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«La politique, c’est aussi notre affaire à nous, les femmes»

Paméla Rougerie, mis à jour le 02.04.2017 à 17 h 58

Comment les questions liées aux genres se sont-elles imposées dans les campagnes présidentielles? Décryptage historique des professions de foi des candidats à travers trois grands domaines: la contraception et l’avortement, la participation des femmes au marché du travail et l’égalité salariale.

Les professions de foi de Huguette Bouchardeau (1981) et Arlette Laguiller (1974). Archives Cevipof, cotes EL123 et EL084.

Les professions de foi de Huguette Bouchardeau (1981) et Arlette Laguiller (1974). Archives Cevipof, cotes EL123 et EL084.

En 1974, un premier visage féminin, celui d’Arlette Laguiller, apparaît sur les professions de foi des candidats à l’élection présidentielle. Deux présidentielles au suffrage universel direct se sont déjà tenues avec, à chaque fois, une liste égrenant seulement des noms masculins.

Dans les propositions des candidats, alors, pas ou peu d’allusions aux droits des femmes. Seul François Mitterrand s’est risqué, en 1965, à proposer de permettre «la régulation des naissances» et «d’abroger la loi de 1920 qui criminalise l’avortement». Une fois au second tour, il insiste, promettant d’«assurer la sécurité et la dignité de la femme». Le candidat d'union de la gauche va perdre face à l’homme qui incarnait –et incarne toujours– l’essence de la Ve République, Charles de Gaulle, mais ces petits livrets qui peuplent les boîtes aux lettres des Français avant chaque élection vont, au fur et à mesure des années, se garnir de nouvelles propositions et d’éléments de langage qui, à eux seuls, permettent de décrire la vision qu’ont les candidats de leurs électrices potentielles.

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Profession de foi de François Mitterrand, 1965 (archives du Cevipof, EL033)

Ce sont donc les questions de l’avortement et de la contraception qui ouvrent le débat sur l’émancipation de la femme. Et c’est la droite qui va rebondir sur ces sujets. La loi Neuwirth qui légalise la pilule, votée en 1967 sous le gouvernement de Georges Pompidou, n’entre cependant en vigueur qu’en 1972, faute de décret d’application. Elle présente d’ailleurs quelques limites: il faut être majeure pour pouvoir obtenir la pilule, et celle-ci n’est pas remboursée par la Sécurité sociale. De quoi expliquer la position d’Alain Krivine, du Front communiste révolutionnaire (devenu ensuite LCR puis NPA), qui milite en 1974 pour une «contraception libre et gratuite» et un «avortement libre et remboursé par la Sécurité sociale sans discrimination d'âge». Toujours à gauche, dans le sobre livret dactylographié qui lui sert de profession de foi, l’écologiste René Dumont déplore que les femmes n’aient pas «le droit à la parole ni même la liberté de disposer de leurs corps en matière de contraception et d’avortement».

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Profession de foi de Jean-Marie Le Pen, 1974 (archives du CEVIPOF, EL084)

Face à ces candidats de gauche revendiquant l’accès libre à l’IVG et la contraception, on trouve un Jean-Marie Le Pen déjà très conservateur. Le candidat du Front national, qui ne recueille en 1974 que 0,75% des voix, promeut «la lutte contre le projet en faveur de l’avortement», repoussé une première fois au Parlement quatre mois avant la mort de Georges Pompidou. À droite, aucune mention n’est faite du sujet. Valéry Giscard d’Estaing, qui gagnera l’élection, n’en parle pas encore dans sa profession de foi, affirmant seulement vouloir «assurer le plein exercice des responsabilités et des droits de la femme». C’est au début de son mandat présidentiel, en 1974, que la légalisation de l'avortement aura lieu.

En 1981, la question semble réglée: aucun candidat ne mentionne l’IVG dans sa profession de foi. Même Jean-Marie Le Pen, lors de ses candidatures suivantes, ne cite plus le sujet... jusqu’en 2002, où il affirme vouloir «défendre la vie contre la “culture de la mort”»  –l’abrogation de la loi Veil figure d’ailleurs à son programme. Christine Boutin, candidate du Forum des républicains sociaux (devenu le Parti chrétien-démocrate), souhaite quant à elle, la même année, «inscrire dans la Constitution le principe du respect de toute vie humaine de la conception à la mort naturelle». Entendre par là: «interdire l’avortement tout comme l’euthanasie».

Dix ans plus tard, Philippe Poutou, au nom du NPA, et Eva Joly, pour Europe Écologie-Les Verts, rappellent leur attachement aux droits à l’avortement et à la contraception. L’élue écologiste veut les rendre gratuits, son rival souhaite quant à lui «garantir le droit à l’avortement». Des promesses qui, au vu des débats politiques récents, ne sont pas purement verbales selon Christine Fauré, historienne et sociologue des mouvements féministes et des idées politiques: «Il ne faut pas croire que l’instauration du droit à l’avortement est irréversible», assure-t-elle. Pour la chercheuse, les tergiversations de François Fillon sur la question sont un exemple de la fragilité du droit à l’avortement. «Aujourd’hui, quand on commence à entendre dans la bouche de François Fillon: “Je suis chrétien, je maintiens la loi même si je ne l’approuve pas”, c’est la porte ouverte à des clauses de conscience chez les médecins.» Depuis 2002, la droite et l’extrême droite n’abordent cependant pas l’avortement ou la contraception directement dans leurs professions de foi.

Émancipation de la femme

Retour aux années 80. «Le temps de l’autonomie» du vote des femmes, selon l'expression employée par Janine Mossuz-Lavau, sociologue et directrice de recherche au Cevipof, dans la Revue française de science politique en 1993. Le temps où les femmes s’émancipent en travaillant plus, et en s’échappant du rôle traditionnel de la mère au foyer. Arlette Laguiller, en 1981, semble avoir pris ce message à bras le corps. «Parce qu’elle est celle d’une femme, la candidature d’Arlette Laguiller est en elle-même une protestation contre cette situation de la femme dans la société actuelle, liée à l’exploitation capitaliste», lit-on à la fin d’un long paragraphe intitulé «D’abord, pourquoi une femme?», dans sa profession de foi. Pour défendre la condition féminine, la candidate de Lutte ouvrière demande ainsi l’instauration d’un «droit des femmes à jouer dans la société un rôle équivalent à celui des hommes».

Profession de foi d’Huguette Bouchardeau, 1981 (archives du CEVIPOF, EL123)

L'universitaire Huguette Bouchardeau, du Parti socialiste unifié, va encore plus loin. À côté de ses cheveux tout ébouriffés en première page de sa profession de foi, on peut lire ceci: «Je n’ai pas envie de l’oublier, je suis une femme. Dans ma vie de femme, j’ai appris qu’on pouvait accepter avec joie les maternités –j’ai trois enfants– et qu’elles ne devaient pas nous êtres imposées.» La candidate n’hésite pas à détailler son CV de militante féministe: passée par le Planning familial ou encore le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (MLAC), elle rappelle avoir participé à tous les mouvements qui ont appelé à la libération de la femme. Et conclut: «La politique, c’est aussi notre affaire à nous, les femmes», avant de proposer plusieurs mesures en faveur de l’égalité hommes-femmes, en matière de salaire, dans l’entreprise et dans toutes les institutions publiques.

Face à ces deux candidates féministes qui s’assument, l'ancien Premier ministre gaulliste Michel Debré propose seulement… la création d’un «statut pour la mère de famille». À gauche, donc, on voudrait l’émancipation des femmes, et à droite, leur protection en tant que mères au foyer. Un clivage qui met à l'époque la gauche plus en phase avec les évolutions de l’électorat féminin, selon Janine Mossuz-Lavau. «Leur réticence à voter pour le Front national, le “léger sur-vote socialiste” et leur tendance plus marquée à se prononcer pour les écologistes est en particulier associé à la modification de leur statut en termes d’autonomie socio-économique et à la diffusion du féminisme», analyse-t-elle dans la revue Vingtième Siècle en 1993.

Dès 1974, deux candidats peuvent symboliser cette opposition «mère au foyer» contre «femme libérée». D’un côté, le très conservateur maire de Tours Jean Royer, connu pour sa lutte féroce contre la pornographie et pour la «protection de la famille», propose tout un arsenal en faveur des épouses dévouées: «mesure pour équilibrer le rôle professionnel et maternel ou conjugal de l’épouse», «délivrance d’un salaire et d’une retraite pour les mères au foyer»... Le seul point «émancipation»? Une mesure qui viserait à «encourager et développer le travail à mi-temps pour les femmes», à une époque où les mères au foyer le sont à plein temps.

D’un autre côté, le trotskyste Alain Krivine, qui parle déjà de «salaire et statut égaux sans discrimination d'âge, de sexe ou de nationalité». Son discours combine féminisme et lutte des classes: il souhaite aussi «combattre la surexploitation et l'oppression des femmes travailleuses astreintes à l'activité professionnelle et aux tâches domestiques».

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Profession de foi de Jacques Chaban-Delmas, 1974 (archives du CEVIPOF, EL084)

On note tout de même quelques voix de droite qui cassent la tendance. D’abord, celle de l’ancien Premier ministre gaulliste Jacques Chaban-Delmas, partisan de la «nouvelle société», qui demande une «réelle insertion des femmes dans la vie active» dès 1974. Puis de l’ancienne conseillère de Georges Pompidou Marie-France Garaud, qui, probablement en référence à Margaret Thatcher, affirme en 1981 que «l’histoire et le monde d’aujourd’hui montrent que les femmes assument à l’égal des hommes les plus hautes responsabilités» pour justifier sa candidature.

Mais même au XXIe siècle, alors que la question de la parité femme-homme a trouvé sa place dans le débat public, cette opposition droite/gauche réapparaît: alors que François Hollande, dans sa profession de foi de 2012, souhaite «rendre effective l'égalité salariale entre les femmes et les hommes», Nicolas Sarkozy n’aborde que la condition des mères au foyer, mais veut tout de même leur émancipation, avec la création d’un «droit à la formation professionnelle» pour elles. Pour Marine Le Pen, cette même année, pas question de réserver la fonction de «parent au foyer» à la mère: celle-ci prévoit de «créer un revenu parental pour les parents qui veulent se consacrer pleinement à l'éducation de leurs enfants».

Pour Maud Navarre, sociologue et auteure de Devenir élue. Genre et carrière politique, le long monopole de l’«émancipation» à gauche s’explique de façon historique: «Quand les féministes sont apparues à la fin du XIXe siècle, quand il y a eu de vrais mouvements constitués, ces organisations étaient principalement rattachées à la gauche ou l’extrême gauche.» Des revendications embrassées haut et fort par les candidats ou candidates de la gauche lors des premières élections, qui ont tendance à se faire plus discrètes dans les campagnes les plus récentes.

L’égalité salariale, entre consensus et enjeu électoral

Aujourd’hui, un sujet promet de rassembler toute la classe politique, que ce soit à gauche ou à droite, sans forcément que les remèdes proposés soient les mêmes: l’égalité salariale. «Il est de moins en moins bien toléré que les femmes touchent moins à poste égal et diplôme égal», rappelle Maud Navarre. En 2002, après le vote de lois sur la parité en politique et sur l’égalité professionnelle au sein de l’entreprise, chaque candidat à l’élection présidentielle semble s’être passé le mot: de Robert Hue à Christiane Taubira, de Jean-Pierre Chevènement à Jacques Chirac, tous mettent en avant dans leur profession de foi leur volonté de garantir l’égalité salariale entre les deux sexes. Même chose en 2007, où François Bayrou, par exemple, propose même de «pénaliser financièrement» les entreprises qui ne respecteraient pas cette égalité. Une idée reprise également à gauche, en 2012, par Jean-Luc Mélenchon et Eva Joly. Et qui peut rassembler, aussi, plus d’électeurs et d'électrices.

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Profession de foi de François Bayrou, 2007 (archives du CEVIPOF, EL235)

Seule «minorité» majoritaire, les femmes disposent de la «force du nombre», qui «contraint les hommes politiques à prêter une oreille plus attentive aux revendications des Françaises», explique la politologue Mariette Sineau dans La force du nombre. Femmes et démocratie présidentielle. Une leçon que Marine Le Pen a probablement apprise cette année alors que, il y a cinq ans, l’égalité salariale ou sa condition de femme et de mère n’apparaissaient nulle part dans sa profession de foi. Pour cette présidentielle 2017, son message semble avoir changé: dans l’une de ses dernières vidéos de campagne, elle se décrit à la fois comme une avocate, une mère inquiète pour ses enfants et une femme attachée à sa liberté.

Pour cette élection présidentielle, Slate.fr s'est associé à un projet de quatre étudiants du Centre de formation des journalistes (CFJ) décryptant l'histoire des campagnes présidentielles à travers un des passages obligés de tous les candidats: la profession de foi. Cet article constitue le premier d'une série.

Paméla Rougerie
Paméla Rougerie (3 articles)
Etudiante en journalisme au CFJ
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