France

L'horrible défaite de Charb, assassiné vainqueur et trahi

Claude Askolovitch, mis à jour le 28.03.2017 à 8 h 31

La «Lettre aux escrocs de l'islamophobie» texte posthume de Charb, est adapté au théâtre. Mais les «risques de débordements» inquiètent et la pièce a été annulée à lille.

Charb à Paris le 27 décembre 2012 | FRANCOIS GUILLOT / AFP

Charb à Paris le 27 décembre 2012 | FRANCOIS GUILLOT / AFP

Je lis que Charb dérange, son corps disparu à notre vue depuis vingt-six mois, désormais ses mots interdits de scène par la peur des bien-pensants. Son livre posthume, une charge contre «les escrocs de l’islamophobie», adapté au théâtre par la compagnie K, est refusé à Lille, repoussé du Off d’Avignon, pour des raisons alambiquées qui se résument à une seule: la pétoche, tellement humaine.

D’autres en parlent, qui vont nous raconter la soumission que l’on vit, et l’incandescence républicaine des mots de Charb, qu’il faudrait chérir pour nous protéger. Ce sont des idioties verbeuses. Seule la tristesse devrait prévaloir. Ce que l’on fait de nous, quand nous sommes partis, est un arrachement. Ce que l’on est, toute une vie, à penser et rire et être tant de colères, tant de dessins, devient un bruit de plus, une preuve de l’air du temps, un prétexte…

Je reste sur mon regret d’engueulades avec un frère manqué

Quand ils ont enterré Charb, dans la musique des révolutions qui n’adviendront plus, j’ai pensé que j’avais raté un compagnon dans une vie, et qu’ils avaient eu de la chance, ceux qui avaient connu le sublime enragé de Maurice et Patapon. Je détestais pourtant et déteste encore le catéchisme laïque que Charb avait choisi de défendre, entre autres combats. J’ai trouvé, à sa sortie, son dernier livre vain, mais je n’avais personne à qui le dire, puisqu’il n’était plus là. Qu’il reste cela de lui, comme un ultime message au monde, me désolait. Peut-être l’aurait-il voulu ainsi? Je reste sur mon regret d’engueulades avec un frère manqué.

Je voyais Charb deux à trois fois par mois, quand il venait nourrir de ses dessins 28 minutes, l’émission d’Arte où je suis un chroniqueur heureux. Cela ne forge pas une amitié, peut-être une relation. Nous nous étions mal connus: journaliste au Nouvel Observateur, j’avais été en 2008 le déclencheur de «l’affaire Siné», qui diviserait Charlie Hebdo après une chronique d’un monstre sacré du dessin de presse que l’on pouvait, c’était mon cas, juger antisémite. Charb m’avait raconté son Siné, l’anar insupportable qui ne se lasserait jamais de foutre le bordel, et m’avait fait partager son affection; il essayait d’éviter le schisme de son journal, que son patron, Philippe Val, qui séduisait le sarkozysme, quitterait bientôt; je souhaitais qu’il réussisse. Siné était trop mauvaise tête et détestait trop Val, ou le contraire. Charb échoua. Quand je le retrouvai, dans les coulisses de la télévision, je me demandais s’il m’en voulait, ou s’en moquait; c’était vieux; cinq ans avaient passé. Il venait avec grâce, accompagné de policiers, parmi lesquels Franck Brinsolaro, qui mourrait avec lui. Il venait avec grâce, sans jamais nous faire ressentir que sa vie était en danger. Ses amis, après lui, avec nous toujours, lui ressemblent pour cela. Leurs escortes sont des copains, gentils et contingents, légers et forts, qui témoignent sans rien dire d’une différence irréductible. Sur Charb, ceux qui l’entouraient, la mort est venue. Cela donne-t-il un sacré supplémentaire à ce qu’ils professent? Je n’osais pas, avec Charb, aborder ce qui nous séparait; nous ne campions pas du même côté de la frontière, qui sépare ceux qui combattent l’islamophobie, et ceux qui récusent jusqu’au terme. Nous n’allions pas refaire le monde entre deux prises? Ce n’était pas l’objet. J’aimais tout ce que dégageait cet homme. Il était d’une gauche de la colère qui vaut mieux que toutes les autres. Il était drôle et doux. Comment se disputer, quand il en est encore temps?

La réalité contestée de l'islamophobie

Je détestais le laïcisme. Je le déteste toujours. L’islamophobie est une réalité. J’en ai la conviction, j’écris, je plaide, dans un pays emporté de casuistique. L’islamophobie, cette prévention envers les musulmans qui structure nos peurs identitaires, est un mot admis dans le monde entier -le monde civilisé; la France est une exception. Opposer à ce que chacun constate -par exemple, que les femmes voilées, dans notre République, sont de fait interdites de socialité- le droit irréfragable à la critique des religions, me parait fou. Que l’on conchie les dogmes, peu me chaut! Qu’une religion amène les femmes à se grimer de modestie n’est pas ma culture. Mais que l’on s’autorise de notre civilisation pour brimer, assiéger, reléguer, celles et ceux qui ne ressemblent pas à notre idée du progrès, est une infamie. On construit de mon pays une idée normative, on glose à perte de mesquinerie sur l’Islam, les musulmans, leurs fidélité, les contraintes qu’il conviendra de leur imposer…

Nous perdons jusqu’au sens de la mesure et de la liberté dans ces affaires. Je le crois. Charb pensait autrement. Il ne voyait que leurre et hypocrisie dans cette affaire. On voudrait nous dire qu’il est mort pour cela. Comment en débattre? Charlie avait raison de ne se poser aucune limite, de publier les caricatures danoises, d’aller jusqu’à la quintessence du combat en dessinant -c’était Charb- la vie du Prophète. Charlie avait tort de pontifier sur la laïcité, ce que l’on en fait, ce qu’elle nous fait. Charlie était libre d’avoir raison, ou tort. Je ne le lisais plus. Mon coeur s’est arraché quand la mort l’a frappé, pour ses raisons. Les frères Kouachi étaient ces enfants brisés attrapés par l’idéologie de la mort, pauvres assassins pensant venger un prophète en supprimant des innocents, horribles tueurs, héritiers de tous les pogromistes, des tueurs de camisards, des inquisiteurs, des allumeurs de buchers, des âmes perdues que le mal ressuscite… Quoi de neuf, sinon la peine, qui est sans cesse renouvelée. Nous en avons connu d’autres.  

A peine l’horreur survenue, le sordide s’est mélangé à la peine. Charb n’y était pour rien. Il n’était plus là. On se disputait son héritage et son amour. On sanctifiait ses idées. Toutes ses idées? Pas toutes, non. Simplement celles qui accompagnaient les peurs du temps. L’horreur du terrorisme viendrait prouver le «Kulturkampf». «Laïcité, laïcité», disait un homme d’Etat à l’Assemblée, qui affirmerait plus tard que Marianne n’était pas voilée. Il y avait, pourtant, autour d’un autre mort de janvier, le policier Ahmed Merabet, deux femmes portant le voile, ce qui ne les avait pas empêché d’accompagner un héros. Mais la pensée de Charb, commodément résumée, valait mieux, pour le pouvoir, que la vie de Merabet dont le frère, endeuillé, suppliait qu’on en finisse avec l’islamophobie. C’était laid. Charb n’y était pour rien. Il serait là…

Quand ses amis ont sorti son livre posthume, je me suis désolé. Ainsi, selon lui, l’islamophobie était un leurre, qui nous empêche de combattre le racisme? J’aurais voulu l’attraper: je suis un escroc, Stéphane? Il avait pourtant, tant de mots que j’aurais pu écrire: 

«La parole raciste, que les associations, les politiques, les intellectuels avaient réussi à confiner dans un espace compris entre la bouche du xénophobe et la porte de sa cuisine, est sortie dans la rue, elle a irrigué les médias, elle a encrassé un peu plus les tuyaux des réseaux sociaux…»

Mais alors, pourquoi s’arrêter en chemin, Charb, et ne pas comprendre que l’islamophobie prolonge ce racisme et le justifie, le républicanisant? Qu’en dis-tu? Il n’y est plus. A quoi bon? Sa disparition rend toute dispute impossible. Je trouvais obscènes les applaudissements posthumes. Mais peut-être aurait-il trouvé juste de contribuer, post-mortem, au combat qu’il menait de son vivant?

Charb, irréductible aux facilités du monde

Quand ce livre, adapté au théâtre, se voit opposer la peur et se retrouve soudain interdit de planches, à Lille puis au festival d’Avignon, un vertige nous saisit. Voilà donc l’esprit de Charlie, dans mon étrange pays? Voilà donc que Charb dérange? Et quelle ironie enfin! Car ce que Charb professait, dans cet ouvrage achevé juste avant sa mort, est désormais une vulgate majoritaire, pratiquement consensuelle, reprise de media en politiques: l’islamophobie est un mot réprouvé désormais. Charb, assassiné, a vaincu, mais sa victoire est une défaite, puisque certains n’osent le revendiquer. Il pensait, Charb, bien des choses. Il était rouge, dessinait pour l’Huma-Dimanche, brocardait le capitalisme et les idéologies cravatées. Cela n’intéresse personne, pas vrai?

Il était, Charb, irréductible aux facilités du monde, tenait son journal de bric et de broc, n’en démordait pas. Cela non plus ne passionne guère. Il était aussi, Charb, violemment antiraciste, d’une sublime violence, mais cette violence-là, peut-on parier, ne réveille pas la nuit les théoriciens de la France menacée du Grand Remplacement. Le seul Charb qui intéresse la bien-pensance est le Charb laïque, devenu l’aile gauche, assassinée, de la prévention contre l’Islam. L’aurait-il voulu ainsi?

Il était enfin, Charb, modestement brave, peut-être inconscient, mais brave. Cette bravoure-là, il ne l’a pas laissée en héritage, ni aux braillards, ni aux hésitants.

«J’ai craint les débordements, le climat et l’ambiance sont si lourds», a dit Xavier Vandendriessche, président de l’université de Lille 2, qui a annulé la semaine dernière la mise en scène du livre de Charb. On le comprend?

On peut, tranquillement, impunément, insulter les musulmans de ce pays, mais seul Charb, dont la colère était sans haine, serait banni, parce que sa mort porterait malheur?

Charb est mort. Il a gagné. Il a tout perdu. Ont-ils peur, à Lille, à Avignon, d’attirer sur eux la mort, la foudre, le bruit, les imbéciles? On peut, tranquillement, impunément, insulter les musulmans de ce pays, mais seul Charb, dont la colère était sans haine, serait banni, parce que sa mort porterait malheur, pourrait en inciter d’autres? Et ce bannissement, évidemment, va nourrir, nourrit déjà, l’aigreur de nos débats, justifie d’autres peurs, et la femme au hijab du coin de la rue en sera responsable. Charb n’y est pour rien.

Je ne sais pas comment on réfute un homme qui n’est plus. Je ne sais comment on défend un homme que l’on réfute, que la lâcheté d’un pays utilise et bannit à la fois, et qui ne peut plus se battre. En se proposant de monter soi-même sur scène, et dire les mots que l’on désapprouve? Je voudrais déclamer du Charb, et puis dire ce qui nous opposait. Je n’étais pas de sa famille. Je ne sais pas comment aimer un homme à peine connu, qui aurait pu être mon frère, qui peut-être ne l’aurait pas voulu.  

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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