France

François Fillon, candidat au supplice

Galaad Wilgos, mis à jour le 28.03.2017 à 14 h 17

Accablé de critiques et en proie à l'affaire des emplois fictifs, François Fillon a décidé d'opter pour la stratégie du martyr. Au même moment, son entourage tente de passer à l'offensive.

François Fillon applaudit son public après avoir donné un discours pour présenter son programme à Aubervilliers, le 4 mars 2017 | GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

François Fillon applaudit son public après avoir donné un discours pour présenter son programme à Aubervilliers, le 4 mars 2017 | GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Il y a eu Socrate, Pasteur, Galilée, Dreyfus, il y aurait désormais François Fillon, «guerrier balafré» revenu de toutes les guerres, infatigable combattant, orpailleur de la vérité indifférent aux calomnies de ses persécuteurs. Seul contre tous, tel semble être le récit que s’est inventé François Fillon afin de faire acte de résilience ou de décompensation. Comme Marc Aurèle, Fillon voudrait en effet «ressembler au promontoire sur lequel sans cesse se brisent les vagues: lui reste debout et autour de lui viennent mourir les bouillonnements du flot». Les détracteurs semblent n’avoir aucun effet sur son moral: bien au contraire, ils l’alimentent, et lui servent de carburant pour aller de l’avant.

Le cabinet noir

Rappelons les faits: invité de «L’Emission politique» sur France 2, François Fillon, dans une tentative désespérée de redorer son blason face aux accusations, répond en affirmant qu’il «va mettre en cause le président de la République...». S’appuyant sur un ouvrage de révélations sortis récemment, Bienvenue Place Beauvau, Police:les secrets inavouables d’un quinquennat (Robert Laffont), il annonce avoir découvert le fameux cabinet noir qui a tant hanté l’histoire politique française:

«En 250 pages, (cet ouvrage) explique que François Hollande fait remonter toutes les écoutes judiciaires qui l'intéressent à son bureau, ce qui est d'une illégalité totale»

Et Les Républicains de demander à la justice d’enquêter sur ces révélations, usant de ce que BFMTV appelle le «théorème de Pasqua»:

«Quand on est emmerdé par une affaire, il faut susciter une affaire dans l’affaire, et si nécessaire une autre affaire dans l’affaire de l’affaire, jusqu’à ce que personne n’y comprenne plus rien.»

L’idée de cabinet noir ne date pas d’hier. Le concept aurait une origine d’Ancien régime: à l’époque il s’agissait d’un service de l’ombre de la poste chargé d’ouvrir les lettres, les lire et les refermer ensuite comme si de rien n’était –un service dont ont été friands Louis XIII et XIV, d'après Le Monde. François Fillon ne l’emploie cependant pas dans ce sens-là, mais bien dans le sens d’une «organisation occulte destinée à monter des opérations de fuites orchestrées, voire d’instrumentalisation de justice». Or, il s’agit d’une tactique vieille comme la Ve République, comme le rapporte toujours Le Monde:

«L’accusation de cabinets noirs est aussi ancienne que les affaires en politique. En 1979, par exemple, un certain Edouard Balladur –secrétaire général du président– évoquait une “expression risible” à propos de “cabinets occultes ou de cabinets noirs” de Georges Pompidou pour “tous ceux qui ont connu l’Elysée”. Il faut reconnaître que l’Elysée dispose de moyens de renseignement qui ont parfois pu être dévoyés. Longtemps, ce fut le service des renseignements généraux et ses célèbres “notes blanches”, des informations souvent non sourcées, qui remontaient à l’Elysée de toute la France. Ils ont été remplacés, depuis, par la Direction générale de la sûreté intérieure (DGSI).»

Les écoutes de Mitterrand, le potentiel cabinet noir de Jacques Chirac et les accusations contre les opérations illégales qui auraient été fomentées par la Direction centrale du renseignement intérieur sous Nicolas Sarkozy donnent cependant du poids à ces accusations. De fait, ces accusations ont poussé les auteurs à réfuter ces affirmations, comme le note Le Parisien:

«L'un des auteurs de ce livre, Didier Hassoux, journaliste au Canard enchaîné, a totalement réfuté cette affirmation. “La seule personne qui croit qu'il y a un cabinet noir à l'Elysée, c'est François Fillon, accuse notamment le journaliste. Ce cabinet noir n'existe pas.” Selon lui, “Nicolas Sarkozy avait (...) mis en place une police politique (...) alors que François Hollande a simplement instrumentalisé la police à des fins politiques, (...) comme tous les présidents de la Ve République : c'est une maladie française.” Pour le journaliste, François Fillon, “aux abois”, “essaye de faire un coup”».

Conscient de cela, il n’y fait plus référence dans ses meetings, lui préférant le concept moins risqué de «manigances politiques». Mais le valeureux lutteur au visage entaillé a sa propre stratégie, distincte de celle de son entourage qui est favorable à l'offensive contre Hollande. Nourri par les critiques, il croit pouvoir faire fructifier cette pluie d’attaques en solidifiant sa base électorale autour de lui grâce à un «effet de saturation». Dans un article du JDD relatant ses dernières déboires –notamment un accueil houleux au pays Basque à base de casseroles et de jets d’oeufs– le candidat de la droite apparaît presque halluciné, certain d’appliquer à la lettre l'adage nietzschéen usé «ce qui ne te tue pas te rend plus fort»:

«“Plus on m'attaque, plus je suis en forme. Mme Angot… elle me fait du bien!” A l'en croire, la violente charge de l'écrivaine contre lui jeudi soir sur France 2 lui donnerait de la force. (…) il brandit son téléphone: “Il est probable qu'en ce moment je sois sur écoute! Un président de la République peut potentiellement écouter un candidat à la présidentielle! Où est-on?”»

Certain de voir son électorat, tablant sur une hypothétique majorité silencieuse invisible des sondages, il se voit passer le premier tour à la surprise de tous comme lors des primaires. La stratégie de François Fillon ne semble cependant pas porter ses fruits d’après les derniers sondages et destabilise son parti qui ne sait plus comment réagir.

Un chemin de croix pour François Fillon

Il faut dire que le candidat LR accumule les bourdes médiatiques. Lors de la même «Emission politique», un extrait a scandalisé plus d'un téléspectateur, qui se sont répandus sur Twitter en dénonçant sa «froideur» et sa «déconnexion du monde du travail». La scène montre effectivement un François Fillon complètement indifférent aux demandes des soignants d'une maison de retraite. Que répond-il à ces acteurs du terrain, à ceux qui vivent au quotidien le désinvestissement de l'Etat, les conditions de travail toujours plus pénibles et les travailleurs toujours moins nombreux? «Idéologie», affirme-t-il péremptoirement à une aide-soignante lui expliquant la nécessité d'engager du personnel pour pallier la pénibilité. «Vous voulez que je fasse de la dette?» leur demandera-t-il par ailleurs, sourd aux témoignages de ce personnel majoritairement féminin. Et lui de plaider pour qu'elles travaillent un peu plus pour être payées un peu plus. Après tout, «je pense que partout autour de nous, on est à 39 heures, voilà.» 

Cela n'a cependant rien de surprenant, le candidat n'est en effet pas un grand amateur des campagnes, et ne semble pas toujours être en phase avec son équipe. Les Échos rapportent ainsi des témoignages de proches affirmant ni plus ni moins que tout cela «l'emmerde»:

«Les relations avec le candidat ne sont pas mauvaises, mais il parait toujours aussi mystérieux à ceux qui ne sont pas du cercle restreint de la primaire. “On donne des idées mais ca n'embraye pas, ou trop tard”, se désole un poids lourd de la campagne. François Fillon fait des meetings et tient les rendez- vous incontournables (Emission politique ce jeudi, réunion devant les maires ce mercredi...), mais pas plus. Il va peu sur le terrain, n'a pas suivi ce conseil de ses proches de retourner au Salon de l'agriculture, ne s'expose pas avec ses soutiens.»

Galaad Wilgos
Galaad Wilgos (17 articles)
Etudiant Université Libre de Bruxelles
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