Culture

Pourquoi il faut absolument regarder la série «Big Little Lies»

Boris Bastide, mis à jour le 03.04.2017 à 14 h 53

La nouvelle série monstre de HBO nous plonge au cœur du quotidien d'une ville huppée de Californie. Derrière les façades cossues bat un drame intime qui nous bouleverse.

Nicole Kidman dans «Big Little Lies»

Nicole Kidman dans «Big Little Lies»

Avertissement: Cet article contient d'importants spoilers sur la mini-série en sept épisodes Big Little Lies.

Mise à jour: Publié initalement avant le final, cet article a été mis à jour après la diffusion du septième et dernier épisode le 2 avril sur HBO.

«L'as-tu déjà voulu?/ As-tu déjà désiré ardemment?/ Moi, ça me déchire de toute part/ As-tu déjà essayé de vaincre ce désir?/ Toute cette peine, qui avec tant de force/ Parcourt mes veines»

Ces quelques paroles ouvrent le premier épisode de la nouvelle série star de HBO Big Little Lies. Et les six épisodes suivants, dont le tout dernier diffusé ce dimanche 2 avril aux États-Unis et le lendemain en France sur OCS. Ils sont extraits de la chanson «Cold Little Heart» signée Michael Kiwanuka qui sert de générique à cette fiction ambitieuse, produite notamment par le tandem Reese Witherspoon-Nicole Kidman. L'objet est mené par le showrunner David E. Kelley (Ally McBeal), qui adapte un roman de Liane Moriarty; Jean-Marc Vallée (C.R.A.Z.Y, Dallas Buyers Club, Wild…) réalise.


Dès les premières notes, Big Little Lies est donc associé à la question du désir, mais un désir obscur, déchirant. Un sentiment puissant qui hante chaque personnage, à la mesure des vagues houleuses du générique qui viennent frapper de plein fouet la côte de Monterey, Californie. Au fil des sept épisodes, si Big Litte Lies creuse un sillon, c'est celui, à la fois intime et social, qui sépare ce à quoi chacun aspire à être, son image et sa propre réalité. Comme si notre condition humaine résidait dans ces contradictions, ces petits mensonges que l'on se fait autant à soi-même qu'aux autres. L'envie. La frustration. Décuplés par le dispositif intégrant de courts points de vues des gens de Monterey sur la vie supposée de nos protagonistes. Et la vérité qui craque peu à peu le vernis, non sans violence.

Petit meurtre entre amis

Ce jeu de faux semblant est inscrit jusque dans la trame narrative de la série. Le premier épisode s'ouvre ainsi sur une scène de meurtre. On sait que celui-ci a eu lieu lors d'un bal costumé destiné à récolter des fonds pour l'école de ce quartier huppé. On comprend également que les personnages principaux sont plus ou moins directement impliqués, chaque épisode étant rythmé par de courts inserts d'interrogatoires de police pendant lesquels les autres parents s'épanchent sur les possibles motifs du drame en remontant jusqu'à un incident survenu lors de la pré-rentrée et ses multiples ramifications. Par contre, l'identité de la victime et de l'assassin ne sont révélés que lors du tout dernier épisode.

Très vite, on comprend que cette forme du whodunit n'est qu'un prétexte à l'exploration de cette faune étrange de Monterey et des relations entretenus par une dizaine de personnages. Il y a Jane Chapman (Shaileene Woodley) et son fils Ziggy, les nouveaux venus, qui sympathisent très vite avec la dynamique Madeline Martha Mackenzie (Reese Witherspoon), mère de deux enfants, qui a refait sa vie avec le gentil Ed Mackenzie (Adam Scott) après avoir divorcé de Nathan Carlson (James Tupper). Ce dernier est désormais marié avec Bonnie (Zoë Kravitz), une femme plus jeune un peu bohème, très amie avec la fille aînée du couple, Abigail, qui décide de venir vivre chez son père.

Amie avec Madeline Martha Mackenzie, la très calme Celeste Wright (Nicole Kidman) est une ex-avocate devenue femme au foyer, mère de deux jeunes enfants également, et épouse de Perry Wright (Alexander Skarsgård), tumultueux homme d'affaires. Le clan voue une inimitié à Renata Klein (Laura Dern), executive woman à succès, mariée à Gordon Klein (Jeffrey Nordling), dont la fille est mystérieusement strangulée à l'école le jour de la pré-rentrée. Interrogée par la maîtresse, elle désigne alors le nouveau, Ziggy, comme étant son agresseur. Le garçon nie en bloc. La tragédie peut commencer.

Un air de famille

À l'exception de Jane Chapman, ils sont riches, beaux, vivent dans de somptueuses et gigantesques demeures jouxtant l'Océan Pacifique. Les personnages de Big Little Lies incarnent chacun à leur manière une certaine idée de la perfection. Un jeu d'apparence parfaitement rendu par la mise en scène, avec ses magnifiques décors plongés dans une lumière ocre presque terne, Jean-Marc Vallée jouant parfaitement d'un contraste de couleurs chaudes et froides. Jouant aussi sur le rapport à la transparence: les personnages évoluent entre l'eau des piscines privées et celle de la mer, entre l'opacité trouble de l'océan, les rochers qui en dépassent dangereusement, et leurs villas, cernées de baies vitrées, qui le surplombent.

Et c'est vrai que ce que raconte Big Little Lies n'a rien de reluisant. Les relations sont tendues entre Madeline Martha Mackenzie et sa fille aînée au point de rendre la première envieuse du couple de son ex. Celeste et Perry entretiennent un amour rendu toxique par la violence de ce dernier, comme un excitant nécessaire à sa sexualité débridée. La guerre est déclarée entre Madeline et Renata, autour de l'organisation d'une pièce au contenu controversée et le boycott social de Ziggy, traité comme un paria. Enfin, le jeune garçon souffre de ne pas connaître l'identité de son père. Sa mère lui cache en réalité qu'il est l'enfant d'un viol.

La famille est le premier champ de bataille. Les relations de parents tiennent un rôle primordial dans la série. Si les enfants apportent par endroit une touche de légèreté, ils sont surtout une source d'inquiétude. Renata se sent à la fois révoltée et impuissante face aux agressions que subit sa fille. Jane désire s'intégrer à la communauté mais on ne cesse de lui renvoyer son statut d'outsider, la seule capable de perdre l'hippopotame en peluche que les élèves se partagent à tour de rôle la nuit depuis dix ans. Elle souffre de l'image violente qui lui est renvoyée à travers son fils. Elle lutte contre le soupçon qui menace, la renvoyant à ses pires cauchemars.

La narration s'attarde aussi sur l'éducation d'Abigail, adolescente à la fois fidèle aux valeurs transmises par sa mère et en rebellion contre ce même modèle, comme désabusée. Pour récolter des fonds pour Amnesty International, là voilà prête à mettre aux enchères sa virginité. Pour exister, il lui faut trangresser l'image que l'on attend d'elle et se transformer elle-même en objet pour approcher le désir, plutôt que d'adresser celui qu'elle ressent.

La grande leçon de Big Little Lies, c'est que les enfants sont des êtres qui irrémédiablement nous échappent et sont porteurs de leurs propres désirs, avec les dangers inhérents. On a beau essayer de les modeler à une certaine image, celle-ci ne correspondra jamais à ce qu'ils sont vraiment. Ils ont leur propre part de mystère, leurs secrets. Leur part d'ombre eux aussi, sensibles qu'ils sont à nos névroses, tout ce qu'on ne voudrait surtout pas leur laisser en héritage. Quand la fille de Renata se montre déçue que tous ses camarades ne soient pas venus à son anniversaire, on y lit aussi l'anxiété de ses parents qui voulaient tant lui offrir un moment parfait qui n'existe pas. «Toi, tu es parfaite», c'est aussi l'image qu'Abigail renvoie à sa mère, modèle erroné et trop lourd à porter que celle-ci s'empresse de démentir auprès de sa fille.

À nos amours

Le couple est l'autre grand terrain miné de Big Little Lies, obsédé par cette question du désir. Chacun y court après l'image idéale des amoureux passionnés continuant de faire l'amour avec intensité, mais, confronté à sa propre panne d'envies, en finit par fantasmer sur la vie sexuelle des autres ou fuir dans ses propres fantasmes. Dans l'épisode 3, Renata et Gordon en viennent à coucher au bureau de celui-ci, débordés le temps d'un instant par leur désir. Épanchement sincère? Manière de se conformer à un fantasme? Quelques heures plus tard, Renata lui confie que ça faisait longtemps qu'elle ne s'était pas ainsi sentie désirée. Que s'ils continuent de faire l'amour, c'est surtout de manière routinière, mécanique.

 

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Ed Mackenzie reproche de même à plusieurs reprises le manque de passion de Madeline à son égard, elle au tempérament pourtant si fougueux. On apprendra un peu plus tard que celle-ci l'a trompé dans une étreinte cette fois passagère et torride mais menant à une terrible impasse.

Ironie du sort, le seul couple qui en apparence se rapproche le plus de cette image idéale de couple animé par un désir intense et réciproque, malgré l'âge et le temps –Celeste et Perry– se révèle très vite le plus dysfonctionnel de tous. Big Little Lies dépeint la violence qui gangrène de manière de plus en plus glaçante leur intimité et c'est assurément une des plus belles réussites de la série. De manière complexe, la narration, accompagnée de séances chez une thérapeuthe de couple, aide Celeste (et le spectateur avec) à se défaire de cette image d'une relation aimante aux relents sado-masochiste plus ou moins consentis pour en cerner la part de manipulation, accepter d'en mesurer pleinement la dangerosité. Comme pour désamorcer la violence qui l'habite, Perry s'amuse à jouer au monstre avec ses enfants. La série se bat pour nous montrer qu'en réalité, il en est vraiment un. Les yeux ouverts, il faut refuser l'inacceptable avant qu'il ne soit trop tard. C'est lumineux et poignant. Là, encore, le désir de se conformer à une image parfaite se révèle le pire des pièges.

Femmes au bord de la crise de nerf

On comprend dès lors pourquoi, sans céder à la caricature, Big Little Lies prend résolument le parti des femmes, de manière parfaitement explicite même dans son superbe épisode final. Après tout, ce sont elles qui, les premières, se retrouvent confrontées à une série d'injonctions auxquelles elles sont priées de se conformer. À commencer par la tâche qui leur est assignée de s'occuper des enfants. Renata culpabilise d'être très prise par son travail. Elle se sent jugée par les autres pour sa réussite professionnelle, son argent qui iraient à l'encontre de ses devoirs de mère. 

À l'inverse, Madeline et Celeste pâtissent d'avoir dû sacrifier leur carrière. Quand cette dernière doit jouer les avocates pour rendre service, elle réalise à quel point elle est douée pour cette activité qu'elle a mise de côté et surtout à quel point elle y prend du plaisir. Madeline lui confie s'être également oubliée un temps dans son rôle de mère. «Je veux plus que ça», se met-elle à crier dans sa voiture.

Dans le cas de Celeste, c'est son mari qui explicitement la renvoie à la seule sphère domestique pour mieux la contrôler. Un comportement de prédation qui fait écho de manière encore plus dramatique au viol subi par Jane Chapman et qui ne cesse de la hanter. On sent que l'on touche là au nœud de l'histoire. À la manifestation la plus sombre d'un désir masculin de domination, une volonté de se plier à l'image du mâle alpha que la série ne cesse de déminer. Et si la guerre des clans de l'école n'était qu'un leurre cachant une vérité plus dérangeante à laquelle la série nous amène doucement? Et si l'effet d'écho n'avait rien d'une coïncidence, mais témoignait d'un comportement répété, multipliant les victimes dont il est urgent de prendre conscience?

Mauvaise graine

Le final de Big Little Lies nous amène là doucement au bord du gouffre. Emporté par un montage de plus en plus nerveux. L'énergie du desespoir. Si l'image à laquelle on croyait est fausse, par quoi faut-il la remplacer? Si le père est un monstre, qu'en sera-t-il du fils? Quand elle évoque la pièce qu'elle met tant d'énergie à s'assurer qu'elle soit jouée, Madeline explique: «Ça parle de jeunes adultes qui perdent leurs illusions, démoralisés par la fausse promesse d'un bel avenir.» Comme s'il était essentiel que le message soit entendu pour pouvoir ensuite plus sainement reconstruire. Dans une autre belle scène de la série, Nicole Kidman, les larmes aux yeux, explique qu'elle se demande si elle est heureuse ou triste. Ça résume bien Big Little Lies, cette série dont on ne sait s'il faut céder à la mélancolie, à sa noirceur ou se laisser galvaniser par la résilience des victimes. En attendant, nous voilà irrémédiablement happés, fascinés.


La conclusion est là encore à cette même image. Malgré la violence qui érupte, la série se refuse à tout fatalisme. Max, le fils de Perry et Celeste, était le petit garçon harceleur et non Ziggy. Que l'on découvre dans les dernières minutes qu'ils ont tous les deux le même père (la narration différe légèrement de celle du livre), ne fait qu'amplifier tout le discours tenu par la série. Le mauvais fruit n'est pas dans la graine, c'est notre environnement qui nous détermine. Max n'a fait que se conformer à l'image que donnait Perry de la manière de traiter les autres. Le modèle était vicié, à l'image de cette société patriarcale où les hommes là encore utilisent la violence ou la menace pour asseoir leurs intérêts ou leur territoire, de l'ultimatum du mari de Renata à Madeline et Jane en passant par l'énième accrochage entre Ed et Carlson.

Big Little Lies est une invitation à en finir avec notre désir de perfection, de domination, notre attachement aux apparences, toutes ces fausses images sources de tant de violence pour laisser place à la solidarité, la bienveillance, le pardon. Nous voilà contraint d'accepter qu'il existe pour tout et surtout nous-même une part de doute, que les questions sont certainement plus nombreuses que les réponses. Ne reste alors qu'à regarder au large, comme Madeline, elle qui confie à sa fille le secret de son obsession contemplative: «L'océan, c'est l'inconnu.»

Boris Bastide
Boris Bastide (105 articles)
Éditeur à Slate.fr
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