déçu(e)?

Une rupture dans l'histoire de la mode?

À en croire le CETI, Centre européen des textiles innovants installé à Tourcoing, je ne me poserais pas les bonnes questions. Voici un début de réponse: il s'agit en réalité, à travers ces exemples extrêmes, d'encourager la «recherche d’innovation rupturiste textile, adaptée aux tendances et besoins de demain».

François Xavier Bon de Saint Hilaire aurait-il pu imaginer que la paire de bas en soie d'araignée qu'il a offerte au Roi Soleil en 1709 serait adaptée aux tendances et besoins d'aujourd'hui?

Se doutait-il, le père jésuite Paul Camboué, qui courait en 1880 après les araignées à Madagascar pour fabriquer des étoffes avec la soie jaune d'or qu'elles fabriquent, qu'on le considèrerait un jour comme un innovateur rupturiste?

Tous deux auraient pu faire affaire avec Patagonia, le Gucci du vêtement technique éco-conçu, 750 millions de dollars de CA annuel –dont une partie investie dans Bolt Threads, la marque qui fabrique cette cravate.

Copier l'araignée

Revenons donc à notre point de départ: une cravate en soie d'araignée, originale mais tendance, hautement portable? Eurêka! On sort enfin de la prospective.

Mais attendez un peu avant de vous précipiter en acheter une aux Galeries Lafayette. La première édition se limite à 50 exemplaires, vendus en ligne 314 dollars pièce. Le prix inclut la cravate et les anecdotes insolites à dégainer dans les dîners en ville. En réalité, nous expliquent les co-fondateurs Dan Widmaier, David Breslauer et Ethan Mirsky, aucune araignée n'a réellement œuvré à la fabrication de cette cravate.

«Nous avons étudié la véritable soie d'araignée, afin de comprendre la relation entre l'ADN des araignées et les caractéristiques de la fibre qu'elles produisent La technologie actuelle nous permet de fabriquer ces protéines sans utiliser d'araignées.»

Au temps pour Camboué et Bon de Saint Hilaire, qui se faisaient copieusement piquer pour leur cause et se donnaient toutes les peines du monde pour réunir (et conserver, car elles ont une fâcheuse tendance à s'entre-dévorer) leurs travailleuses en quantité suffisante pour obtenir de quoi tisser une étole ou une paire de bas... Pour avoir une idée plus précise, la pièce de soie d'araignée d'environ 1m x 2,5m exposée à l'American Museum of Natural History de New York en 2009 a nécessité l'intervention, pendant quatre ans, de plus d'un million d'araignées et de 70 personnes.

«On affine la recette»

 Nos petits génies, basés en Californie, ont su contourner la problématique: ils utilisent «du sucre, de l'eau, des sels et de la levure. On affine encore notre recette, mais vous avez l'idée générale». Présentée de la sorte, l'expérience ne semble pas plus complexe que la fabrication de pain dans votre petite cuisine. C'est d'ailleurs avec la même technologie, continuent-ils, qu'on fabrique le fromage ou l'insuline depuis les années 1980.

Comment le mélange devient-il solide? Grâce à une protéine de soie contenue dans la levure, pendant la fermentation –«exactement comme pour fabriquer de la bière. Après quelques étapes, la protéine de soie devient une fibre filée au mouillé, comme on le fait avec l'acrylique ou la rayonne».

Mais qu'est-ce que cette «nouvelle» fibre peut apporter de différent? D'après eux, l'Engineered Silk™ répond aux exigences actuelles pour plusieurs raisons: elle est performante (plus résistante que le kevlar), pratique (donc lavable) et durable. En ce qui concerne ce dernier point, le site web de la marque mentionne que la Banque Mondiale rend responsable la production vestimentaire mondiale pour 20% de la pollution de l'eau, mais ne livre aucune donnée chiffrée liée à la confection d'une cravate (d'autres produits arriveront sur le marché à partir de l'an prochain, dont une collaboration très attendue avec le géant Patagonia). L'ingrédient principal reste le sucre, «replanté, tandis qu'aujourd'hui plus de 60% de la production textile est faite de fibres de polyester ou dérivées de produits pétroliers».

Inquiétudes

Une démarche respectueuse pour l'environnement, mais est-ce possible de qualifier de «naturelle» une fibre née de la réplication d'ADN d'insecte? Le trio de Bolt Threads comprend et accepte la réticence, mais insiste sur le fait que l'Engineered Silk™ ne contient ni ADN ni OGM –même si le sucre provient de maïs américain qui a probablement été, à une moment ou à un autre, génétiquement modifié? En grandissant, assurent-ils, ils auront la possibilité de remplacer leurs «ingrédients» comestibles par des matières premières cellulosiques, et ainsi calmer les inquiétudes.

Car, après avoir visionné le reportage guilleret que la BBC leur a consacré en 2012 ou lu les propos enthousiastes d'Al Gore sur ces chevrettes («l'avenir de la biotechnologie») qui se sont vues transplanter des gènes d'araignées pour fabriquer dans leur lait la fameuse protéine de soie, «l'inquiétude» des consommateurs ne semble pas totalement infondée.

Elodie Palasse-Leroux
Elodie Palasse-Leroux (67 articles)
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