France

Macron et Valls tirent la leçon de tant d'impasses

Claude Askolovitch, mis à jour le 29.03.2017 à 13 h 26

Si la gauche du refus avait su transformer le capitalisme, on l’aurait vu. Macron tire un trait sur l’utopie verbeuse et Valls le suit.

Le 10 avril 2016, Manuel Valls et Emmanuel Macron à Alger FAROUK BATICHE / AFP

Le 10 avril 2016, Manuel Valls et Emmanuel Macron à Alger FAROUK BATICHE / AFP

Ce 29 mars sur BFMTV-RMC, Manuel Valls a officialisé un soutien guetté depuis plusieurs semaines: celui qu'il apporte à Emmanuel Macron. «Je voterai pour Emmanuel Macron», a-t-il assuré. «Je ne veux prendre aucun risque pour la République» a-t-il expliqué, mettant en garde contre «le danger du populisme, de l'extrême droite, du Front national». Pour lui il ne s'agit pas d'«un ralliement» mais d'«une prise de position responsable». A l'occasion de cette prise de position, nous publions un extrait du livre de notre chroniqueur Claude Askolovitch: Comment se dire adieu. 

C’est l’inversion ultime, dans les années de François Hollande, dans un rythme imposé par celui qui le renversera pour le prolonger.

La conversion à la logique libérale est un état de fait, qu’on ne discute plus. There is no alternative. Ceux qui s’y aventurent sont sortis du paysage. 

Ce n’est pas comme cela que le socialisme se raconte. Il a une plus belle idée de lui-même. La culture de gouvernement. Le sens des responsabilités. La mesure et la maîtrise. L’intérêt général chevillé au cœur. Le souci du peuple et de ne pas le brusquer. Le souci de l’État. La tempérance, le mot est de Valls. La compréhension du monde. La place de la France, et sa grandeur.

Si on pose de côté les circonstances politiciennes, les politiques ne vivent pas au hasard. 

Macron dépouille la carcasse du socialisme économique et social, ne lui passant rien, de la diminution du temps de travail aux incantations anti-licenciements, ayant semé ses petits cailloux d’un air espiègle. Sa doctrine ne brille pas par sa nouveauté. Elle est un libéralisme de bonne compagnie, qui s’accompagne de bienveillance; il pense que les acteurs économiques, mis en confiance, devront se montrer vertueux. Nous n’échapperons pas à la modernité et devrons nous délester de nos bagages. En échange, nous parlerons.

C’est par le centre que la politique sauvera la nation

Valls n’est pas en reste économiquement, mais, encore tenu de rhétoriques anciennes, s’épargne des transgressions: la CFDT reste une vache sacrée, l’ultime réincarnation de la double nature des gauches, politiques et syndicales. Macron, lui, se moque des syndicats –pas des sections locales, soyons juste, mais des grandes centrales et de leurs appareils! Il ne leur faisait pas révérence quand il concoctait sa réforme rêvée du code du travail. Il leur arracherait volontiers leur fromage, la gestion de l’assurance-chômage. Mais Valls prend la charge d’une autre preuve. Dissoudre définitivement ce qui venait de Jaurès, la compassion comme étendard, au profit de l’infaillibilité de l’État: c’est par le centre et le sommet que la politique sauvera la nation.

Tout cela n’est pas absurde. L’affrontement politique enlaidit la dialectique. Valls et Macron, se détestant, ne sont pas beaux. Mais leur dichotomie raconte quelque chose, pas forcément à leur avantage.

Il y eut une crise, dans les transports, qui mit aux prises chauffeurs de taxi et chauffeurs uber. Les premiers voyaient la concurrence des seconds saper leur situation et leur avenir: les licences de taxi, achetés à la hausse, perdraient bientôt toute valeur, si n’importe quel quidam pouvait faire le travail, par une application internet. Les seconds, voulant juste vivre et travailler, entrepreneurs souvent, se ruaient vers une aubaine, s’esquintant la santé pour une rétribution minime, mais pariant sur le travail possible dans un monde nouveau. Il y eut de la tristesse, des cris, de la violence. Les chauffeurs de taxi étaient affermés et diligentés par une grande et vieille maison, la G7, qui défendait un territoire; les chauffeurs uber étaient mobilisés par leur cyber-exploiteur-bienfaiteur, en mal de conquête. Valls trancha pour la G7 dans son malthusianisme –limiter la nouveauté– quand Macron épousait les arguments de uber –qui aurait bien absorbé les taxis sur sa plateforme. Le premier en tenait pour l’ordre ancien; le second pour un nouvel ordre. Chacun son monstre et chacun sa pieuvre. Pas grand monde ne parlait des chauffeurs, pourtant frères en exploitation, que seuls les intérêts de leurs maîtres jetaient les uns contre les autres. La gauche n’était que de droite en somme, arbitrant entre capitalistes, pour la rente ou l’innovation!

Macron est au bout d’une chaîne. Au commencement était l’erreur socialiste. À l’arrivée sera la coopération. Valls est au bout d’une chaine. au commencement était l’erreur de l’indulgence. À l’arrivée sera la cathédrale républicaine chère à Clemenceau.

Macron comme Valls tire les leçons de tant d’impasses

Ils ne vont pas si loin? On les caricature? Ils sont plus complexes que leur chemin? Accordons-leur ceci. Macron comme Valls tire les leçons de tant d’impasses. Si la gauche du refus avait su transformer le capitalisme, on l’aurait vu. Macron tire un trait sur l’utopie verbeuse. Il n’est pas le premier, mais semble plus à l’aise, tellement naturel dans son jeu. Il n’est pas simplement le complice des capitalistes. Il a su, jouant de son vécu de banquier et des participations de l’État dans des conseils d’administration, gêner des ploutocrates dans leur domaine. L’État est un actionnaire parmi les autres.

Valls non plus n’est pas sans raison. Il est d’autant plus dur que la gauche, au passé, fut tolérante au mal. Il vient d’une tradition humaniste, sans lien avec le socialisme prolétarien. Ses lectures de jeune homme, Camus au premier chef, le prému-nissent du totalitarisme. Il n’a rien de commun avec la gauche qui célébrait l’urss en dépit du goulag ou la prise du Cambodge par les Khmers rouges, futurs génocidaires. Il ne voit rien de révo- lutionnaire dans une bombe, fût-elle consacrée à la libération des peuples. Il rompt donc, et à raison. Camus le déchiré l’emporte sur les certitudes sartriennes: un élève de terminale le comprendra.

Le paradoxe de Valls est autre. Camusien, le doute et la déchirure lui semblent pourtant étran- gers. de sa rupture avec l’angélisme, il construit une raideur et un paysage qui donnent aussi le vertige. Il est à la fois libéral en économie, policier en maintien de l’ordre, sécuritaire en surplomb, normatif en matière de mœurs. On est, dans un cadre démocratique, dans les logiques chinoises ou chiliennes, à l’époque où les Chicago boys du gourou milton Friedman offraient le libéralisme économique à la junte de Pinochet. Gouverner durement, tenir la société, mais que cent fleurs entrepreneuriales s’épanouissent?

L’outrance n’est pas de mise. On ne parle ici que de logique. L’autorité au service du libéralisme. Ce que fut la gauche est dispersé dans le folklore. Les deux avenirs du socialisme au pouvoir parlent à droite et débattent à droite, dans une dichotomie classique. on a le choix. Libéralisme joyeux et ploutocratie prospère encadrés, protégés, par le parti de l’ordre? Ou libération des mœurs et tolérance sur les croyances, pour adoucir dans l’hédonisme la jungle économique? Valls norme. Macron est bienveillant. Quelle différence en somme?

Macron et Valls diffèrent par le tempérament, et s'opposent d'ambition. Mais, ensemble ou séparément, ils disent à la gauche qu'elle est achevée. Son temps est passé. Il n'a été qu'une longue suite d'erreurs ou de fautes. Le savez-vous? Les droites avaient raison, et nous avions tort.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte