Monde

Avec la forte mobilisation anticorruption, Poutine voit prendre corps son pire cauchemar

Daniel Vernet, mis à jour le 27.03.2017 à 13 h 50

Des milliers de russes ont défilé contre le pouvoir dimanche.

Dimanche 26 mars I Olga MALTSEVA / AFP

Dimanche 26 mars I Olga MALTSEVA / AFP

Des dizaines de milliers de manifestants dans quatre-vingts deux villes: après cinq ans d’apparente léthargie, la Russie se réveille. La Fondation de lutte contre la corruption créée par l’avocat Alexeï Navalny, avait appelé à des rassemblements à travers tout le pays, le dimanche 26 mars.

L’écho a dépassé les attentes des organisateurs comme les craintes des autorités. À Moscou, la manifestation avait été interdite dans le centre et reléguée à une dizaine de kilomètres en banlieue. Mais plusieurs milliers de personnes –8.000 selon la police, beaucoup plus selon les observateurs indépendants–, ont bravé l’interdiction et se sont rassemblées sur l’avenue Tverskaïa, une des plus grandes artères de la capitale qui débouche sur la place Rouge et le Kremlin.


Les cortèges ont remonté et descendu l’avenue pendant plusieurs heures malgré l’intervention de la police anti-émeutes. Alexeï Navalny a été interpellé dès son arrivée et emmené dans un car de police. «Continuez. Tout va bien», a-t-il pu tweeter à ses partisans. Les locaux de sa Fondation ont été perquisitionnés par la police qui a emporté les ordinateurs et assigné à résidence ses collaborateurs.

La corruption du pouvoir pour cible

Cinq à huit cents manifestants, selon les sources, ont été arrêtés à Moscou. Plus d’une centaine aussi à Saint-Pétersbourg, bien que dans l’ancienne capitale russe, la manifestation ait été autorisée. Les protestataires y étaient plus nombreux encore qu’à Moscou. Le mouvement a touché des villes aussi différentes qu’ Ekaterinbourg, la grande ville de l’Oural ou Vladivostok, dans l’extrême-Orient.

Les manifestants protestaient contre la corruption des élites dirigeantes, notamment du Premier ministre Dmitri Medvedev. Alexeï Navalny a mis en ligne au début du mois de mars un film qui montre les villas de luxe, les yachts, les vignes, estimés à plusieurs millions de dollars, possédés par l’éphémère président, homme dévoué de Vladimir Poutine avec qui il a échangé son poste. Sur YouTube, le film a été vu quelque 12 millions de fois.


La lutte contre la corruption est un thème porteur dans un pays qui a connu trois années successives de récession. L’économie russe a souffert des sanctions décidées par les Occidentaux à la suite de l’annexion de la Crimée par Moscou et de la guerre dans l’est de l’Ukraine ainsi que de la baisse des prix du hydrocarbures qui représentent la majeure partie des rentrées en devises. Elle est aussi handicapée par l’incapacité des dirigeants à mener les réformes qui permettraient une diversification et une modernisation de l’appareil productif.

Mobilisation surprise

Le contrat implicite qui liait le pouvoir à la population a été mis à mal. Après les années de chaos postcommuniste, le premier devait assurer la stabilité et une relative prospérité en contrepartie de la tranquillité politique. À cause de la crise économique, il n’est plus en mesure de respecter son engagement. Faute d’une légitimité tirée de la hausse du niveau de vie, Vladimir Poutine a cherché une substitution dans l’exaltation nationaliste. Il a utilisé avec un certain succès dont témoigne sa côte de popularité l’annexion de la Crimée et le soutien aux séparatistes prorusses du Donbass. Mais cette politique montre aussi ses limites. Si la Crimée reste un sujet de fierté nationale pour une majorité de Russes, le soutien à la guerre s’étiole.

Ce n’est pas une coïncidence si Vladimir Poutine a utilisé la situation en Ukraine en 2013-2014 pour faire oublier les grandes manifestations de l’automne 2011 contre les fraudes aux élections à la Douma puis du printemps 2012 au moment de l’élection présidentielle qui ramenait Poutine au Kremlin. Le dernier grand rassemblement hostile au pouvoir a eu lieu à Moscou le 6 mai 2012, à la veille de l’investiture du président. Sur la place Bolotnaïa, la police avait arrêté des centaines de personnes dont certains sont encore en prison. Depuis, l’opposition n’avait pas réussi à mobiliser une population préoccupée par les soucis de la survie quotidienne et découragée par la répression. À part quelques mouvements de protestations sectorielles, la seule exception avait été la grande marche du 1er mars 2015 en hommage à l’opposant Boris Nemtsov assassiné trois jours auparavant à quelques mètres du Kremlin.

Manière forte

Le mécontentement couvait. Le pouvoir le savait qui libérait parfois la pression ; En 2013, il avait laissé Alexeï Navalny se présenter aux élections municipales de Moscou. L’opposant avait recueilli près de 30% des voix malgré le bourrage des urnes par les autorités. Celles-ci alternent semblant d’ouverture et répression. Ces dernières semaines, on avait même vu réapparaitre le terme de «dégel», un mot employé dans les années 1950 au début de la déstalinisation.

Le pouvoir compte surtout sur la manière forte. Alexeï Navalny est sous le coup d’une condamnation à cinq ans de prison avec sursis pour une sombre histoire de détournement de fonds alors qu’il était conseiller du gouverneur libéral Nikita Belykh. Depuis celui-ci a été lui-même emprisonné pour corruption. Alexeï Navalny a été mis en cause dans une autre affaire impliquant la société française Yves Rocher. Son  frère a été condamné à une peine de prison. En multipliant ainsi les motifs d’inculpation, le pouvoir poursuit un seul objectif: empêcher Alexeï Navalny de se porter candidat à l’élection présidentielle de 2018. Ses chances de succès sont minces mais Vladimir Poutine qui briguera un nouveau mandat de six ans ne veut pas de concurrent incontrôlé.

La hantise de Poutine

L’avocat anti-corruption a parcouru la Russie ses dernières semaines pour appeler à la mobilisation. Tous les moyens ont été utilisés pour l’empêcher de rencontrer la population. Même aspergé de peinture verte, il a continué à dénoncer l’enrichissement des puissants, rencontrant un écho particulier chez les jeunes qui ont fourni le gros des manifestants du 26 mars. C’est la crainte principale du pouvoir. Vladimir Poutine est hanté par les «révolutions de couleur» qui depuis l’effondrement du régime soviétique ont chassé les dirigeants postcommunistes en Géorgie, en Ukraine et dans d’autres États appartenant naguère à l’URSS.

Le mouvement «anti-Maïdan», du nom de la place centrale de Kiev d’où est parti la révolte populaire de 2013-2014, a une existence officielle en Russie. Il joue sur l’aversion des Russes pour la révolution, quelle vienne des communistes ou des libéraux, pour les ventures politiques et le désordre. Il compte sur leur soif de stabilité à l’ombre tutélaire d’un vojd (chef) puissant été éclairé. Les manifestations de dimanche le montrent a contrario : ce système n’a peut-être pas épuisé ses effets mais il touche à ses limites.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (435 articles)
Journaliste
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