France

Pédophilie: l'Église catholique reste malade

Henri Tincq, mis à jour le 02.04.2017 à 15 h 15

Il faut faire de la lutte contre la pédophilie du clergé une réelle priorité.

Philippe Barbarin leads dans la cathédrale Saint-Jean cathedral à Lyon, le 3 avril 2016 | JEFF PACHOUD / AFP

Philippe Barbarin leads dans la cathédrale Saint-Jean cathedral à Lyon, le 3 avril 2016 | JEFF PACHOUD / AFP

Quand en finira-t-on avec ce cancer de la pédophilie du clergé? Avec cette honte inscrite au front d’une institution de deux mille ans, une Église tenue pour sacrée par plus d’un milliard de fidèles dans le monde entier? On croyait à une sorte de «rémission» après les efforts de contrition, de transparence, de «tolérance zéro», le dialogue ouvert avec les victimes, les gestes et paroles de «repentance», le déblocage de sommes considérables pour dédommager les victimes d’abus sexuels par des prêtres. Rompant avec des années de silence, d’immobilisme et de contournement de la loi, tant canonique que civile, la politique mise en œuvre par les papes Benoit XVI (2005-2013) et François a conduit à nombre de signalements à la justice et à des condamnations fermes de prêtres abuseurs.

Mais ce constat de rémission vole aujourd’hui en éclats. Pour la première fois à la télévision publique française, une enquête d’envergure («Cash Investigation», produite par Elise Lucet et diffusée le 21 mars sur France 2), en lien avec des découvertes faites par des journalistes de Mediapart, prouvent, s’il en était encore besoin, combien l’Église catholique reste malade, impuissante, minée au jour le jour par les révélations et la peur de nouveaux scandales. Aussi partiel et partial soit-il, ce travail d’investigation journalistique révèle que, malgré des progrès ici et là, l’Église hiérarchique maintient le silence, ferme le couvercle sur cette chose innommable –des hommes de Dieu se livrant à des actes pervers et dégradants sur des enfants–, couvre encore des religieux qui renient leurs vœux sacrés, violent l’autorité morale dont ils disposent et cette «paternité spirituelle» qu’ils revendiquent dans la société.

Les exfiltrations, un crève-cœur révoltant

Sans doute cette enquête pèche-t-elle par tous les défauts du journalisme «justicier».  Elle est sans nuance, agressive, à charge, ne décrit que les cas mal gérés ou délibérément cachés, ne livre que des chiffres globaux, sans distinguer entre les affaires prescrites ou déjà connues, les découvertes récentes, les condamnations, les poursuites en cours et les affaires classées. Mais elle ouvre les yeux sur les compromissions épiscopales, le silence de congrégations connues pour leur zèle et ce phénomène des «exfiltrations internationales» de religieux en mission dans des pays lointains, échappant à la justice locale et réintégrant discrètement leur ordre en France. Les témoignages recueillis auprès de jeunes victimes en Guinée et au Cameroun sont poignants. On peine à croire que des responsables d’Église préfèrent encore l’impunité des prédateurs à l’écoute de leurs jeunes victimes, à la bonne marche de la justice. La défense de l’institution plutôt que la consolation des plaignants. C’est un crève-cœur révoltant.

Au demeurant, et c’est l’autre leçon de ce documentaire télé, l’Église se défend fort mal. On voit le cardinal de Lyon, Philippe Barbarin, harcelé depuis un an sur le cas du Père Preynat, prêtre lyonnais coupable de dizaines d’agressions sexuelles et maintenu en fonction, fuir la caméra et délèguer sa défense à un subordonné confus. On peine à comprendre que, face aux méthodes musclées des enquêteurs (cette façon horripilante d’Elise Lucet d’interpeller ses cibles dans la rue!), la conférence des évêques de France ne se fasse représenter que par le président d’une obscure commission de lutte contre la pédophilie, incapable de s’opposer aux dénonciations visant ses confrères, accusés de protéger des prêtres ayant abusé d’enfants et de maintenir le silence.

Les évêques font la chaise vide

Le fait que des évêques convaincus de non-dénonciation conservent leur poste est incompréhensible pour les médias et l’opinion. L’Église ne fonctionne pas du tout de la manière pyramidale qui est celle des grandes entreprises «multinationales» que traque habituellement l’équipe de «Cash Investigation». Un évêque est nommé directement par le pape de Rome. Il n’a de comptes à rendre qu’à lui. Il est seul maître de ses décisions dans son «territoire» canonique (un diocèse). Il ne dépend donc pas d’une «conférence nationale d’évêques» (lieu de coordination, sans autorité), n’a pas d’autorité directe sur les congrégations religieuses qui ont leurs propres règles de fonctionnement.

Mais cela ne dispense pas les évêques de s’expliquer, de faire face à leurs responsabilités devant la justice, leur Église et la grande opinion, plutôt que de pratiquer la poltique de la chaise vide. Il est inimaginable qu’une conférence nationale d’évêques, même sans pouvoir réel, ne dispose pas, dans un domaine aussi sensible, de vrais professionnels de la communication et de services compétents, connaissant bien les dossiers, les chiffres, l’état d’avancement des affaires. Cet amateurisme, parfaitement illustré dans les émissions récentes, démontre une impréparation coupable, une incompétence redoutable, un refus plus ou moins conscient de ne pas considérer le réglement de ces affaires internes de pédophilie comme une priorité.    

L’Église de France ne peut plus se draper dans sa bonne conscience venue du fait qu’elle n’a pas eu à affronter de scandales d’une envergure comparable à celle qu’ont connue les États-Unis, l’Irlande ou l’Allemagne et qu’elle s’est engagée, plus tôt que ses voisines, dans la lutte contre la pédophilie. La condamnation, en l’an 2000, de l’évêque de Bayeux (Mgr Pierre Pican) à trois mois de prison avec sursis pour non-dénonciation d’un prêtre pédophile de son diocèse, avait agi à l’époque comme un électrochoc. Les évêques français avaient aussitôt adopté une déclaration sans équivoque: «Les prêtres qui se sont rendus coupables d’actes pédophiles doivent répondre de leurs actes devant la justice». L’évêque, ajoutait ce document, «ne peut ni ne veut rester passif, encore moins couvrir des actes délictueux» (novembre 2000).

Tirée à 100.000 exemplaires, largement diffusée auprès du clergé et de tous les responsables de l’encadrement des jeunes, une brochure, conçue par des médecins, des juristes et des psychologues, intitulée «Lutter contre la pédophilie dans l’Église», avait fait l’objet d’une large réédition en 2010. Mais aujourd’hui demeure un décalage profond entre cette parole officielle, collective et volontariste, et la mollesse des actes de gestion locaux. L’affaire Philippe Barbarin, du nom du cardinal et actuel archevêque de Lyon, montre combien les évêques de France temporisent encore avant d’examiner les plaintes de victimes. Par peur des arbitraires, des cas douteux, des fausses accusations, ils continuent de déplacer et de muter des prêtres suspects plutôt que de s’entourer, d’en parler autour d’eux, d’alerter les instances policières et judiciaires. Pire, ils maintiennent en fonction des prêtres déjà condamnés, même pour des tâches, plus discrètes et modestes, comme celle par exemple d’aumônier d’hôpital.

Le pape François mis en cause

Un autre sentiment se développe aujourd’hui selon lequel le pape François, si audacieux dans ses réformes et si populaire depuis son élection il y a quatre ans à Rome, s’acquitte du service minimum dans ce combat crucial contre la pédophilie du clergé. Une certaine déception se fait même jour à son sujet. Sans doute ne cesse t-il de dénoncer les abus sexuels contre les mineurs commis par des prêtres: «Ce sont des sacrifices sataniques d'enfants», dit-il souvent. Sans doute aussi a t-il repris, voire amplifié la politique de «tolérance zéro» lancée par son prédécesseur Benoît XVI et, dans ce cadre, il cherche le contact, au Vatican et dans ses voyages à l’étranger, avec les associations d’anciennes victimes de prêtres abuseurs.

Mais se donne t-il les moyens de gagner cette bataille? La question se pose à Rome, où il a mis en place une Commission pontificale pour la protection des mineurs, chargée de travailler à la prévention de la pédophilie. En 2014, il a souhaité la création d'un Tribunal au Vatican pour juger des évêques convaincus d’avoir couvert des prêtres «pédophiles». Dans les faits pourtant, cette Commission pour la protection des mineurs ne compte déjà plus de représentants des victimes. La dernière, la catholique irlandaise Marie Collins, elle-même victime d’abus sexuels par un religieux, vient d’en claquer la porte en dénonçant cette partie de la Curie qui bloquerait au Vatican la lutte contre la pédophilie. Le pape François n‘a pas réagi à sa démission qui a fait grand bruit.

 De même, le Tribunal pour évêques est-il loin d’être opérationnel et de pouvoir commencer son travail? Et pour cause: le pape continue de soutenir des évêques ou cardinaux, comme Philippe Barbarin en France ou le cardinal australien Pell, accusés dans leur pays de ne pas avoir dénoncé à temps des prêtres pédophiles. Et il vient d’accorder sa clémence à un prêtre italien condamné par la justice pour abus sexuels sur pas moins de cinq enfants!

Le sentiment domine ainsi à Rome que ce pape est dur dans les mots mais faible dans ses actes. La priorité de son pontificat est la «miséricorde»: il ne suspend donc pas les prêtres pédophiles, mais leur propose, par charité chrétienne, de mener une vie de repentir, de pénitence et de prière! De même a-t-il reçu avec sympathie un prêtre marié venant du diocèse de Lyon, mais il se refuse toujours à recevoir La Parole libérée, cette association lyonnaise regroupant des victimes de prêtres pédophiles qui est à l’origine des révélations visant le cardinal Barbarin. Ce pape, souligne un bon connaisseur du Vatican, «parle souvent, et avec raison, des “pauvres”, mais il parle seulement les “pauvres” économiques. Que pense t-il  vraiment des “pauvres” victimes des agissements de prêtres pédophiles et dont la vie est brisée?»  

Certaines informations le mettent en cause directement. Avant d’être élu à Rome en mars 2013, alors archevêque de Buenos-Aires et président des évêques argentins, le cardinal Jorge Maria Bergoglio avait défendu un prêtre pédophile de son pays, Julio Cesar Grassi, dont la Cour suprême vient de confirmer la condamnation à quinze ans de prison. Malgré sa condamnation en première instance datant de 2009, le pape François l’avait maintenu dans ses fonctions et il n’a jamais accepté de recevoir ses victimes à Rome. Dans son pays aujourd’hui, on attend que l’Église fasse le ménage et expulse ce prêtre sulfureux, mais une telle décision ne pourra être prise que par le pape argentin. C’est une affaire embrassante qui souligne, s’il en était besoin, le chemin qui reste à parcourir pour enrayer le fléau et faire enfin de la lutte contre la pédophilie du clergé une réelle priorité. Et, d’une certaine manière, une condition de sa crédibilité.

Henri Tincq
Henri Tincq (242 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte