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Vaporwave, la musique d'un futur qui n'a jamais existé

Galaad Wilgos, mis à jour le 13.05.2017 à 15 h 19

La vaporwave est un style musical ainsi qu'une esthétique particulière nés sur des forums tels que reddit et Tumblr, et qui est devenue progressivement mainstream. Bizarrerie artistique et pure création du web, les critiques divergent quant à savoir s'il s'agit d'une critique radicale du capitalisme ou au contraire une apologie démesurée.

Une composition typiquement dans la vague artistique vaporwave, dont les compositions picturales sont surnommées A E S T H E T I C / Création par l'utilisateur waaah sur funnyjunk.

Une composition typiquement dans la vague artistique vaporwave, dont les compositions picturales sont surnommées A E S T H E T I C / Création par l'utilisateur waaah sur funnyjunk.

Imaginez un centre commercial bondé de consommateurs à l’esprit hagard, des centaines d’automates stimulés par les innombrables logos de marque, l’éclatante lumière artificielle se reflétant sur l’architecture glacée et lisse de cette église de la consommation pendant que leurs milliers de pas suivent spontanément, presqu’instinctivement, une route tracée à l’avance par quelques architectes finauds en collaboration avec les propriétaires de ce vaste complexe de magasins. Les commerces, chacun un microcosme à part entière, fourmillent de marchandises à disposition du moindre porte-feuille et balancent à la vue de tous des slogans tapageurs, des écrans magnétiques et des machines toujours plus sophistiquées. Nous sommes au paradis du confort, du somptuaire et des commodités.

Maintenant, songez un instant au bruit de fond: il y a de fortes chances que vous n’y arriviez pas, et pour les plus attentifs d’entre vous, seule l’écume des mélodies, tantôt doucereuses, tantôt rythmées, demeure probablement dans votre conscience.


La vaporwave, c’est le fantôme de cet univers, la satire numérique de l’ambiance propre au monde du capitalisme néolibéral de consommation. Un genre musical fabriqué sur le net, emprunt de mélancolie et de fascination, celles des héritiers d’une utopie mercantile ayant dégénéré en comédie dramatique. Un revenant étrange, en somme, qui agit comme une madeleine de Proust numérique: les musiques, des reprises coupées, ralenties, répétées, bourdonnantes de chansons obscures de funk, de smooth jazz, de publicités ou de muzak –cette musique d’ascenseur programmée pour manipuler plus ou moins travailleurs comme consommateurs– rappelleront aux uns les soirées de l’époque, aux autres les mangas qui passaient au Club Dorothée, et pour une très grande partie une étrange réminiscence de temps inconnus.

Une brève histoire de la vaporwave

Difficile de parler d’un genre dont on proclame déjà la mort et le remplacement depuis quelques années. Pourtant, la vaporwave continue de faire du bruit. La France, toujours un cran de retard sur la culture web dominée par l’avant-garde américaine, commence à peine à la découvrir, alors que son intégration à la culture de masse outre-atlantique lui a permis d’inspirer tant MTV que le chanteur Drake.

 

 

Bien sûr, toute définition d’un point d’origine est arbitraire, comme le note le magazine Esquire: «Dans le cas de la vaporwave, est-ce que l’on retourne à la musique électronique de Detroit dans les années 1980? La scène DIY des débuts? No Wave? Stockhausen? La dialectique est si large, mon Dieu, et mon vaisseau si petit

Il n’empêche, la vaporwave est avant tout un genre musical né sur internet. Pour cette raison, elle a une histoire très particulière. Remontons dans le temps. Un jour, il y eut le seapunk, sorte de genre hétéroclite où se mêlaient figures du hip-hop des années 1990 et esthétique techno-surréaliste, avec des images de dauphins, des mers digitales de mauvaise qualité, et une teinte horriblement turquoisée. Comme nous vous le disions il y a cinq ans, c’était un pur produit de la contre-culture internet, sortie du fin fond de Tumblr.


Cette bizarrerie inspira l’esthétique de la vaporwave, née elle aussi dans les forums tels que Reddit et Tumblr. Elle a été produite par une génération qui n’a connu des années 1980/90 que les déchets –publicités kitsches, vidéos de jeunes cadres dynamiques souriants et bien sapés, technophilie dégoulinante de lyrisme– et les crises successives qui les ont suivis. La beauté qui ressort de ce genre purement virtuel est celle des grandes nostalgies reconstruisant et déformant une époque dans laquelle ceux qui la fantasment n’ont généralement que peu ou pas vécu.

L'utopie technologique

Mais les origines de cette musique sont multiples, et il faut remonter à deux «pères fondateurs» pour comprendre l’inspiration musicale derrière ce genre. C’est dans le bouillonnement de la scène musicale électronique expérimentale que se sont produits les germes qui donneront plus tard la vaporwave. En 2010, l’artiste Daniel Lopatin, aussi connu sous le nom d’Oneohtrix Point Never, publie pour rire l’album Eccojams Vol. 1 sous le pseudonyme de Chuck Person.


L’album est un assemblage étrange et hypnotique de bouts de chansons des années 1980, 1990 et 2000, ralentis, répétés en boucle pendant un temps bien trop long, et occasionnellement parsemés de bruitages typiques des technologies de l’époque. La couverture –ainsi que le titre, qui rappelle le jeu culte de la Mega Drive Ecco the dolphin– évoque quant à elle les boîtiers contenant les cassettes des consoles de l’ère 16bit.

L’atmosphère est posée, les bases de la vaporwave commencent à émerger. Comme le critique Simon Reynolds l’a écrit dans le livre Retromania, ces productions «se rapportent à la mémoire culturelle et à l’utopisme enterré sous les marchandises capitalistes, en particulier celles liées à la technologie grand public dans le monde du divertissement informatique et audiovisuel».

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En 2011, un autre album paraît, lui aussi généralement associé à la fondation du genre. James Ferrero compose alors l’album Far Side Virtual, influencé par Lopatin tout en prenant ses distances d’un point de vue musical: on a là une musique plus enjouée, plus harmonieuse aussi, agréable à écouter et tirée de l’univers musical du consumérisme des années 1990.


Comme le dit Ferraro dans une interview citée par Esquire:

«Far Side Virtual désigne principalement un espace dans la société, ou un mode de comportement. La plupart de ces choses opèrent en synchronicité: par exemple les sonneries de téléphone, les écrans plats, le cinéma, la cuisine, la mode, les sushis. Je ne veux pas l’appeler “réalité virtuelle”, alors je l’appelle “Far Side Virtual” (Le Côté Le Plus Eloigné Du Virtuel). Si vous voulez vraiment comprendre Far Side, écoutez d’abord du Claude Debussy, et ensuite allez dans un magasin de yaourt glacé. Après ça, allez à Starbucks et prenez une carte de cadeau. Ils ont un livre sur l’histoire de Starbucks –achetez ce livre et rentrez à la maison. Si vous faites toutes ces choses vous comprendrez ce qu’est “Far Side Virtual”– parce que les gens vivent déjà dedans.»

 

L'incertitude et l'effroi

On aurait pu ajouter d’autres précurseurs tels que Fatima Al Qadiri, Gatekeeper, Laserdiscs Visions ou encore INTERNET CLUB, qui a forgé le terme même de vaporwave. Robin Burnett de son vrai nom, musicien texan, expliqua d’ailleurs à Dummymag que ce genre «lui rappelle des environnements brumeux –des endroits où tout est obscurci et incertain» et il ajoute: «c’est souvent basé sur l’incertitude et parfois l’effroi». Surtout, remplacez une lettre de vaporwave et cela donne vaporware, un terme péjoratif pour désigner ces projets de softwares ou d’hardwares annoncés au public mais qui, après un certain temps, ne se réalisent finalement pas.

«Ce sont des produits fantômes, nous dit Grafton Tanner, auteur de Babbling Corpse: vaporwave and the Commodification of Ghosts, coincés dans les limbes entre la conceptualisation et et la création. La vaporwave est fondée sur rien et représente le Capital dans son apparence la plus informe. C’est le fantôme des musiques d’entreprise, un genre-tombeau pour les centres commerciaux vides. Si tout ce qui est solide se fond dans l’air, alors la vaporwave est une critique de la musique créée dans le vide aérien de la société capitaliste

L’autre origine de ce mot tient en un passage assez célèbre du Manifeste du Parti Communiste de Karl Marx, où il dit à propos de la dynamique capitaliste qui ne cesse de faire changer des pans entier de la société, que «tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée». Une référence qui anticipe la critique anticapitaliste que certains ont pu déceler derrière ce genre musical.

Pour conclure, c’est MacIntosh Plus, connue aussi sous le pseudonyme de Vektroid (et bien d’autres alias), de son vrai nom Ramona Andra Xavier, qui produira la synthèse la plus éloquente du genre avec son album Floral Shoppe, de loin l’album le plus connu et le plus populaire.

 

Le morceau «リサフランク420 / 現代のコンピュー» a été ainsi vu plus de 24 millions de fois. Tout s’y retrouve: une musique funk des années 1980 –«It’s Your Move» de Diana Ross– remixée pour produire une ambiance gazeuse, onirique et nostalgique, où s’échappent quelques relents d’angoisse et de mélancolie sourde. Le titre, écrit en japonais, signifie littéralement Lisa Frank 420 / Modern Computing et n’a aucune autre utilité que celle de renvoyer à la culture pop japonaise des années 1980. Une décennie qui au pays du Soleil levant était marquée par la fameuse bulle financière, et durant laquelle consumérisme exacerbé marchait main dans la main avec une jeunesse nipponne hédoniste, désireuse d’oublier l’austérité d’après-guerre pour aller s’amuser sur fond de City pop, en journée à la plage ou en ville la nuit.

«La vaporwave cherche à exprimer une nouvelle vie au travers de matières mortes –technologies obsolètes, kitsch jetable, culture poubelle, objets d’entreprise sans valeur, etc.»

Il y a, enfin, la pochette qui va consolider la fameuse patte «vaporwave». Une image violacée, empourprée, dans laquelle un polygone de basse qualité côtoie une sculpture romaine, un paysage urbain vespéral et un titre en lettres capitales. Ces différents éléments se retrouveront peu ou prou dans tout ce qu’engendrera la vaporwave des albums de SAINT PEPSI, S o u l W a ve, 2 8 1 4 aux mèmes –jusqu'aux récupérations politiques avec la trumpwave et la fashwave.

Une image typique de la «trumpwave», récupération par les soutiens de Trump de la vaporwave.

Anticapitalisme…

 

De nombreux auteurs semblent s’accorder sur la critique latente du capitalisme qui transpire de toutes ces productions. La vaporwave serait une sorte de mouvement punk digital: cynique, transgressif, anti-commercial et facile à reproduire. Comme nous l’a expliqué Grafton Tanner, dont le livre peut se traduire par Corps bavards: vaporwave et la marchandisation des fantômes:

«L’image des corps bavards représente quelque chose de mort mais qui sait toujours parler. Je l’ai pris de The Rime of the Ancient Mariner, un poème qui pourrait être interprété comme un commentaire des mutations technologiques de l’époque de Coleridge [le texte date de 1834, ndlr]. La vaporwave cherche à exprimer une nouvelle vie au travers de matières mortes –technologies obsolètes, kitsch jetable, culture poubelle, objets d’entreprise sans valeur, etc. La vaporwave met souvent au premier plan le fait réel que nos technologie médiatiques, bien que des extensions de nous-mêmes, ne sont certainement pas nous-mêmes. La vieille peur de voir nos technologies analogiques prendre vie a plus ou moins changé de forme avec l’émergence des technologies digitales omniprésentes, mais la vaporwave nous rappelle notre vieille anxiété de voir la technologie se débarasser de l’humain qui se trouve en travers de sa route. Le sous-titre de mon livre fait référence à l’élan du capitalisme tardif de tout marchandiser, y compris les fantômes du passé occidental.»

Robin Burnett se revendique du situationnisme. Interrogé par Dummymag, il explique ainsi qu’il voulait faire «quelque chose de très debordien, sur la façon dont cette société capitaliste a généré une hyperréalité déshumanisante en se focalisant sur une génération infinie d’idéaux véhiculés par les marchandises. Je vois la société comme entrant dans un état hyperréel. La façon dont c’est arrivé définit en partie ce qu’est INTERNET CLUB».

Et les effets de déformation sonore qu’il emploie seraient là pour «défamiliariser les choses auxquelles on est tellement habitué qu’on ne les remarque même plus», car la culture capitaliste aurait «nié la justice au nom de l’apaisement et de fausses promesses». La vaporwave serait donc une sorte de détournement de la culture capitaliste, à l'instar de ce que faisaient les situtionnistes en mai 1968...

…ou hypercapitalisme?

Mais tout n’est pas si simple. En réalité, comme beaucoup de cultures internet, la vaporwave est pétrie d’ambivalence, et l’on pourrait y voir tout autant une critique qu’une apologie, parfois délirante, du capitalisme et de son mode de vie. D’après Dummymag, l’on pourrait rapprocher cela du courant «accélérationniste». Inspiré du marxisme, mais aussi de philosophes tels que Deleuze, Lyotard, Guattari et Nick Land, il postule l’idée qu’au lieu de chercher à s’opposer au capitalisme, il s’agirait bien plutôt de l’accélérer, de pousser ses diverses logiques jusqu’à leur bout.

La dissolution de toute civilisation, la concentration du capital, l’accélération du temps, l’individualisation, le progrès technologique étant des créations positives du capitalisme, l’accélérationisme plaide pour favoriser un tel élan, que ce soit pour provoquer un jour une révolution, ou parce qu’il s’agit tout simplement de la conclusion logique et ultime du capitalisme. Le manifeste accélérationniste est sans ambiguïté: les acquis du capitalisme, notamment en matière de technique, «ne demandaient pas à être renversés pour revenir à un état antérieur, mais à être accélérés au-delà des contraintes de la forme de valeur capitaliste».

Or, après tout, une grande partie de ses références musicales ou visuelles est née dans le capitalisme, que ce soit pour le servir ou parce qu’il a produit le contexte propice à l’émergence de ces styles artistiques. C'est dans cette fascination pour l'art capitaliste que réside le paradoxe de la vaporwave, qui pousse aussi jusqu'à l'absurde le déchainement consumériste et technologique du capitalisme, ainsi que la marchandisation de tout –et James Ferraro aurait d'ailleurs composé son album comme une «ode au capitalisme».

«Cette pop potentiellement accélérationniste remplit et crée les espaces dans lesquels le business du capitalisme est conduit, affirme Dummymag, que ce soient le séminaire motivationnel sur l’innovation ou la propagande de la représentation, les couvrant d’une aura artificielle qui les rend porteurs de sens. Cela a pu être appelé muzak ou lounge il fut un temps, mais les espaces dans lesquels elle opère sont désormais plus large, plus brillants, plus connectés et plus impersonnels que la maison ou l’ascenseur. Aujourd’hui et demain, le capital vit partout, dans nos télés, nos téléphones et nos esprits, mais nul part ailleurs n’est-il plus sacré que dans les temples scintillants qui font office d’interface avec le public –hall d’entrée des bureaux, la réception d’un hôtel, et plus que tout le centre commercial. Cette musique appartient à la plaza, au sens littéraire comme au sens littéral, réelle ou imaginaire –l’espace public qui est le centre où se déroule une infinité de transactions sociales, culturelles et financières, et le lieu de leur plus grandes activité et spectacle.»

La vaporwave est-elle déjà morte?

 

Pour Wolfenstein OS X, YouTubeur ayant réalisé un documentaire sur l’histoire du mouvement, «à sa création, la vaporwave était bel et bien punk, mais aujourd’hui je ne serais plus d’accord avec cela. Je vois au contraire la vaporwave devenir de plus en plus un produit de consommation mainstream plus qu’autre chose. Tous les artistes que j’aurais considérés comme punk ont bougé ailleurs et font d’autres choses, même s’ils sont toujours catalogués comme vaporwave: Blank Banshee, Vektroid, 2814 (HKE et t e l e p a t h), Dan Mason, Christtt, Dank Vibes, PZA, Skylar Spence, Sangam, Jude Frankumn Vaperror. Nombre d’entre eux ont quitté cette scène.»


De nombreuses personnes pensent aujourd’hui que la vaporware est morte, voire «morte-née» (Traxmag). Ce sous-genre de la seapunk a néanmoins donné naissance à une quantité invraisemblable de sous-genres au travers desquels il continue de vivre, de la future funk, plus dynamique et axée funk, à l'étrange simpsonwave, mélange de Simpsons, de filtre codéine mauve et de grésillements visuels de cassette VHS.


Cependant, les amateurs les plus attachés au caractère underground de leur musique ont depuis abandonné le navire face à sa récupération par la culture de masse. Entre la déferlante de mèmes qui se répendent partout sur internet, et les productions à grand budget qui reprennent les canons du genre, difficile d’en percevoir encore le caractère subversif ou transgressif.

Mais, finalement, n’était-ce pas la conclusion logique de ce que portait en elle la vaporwave? Peut-on vraiment espérer garder un caractère «authentique» dans un monde où règne l’inauthentique –et a fortiori en détournant l'art que ce monde a produit? Contrairement à la seapunk, il semblerait même que ce soit cette massification qui lui ai permis une telle survie, dans un monde virtuel où toute création spontanée ne vit généralement pas plus longtemps qu’un battement d'ailes de papillon.


Pour Grafton Tanner, «la vaporwave n’est pas plus morte que le rock and roll. Et même si c’est le cas, cela aurait du sens qu’elle le soit n’est-ce pas? Si la vaporwave est morte c’est donc qu’elle a toujours été morte parce que les qualités qui la rendaient uniques sont fondées sur des matières mortes. S’il fallait vraiment lui trouver un qualificatif, la vaporwave serait en fait un zombie: morte mais vivante, un corps réanimé.»

Galaad Wilgos
Galaad Wilgos (17 articles)
Etudiant Université Libre de Bruxelles
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