Culture

L'incroyable destin de Maya Angelou

Elise Costa, mis à jour le 30.03.2017 à 17 h 20

Existe-t-il assez de mots pour décrire Maya Angelou ? Grande écrivaine du XXe siècle, icône emblématique du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, auteure de «On The Pulse of Morning» composé pour le discours d’investiture du président Clinton et tour à tour amie de Malcom X, Marthin Luther King et Oprah Winfrey, Maya Angelou eut une vie dense, extraordinaire et indéfinissable.

Andrew Burton / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

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Maya Angelou est une grande dame au sens littéral du terme. 1m82, d’autant plus pour une femme de son époque, ce n’est pas banal. Sa stature impose autant que son verbe, et pourtant, ils furent presque imperceptibles chez nous. Son premier livre, Je sais pourquoi l’oiseau chante en cage, publié en 1969 aux Etats-Unis, dut attendre 2008 pour sa traduction française. Une étrangeté parmi tant d’autres.

Premier fait incroyable: en 1944, alors qu’elle n’a que 16 ans, elle devient la première femme noire à conduire le fameux tramway de San Francisco.

«Je voyais ces femmes dans la rue, avec leur ceinture de change… elles portaient des casquettes, des vestes cintrées (…) J’adorais leur uniforme ! Et je me suis dit: “Je veux faire ça.” Ils n’avaient jamais embauché de noir avant. Ils ne voulaient même pas me donner le formulaire de candidature. Alors ma mère m’a dit: “Tu veux ce job ou pas? Je vais te donner de l’argent. Vas-y avant que la secrétaire n’arrive pour sa journée de travail. Prends ce gros livre russe –je lisais Dostoïevski– et reste assise là. Quand ils partent en pause déjeuner, suis-les, va dans les bons restaurants, reviens avant la secrétaire.” (…) J’avais trop peur de rentrer chez moi et que ma mère se dise que je n’étais pas aussi forte qu’elle ne pensait. J’ai fait ça pendant deux semaines. (…) Et j’ai eu le job.» 

Elle le racontera plus tard dans une autobiographie intitulée Mom & Me & Mom.

Six ans de silence

Un événement traumatisant de l’enfance de Maya Angelou donne un éclairage sur sa volonté, sa résistance. Alors qu’elle est âgée de 7 ans, la petite fille retourne auprès de sa mère à Saint-Louis avec son frère. Elle vient de passer plusieurs années auprès de leur grand-mère dans l’Arkansas. Deux mois après leur retour, le compagnon de sa mère la viole. Il passe une journée et une nuit en prison, puis est relâché. Quelques temps plus tard un policier frappe à leur porte: l’homme a été retrouvé battu à mort, probablement du fait de l’oncle de Maya Angelou. Dans sa tête d’enfant, elle se dit que sa parole a tué un homme et décide de ne plus jamais parler. Elle se taira pendant six ans.

De sa mère, elle garde ce conseil: toujours avoir une arme chez soi. À 85 ans, interrogée par le Time, elle avoue avoir déjà tiré sur des intrus qui tentaient de pénétrer chez elle:

«J’étais dans ma maison, en Caroline du Nord. C’était l’automne. J’ai entendu quelqu’un marcher sur les feuilles. Et vu une personne tourner la poignée de la porte. Alors j’ai dit: “Reculez d’un mètre parce que je vais tirer maintenant!” Boum, boum! La police est arrivée et m’a dit: “Madame Angelou, les coups de feu viennent de l’intérieur de la maison.” J’ai répondu: “Eh bien, je ne sais pas comment ça a pu se produire.”»

Dans les années 1940, alors qu’elle est mère adolescente, elle commence à travailler dans un bar de San Diego –qu’elle nomme Hi Hat Club. Là, elle devient mère maquerelle pour deux lesbiennes. Mais c’est un business dont elle sous-estime les dangers. Elle abandonne la Coccinelle couleur menthe qu’elle vient de s’offrir sur un parking, et prend le train avec son bébé sous le bras.

La leçon à Tupac

À ses heures perdues, Maya Angelou est actrice. Elle est conviée en 1993 sur le plateau de tournage de Poetic Justice, avec Janet Jackson et Tupac Shakur, pour faire une apparition dans le film. Alors qu’elle se repose dans sa caravane, elle entend un homme pousser des jurons à l’extérieur («On pouvait voir les insanités sortir de sa bouche»). Elle passe la tête par sa fenêtre et voit deux types s’empoigner. Elle s’approche alors du jeune homme, qui ne cesse de jurer.

«Oui j’ai entendu. Mais sais-tu à quel point tu es important? Sais-tu qu’il y a des gens qui ont pris des bateaux, dans leurs excréments, leurs urines, leurs menstruations, que des gens ont été achetés et vendus aux enchères, achetés et vendus pour que tu puisses être ici, 200 ans plus tard?»

Le jeune homme se met à pleurer, elle passe son bras autour de ses épaules. Janet Jackson vient ensuite à sa rencontre: «Madame Angelou! Vous avez parlé à Tupac Shakur!». «Je ne savais pas qui il était.» En 1999, un album posthume de Tupac Shakur portera le nom d’un des poèmes de Maya AngelouStill I Rise.

Terminons avec cette anecdote: l’auteure n’aime pas prendre l’avion. Plus exactement: elle préfère prendre le bus pour traverser les États-Unis. C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée dans le bus de tournée de Prince, location indispensable en attendant que «son» bus, pour lequel elle avait choisi une carrosserie imprimé africain, soit prêt. Rock’n’roll jusqu’au bout.

Maya Angelou, née Marguerite Johnson, s’est éteinte en 2014.

Elise Costa
Elise Costa (94 articles)
Journaliste
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