Monde

Soixante ans du Traité de Rome: l'Union européenne est frappée par une profonde crise de régime

Gaël Brustier, mis à jour le 25.03.2017 à 7 h 51

L’anniversaire de la naissance de la Communauté économique européenne et la campagne présidentielle sont l’occasion de dresser un tableau assez sombre de l’état du processus d’intégration européenne.

Andy Buchanan / AFP

Andy Buchanan / AFP

Soixante ans après la signature du traité de Rome, dont c'est l'anniversaire ce samedi 25 mars, «l’Europe» apparait dans l’impasse. Pis, la campagne présidentielle, notre élection «directrice», échappe à l’impératif d’une véritable analyse et de la définition d’un projet pour la France dans l’Union européenne (UE).

Les différents candidats développent évidemment chacun leur vision de l’Europe. Emmanuel Macron livrait ce jeudi 23 mars dans Libération un tableau très classique de la conception que les élites de la Ve République se font de l’intégration européenne. François Fillon, ancien opposant à Maastricht, s’est finalement converti à l’idée d’une civilisation européenne à défendre et maintient son adhésion au consensus économique européen sous direction allemande. Marine Le Pen, issue d’un parti qui s’est saisi chemin faisant de l’opposition à l’intégration européenne, est une opposante très académique à l’UE.

Le mythe Monnet

L’Europe institutionnelle, née voici soixante ans, doit être analysée au regard des mutations sociologiques de long terme et du développement des interdépendances entre les hommes mais aussi entre les États. La reparution, augmentée d’une très dense préface du livre de Marc Joly L’Europe de Jean Monnet permet d’envisager l’Europe de façon originale. La pensée de Jean Monnet est en elle-même intéressante en ce qu’elle révèle les mutations sociologiques qui ont rendu possible l’intégration européenne. Le développement des interdépendances à l’échelle mondiale rendit possible l’intégration européenne et fut compris et analysé par Jean Monnet.

Le «mythe Monnet», bien éloigné de la vérité de Monnet, est quant à lui intéressant pour comprendre la réalité de l’UE comme pouvoir. Sur ce dernier point, la cohabitation de deux souverainetés est au cœur de l’intégration européenne: une souveraineté populaire et conflictuelle d’une part et une souveraineté élitaire et consensuelle de l’autre. La Constitution européenne révéla la confrontation de ces deux souverainetés et l’aporie dans laquelle se trouvait l’UE.

Il faut remonter à 1955 et à la conférence de Messine pour bien comprendre ce que signifie «l’Europe». C’est à Messine (et plus précisément, in extremis, à Taormina) que les Ministres des Affaires étrangères de six nations d’Europe occidentale, engagent un processus qui donnera naissance à deux traités de Rome: le traité CEE et le traité Euratom.

Les deux dimensions de l'Europe

Dans les faits, Monnet est surtout l’inspirateur du traité Euratom, qui s’inspire beaucoup plus directement de ses thèses. Les élites gouvernantes des différents États-Nations ont repris le contrôle du projet européen. «L’Europe» comprend deux dimensions: le modèle communautaire qui prend naissance progressivement entre juin 1955 et mars 1957 et qui va contribuer à «civiliser» les rapports entre États et le développement ultérieur et progressif d’une souveraineté élitaire. L’Europe institutionnelle devient le cadre de régulation des rapports de force entre États, qui ne disparaissent pas mais sont soumis à des procédures rationnalisées. Mais l’Europe comme pouvoir est le fait d’une souveraineté élitaire fonctionnant au consensus. Ce projet a un besoin constant de légitimation.

Pour les besoins de la légitimation du processus d’intégration européenne, ce n’est pas la pensée de Monnet qui est mise en avant mais bien davantage le «mythe Monnet». Monnet est une sorte d’homme providentiel paré de nombre de vertus compatibles avec l’idéal de l’homme d’action tel que la société technicienne se les représente au cours du XXe siècle. Pendant des décennies, c’est un véritable «Mythe Monnet» qui a été développé (rejoignant le mythe des «Pères Fondateurs») aux fins de la légitimation du processus d’intégration CEE/CE/UE.

Crise grecque

Aujourd’hui cependant, l’Europe semble dans l’impasse. La monnaie unique, non assise sur une zone monétaire optimale, la question de l’entrée de la Turquie, moteur d’une «panique morale» identitaire et enfin, le «fantasme» d’une constitutionnalisation de l’UE, impossible parachèvement d’un processus éternellement inachevé. Soulignons que, depuis les années 1900, la crise de 2008 a pesé sur le fonctionnement de l’UE. La crise grecque a laissé apparaitre des traits plus autoritaires de l’UE et de certaines de ses institutions.

Depuis 2008, la crise a produit ses effets. Plusieurs pays d’Europe connaissent actuellement d’authentiques crises de régime, comme l’Espagne, la Grèce ou l’Italie. La difficulté que les dirigeants politiques ont à développer un discours sur l’Europe qui suscite consentement et adhésion, l’impossibilité qui est la leur de s’affranchir des traditionnelles figures imposées dès lors qu’il s’agit de parler d’Europe ne révèlent-elle pas que la crise de régime a atteint désormais l’Union européenne elle-même? Les plus bruyants à fêter l'anniversaire du Traité de Rome devraient ainsi être les militants de l'UPR, le parti de François Asselineau favorable à une sortie de l'UE qui organise son grand rassemblement à Paris ce même 25 mars.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (106 articles)
Chercheur en science politique
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