France

François Fillon n’est vraiment pas un justiciable comme les autres

Gilles Bridier, mis à jour le 30.03.2017 à 15 h 09

Le candidat de la droite à l’élection présidentielle dénonce un acharnement des juges, mais il n’est pas un citoyen lambda. Pas plus qu’on ne peut être un homme normal quand on est président, on n’est pas un justiciable ordinaire lorsqu’on aspire à le devenir.

Francois Fillon sur un bateau au Croisic, le 27 mars 2017 | JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP

Francois Fillon sur un bateau au Croisic, le 27 mars 2017 | JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP

Non, François Fillon n’est pas un justiciable ordinaire. Pas plus que François Hollande, qui avait projeté dans sa campagne électorale l’image d’un «président normal» en rupture avec celle de son prédécesseur et adversaire Nicolas Sarkozy, ne fut un citoyen normal après avoir endossé les habits de président. En 2011, François Fillon lui-même avait raillé le candidat socialiste en démontrant qu’un chef d’Etat ne peut ni ne doit être «l’homme du quotidien». Il est, aujourd’hui, dans la même contradiction.

Certes, le candidat sorti vainqueur de la primaire de la droite et du centre n’est pas encore à l’Elysée. Mais il ambitionne d’y entrer, et bataille même durement pour y parvenir. Ce qui lui impose des obligations spécifiques, et le place dans une situation hors du commun vis-à-vis de ses concitoyens. Comme pour tout autre candidat à la fonction suprême.

Mais voilà qu'il se pose en victime et déclare ce 15 mars: «Je ne suis pas traité comme un justiciable comme les autres», au micro d'Europe 1.


 

Une légitimité fondée sur l’exemplarité

Plus que tout autre citoyen, celui qui aspire à représenter la nation, à porter sa voix au plan international, à rassembler tous les citoyens –au-delà de ses seuls électeurs– autour d’un même projet, à faire respecter les valeurs de la République, et à mener des réformes sans déroger aux règles de transparence et d’équité qui seules peuvent engendrer l’adhésion de la collectivité nationale… Celui-là doit se montrer irréprochable. Ce n’est pas seulement une question de principes, mais aussi d’efficacité. Sans cette exemplarité, un président peut-il demander à ses concitoyens le respect de règles qu’il n’appliquerait pas lui-même? Et comment trouver le chemin de la paix sociale lorsqu’on prête le flanc à la contestation?

«Qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen?», avait lancé François Fillon, invoquant la figure tutélaire de la Ve République pour insister sur le devoir d’exemplarité de qui brigue la présidence du pays. Or, cette ligne de conduite ne souffre aucun accroc pour celui qui est aussi le chef des armées, le garant de l’autorité judiciaire et l’autorité investie de pouvoirs exceptionnels dans les limites prévues par la Constitution.

Non, décidément, le candidat qui brigue les suffrages de ses concitoyens n’entre plus dans le cadre du commun dès qu’il s’engage dans l’arène de la campagne. En plus de la puissance de conviction pour faire partager ses idées et de la force de caractère pour mener son dessein, il doit pouvoir arguer de la légitimité tirée de cette exemplarité pour rassembler au lieu de diviser.

Doit-on s’étonner, alors, que des observateurs et commentateurs scrutent et analysent les faits et gestes du candidat, ses comportements et son aptitude à diriger, dès son entrée en campagne, comme aucun autre citoyen? Ne sont-ils pas fondés à vérifier que le candidat qui sera finalement élu assumera son rôle dans le fonctionnement de la démocratie? Tous les citoyens ne sont pas soumis aux mêmes contraintes; les candidats, eux, ne peuvent s’y dérober.

Une exposition médiatique forcément spécifique

Dans ces conditions, les médias sont dans leur rôle lorsqu’ils s’intéressent à la situation des candidats en lice. C’est le législateur lui-même qui les y invite, lorsqu’il fixe des critères de vérification de la probité des personnalités politiques, comme par exemple les déclarations de patrimoine. Raison de plus lorsqu’une élue, ancienne Garde des Sceaux comme Rachida Dati, jette un pavé dans la mare en 2014 avec quelques tweets ravageurs. « L’habit ne fait pas le moine. Que @francoisfillon soit transparent sur ses frais, ses collaborateurs et Force Républicaine ! », lâche-t-elle alors sur les réseaux.

Deux lignes vengeresses, comme à l’origine des affaires qui collent aujourd’hui aux basques de François Fillon. Concernant la suite de cette affaire, il existe des règles de déontologie dans la fonction publique et dans les entreprises pour empêcher la constitution de conflits d’intérêts, et qui interdisent d’accepter des cadeaux qui peuvent ressembler à des tentatives de corruption ou à du trafic d’influence. Tous les acheteurs et décisionnaires, publics ou privés, impliqués dans les appels d’offres et marchés publics, le savent. Les responsables politiques, encore plus exposés, ne peuvent s’en affranchir. Encore moins s’agissant d’un futur dépositaire d’une éthique nationale.

Doit-on reprocher aux médias de contribuer à établir une transparence que les électeurs eux-mêmes réclament à leurs élus? Bien sûr, ils ne se seraient pas intéressés de si près à l’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy s’il n’avait été lui-même candidat à l’élection présidentielle. Mais, en visant la fonction suprême, François Fillon acquerrait un statut particulier, qui n’est plus celui de ses concitoyens. Avec sa longue expérience de la vie politique qui lui fit connaître tous les ors de la République, passant par l’Assemblée nationale, le Sénat et Matignon, il était le dernier à l’ignorer. Et, dès l’instant où des révélations portent la justice, via le parquet national financier (PNF), à ouvrir un dossier, François Fillon ne peut se prévaloir d’être un justiciable comme un autre. Tout le monde n’aspire pas à devenir président de la France, avec les obligations spécifiques qui tiennent à la fonction.

Certes, s’agissant des emplois familiaux des parlementaires, le candidat de la droite et du centre s’indigne d’être la cible de la justice alors que cette pratique est répandue, tant parmi les députés que les sénateurs, et qu’elle n’est pas interdite. C’est juste.

Toutefois, ce n’est pas pour l’emploi de son épouse que François Fillon s’est retrouvé dans l’œil du cyclone, mais pour le caractère fictif de cet emploi qui lui a valu, le 14 mars dernier, une mise en examen pour détournement de fonds publics et abus de biens sociaux. Et, en plus, pour manquement aux obligations de déclaration à la Haute autorité de la vie publique parce que, précisément, il n’est pas un justiciable comme les autres. 

Un dossier hors normes pour un justiciable hors du commun

Au départ de l’affaire, l’ex-Premier ministre souhaitait lui-même que le PNF mène ses investigations avec célérité, pour être blanchi de tout soupçon avant le début de la campagne officielle. Ne pas être un justiciable comme les autres et profiter d’une justice rapide –mais non expéditive pour autant– ne passait pas alors pour un inconvénient. Mais dès l’instant où il se révéla que l’enquête ne tournait pas à son avantage, ses avocats contestèrent la compétence du parquet financier sur ce dossier.

Ce qui n’empêcha pas l’ouverture d’une information judiciaire le 24 janvier et la transmission du dossier à trois juges d’instruction. Les proches de François Fillon comme Jérôme Chartier dénoncèrent alors un acharnement. Et l’ancien Premier ministre défia les juges, déclarant lors d’une conférence de presse «C'est au peuple français et à lui seul que je m'en remets», semblant vouloir contourner la justice avant d’adoucir le ton pour que le candidat à la présidence n’apparaisse pas lui-même comme un pourfendeur de l’Etat de droit.

Contre ces accusations à l’encontre de l’enquête en cours, l’ex-procureur de Paris Bruno Cotte souligne dans le magazine Challenges, que «le parquet national financier avait la possibilité de citer directement les protagonistes devant un tribunal correctionnel réuni en audience publique. Cela aurait été beaucoup plus violent». 

D’autres professionnels du droit relèvent toutefois un emballement judiciaire et maintiennent que tout candidat doit être traité comme un  justiciable ordinaire, tout en soulignant, comme dans l’Opinion, que «les autorités politiques n’ont pas besoin d’intervenir pour que les magistrats agissent de façon inhabituelle». Rappelons néanmoins que le parquet national financier a été créé après l’affaire Cahuzac avec pour mission de traiter les affaires de corruption, de fraude fiscale et de délinquance financière avec célérité. Ce qui permet à d’autres avocats de considérer dans Slate.fr que les règles de procédure et de délais ont été respectées dans l’affaire hors normes en question.

La mise en examen de François Fillon fut prononcée moins de trois semaines après que les trois juges d’instruction ont été saisis. Elle fut suivie le 24 mars par celle Marc Joulaud, ancien suppléant de François Fillon à l’Assemblée nationale pour la même suspicion d’emploi fictif. Mais, surtout, celle de Penelope Fillon a été signifiée le 28 mars, toujours pour détournement de fonds publics et recel d’escroquerie aggravée.

«Jamais les juges ne pourront démontrer que l'emploi de mon épouse était fictif», réplique François Fillon réplique ce 30 mars en inversant la charge de la preuve, mettant ainsi la justice au défi de démontrer que l’emploi de son épouse était fictif pour ne pas avoir à prouver qu’il ne l’était pas. Un pied de nez aux juges. Comme un justiciable ordinaire? Certainement pas.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (656 articles)
Journaliste
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