Parents & enfants

La parentification: ce danger méconnu

Nadia Daam, mis à jour le 27.03.2017 à 9 h 24

Ma fille est aussi mon amie, et il parait que c'est grave.

©Gilmore Girls

©Gilmore Girls

Tous les parents l'ont expérimenté: vous rentrez de votre journée de travail, retrouvez votre enfant, et vous enquérez du déroulé de sa journée à l'école. Au mieux, vous aurez droit à un évasif et mystérieux «c'était bien/c'était nul». N'espérez pas non plus connaître le contenu des leçons ou le menu à la cantine. L'enfant ne se souviendra même pas de ce qu'il a mangé à midi, ou en tout cas, n'estime pas utile de le raconter. Et cela peut donner des devinettes absurdes («c'était vert»? «ça sentait quoi?» «viande ou poisson?»). Le phénomène a d'ailleurs été analysé par les pédopsychiatres et traduit comme le début de l'autonomisation, doublé du fait qu'ils n'ont pas encore les capacités mémorielles pour enregistrer et retranscrire les événements de la journée. Rassurez-vous, à partir de 10 ans, vous aurez droit à TOUS les détails de la journée et vous n'en demandiez sûrement pas tant...

À l'inverse, les parents peuvent ressentir le besoin ou l'envie de confier à leur enfant les petits et gros tracas de leur propre journée de travail ou la dispute avec tel ou tel ami. Le récit sera peut-être édulcoré, adapté à l'âge de l'enfant, mais il s'agira bien d'une confidence, comme on rapporte à son conjoint ou son ami un événement de sa vie.

Ma fille de dix ans connaît le nom de tous mes collègues, ceux de tous mes amis. Elle sait avec qui et pourquoi je suis en froid. Comment s'appellent mes derniers amoureux, et pourquoi ça n'a pas duré. Elle connaît la marque de mes cigarettes, quelle est la série que je suis en ce moment, et que j'ai rendez-vous chez mon gynécologue la semaine prochaine.

J'appelle ça «être proche», voire «être fusionnelle». Les psy appellent ça la parentification.

Inversion des rôles

Concept peu connu –et minoritairement étudié–, il décrit le fait de se confier à outrance à son enfant. Le thérapeute familial Jean-Pierre Le goff décrit cela comme «un processus relationnel interne à la vie familiale qui amène un enfant ou un adolescent à prendre des responsabilités plus importantes que ne le voudraient son âge et sa maturation, dans un contexte socioculturel et historique précis et qui le conduit à devenir un parent pour ses (ou son) parents». Plus sévères encore, les psychiatres Ivan Boszormenyi-Nagy et Barbara Krasner le décrivent comme « l’inverse de la juste reconnaissance de la contribution de l’enfant avec cette caractéristique destructrice de le priver de son droit naturel à être enfant.»

L'ensemble des études portant sur les parents qui se confient beaucoup à leur progéniture apportent des conclusions très alarmistes quant aux conséquence sur ces enfants. C'est encore le cas pour une étude menée par Lisa M. Hooper, chercheuse et enseignante à l'université de Louisville. Selon elle, «dès le moment où un enfant endosse le rôle d'ami pour le parent, et où le parent satisfait ses besoins via son enfant, cela devient problématique».

Qu'est-ce que servir ses besoins à travers son enfant et le considérer comme un ami? Ça n'est évidemment pas simplement lui raconter sa journée, mais par exemple, «un père qui demande en permanence des conseils à son fils a propos de ses relations humaines ou qui se plaint d'un autre membre de la famille». De façon plus évidente, dans le cas d'un couple séparé, se plaindre à son enfant de son ex-conjoint, revient aussi à le parentaliser. Et à le soumettre à un conflit de loyauté.

Je dois dire, le fait d'élever seule ma fille contribue largement au fait que je partage tant avec elle

Les nouvelles structures familiales (familles recomposées, familles mono-parentales) tendraient à accenter le processus. Et je dois dire, le fait d'élever seule ma fille contribue largement au fait que je partage tant avec elle. C'est elle seule qui est à la maison quand je rentre le soir (si on exclue le chat). Nous partageons beaucoup d'activités communes. C'est à dire que je ne me contente pas de l'emmener au cinéma ou à ses séances de foot: nous choisissons ensemble ce que nous faisons de nos week-ends, déjeunons toutes les deux dans des restaurants de grands (et pas au Mac Do'). Il m'est même arrivé de l'emmener à des rendez-vous de travail ou des dîners entre adultes. En l'absence de tiers dit «séparateur», nous fonctionnons davantage comme un binôme que comme un parent et son enfant.

Bref, je considère ma fille comme mon amie, et il y a peu de sujets que je n'évoque pas avec elle. Bien sûr, je ne lui parle pas de ma sexualité, de mes éventuels problèmes d'argent, ou pépins de santé. Mais elle SAIT comment je vais. Y compris quand je vais mal. Quand j'ai perdu mon père il y a quelque mois, j'ai fait fi de tous les conseils que j'avais reçus ou lus, et j'ai pleuré face à elle. Elle m'a même consolée en me tapotant le dos.

Bien sûr aussi, j'ai aussi déjà dû prononcer cette phrase fatidique du «hé ho, je ne suis pas ta copine» quand elle s'est montrée insolente ou trop dirigiste. Ce qui, je le concède, peut paraître incohérent avec ce que je viens d'énoncer...

Et je suis évidemment mal à l'aise et troublée quand je lis que la nature de cette relation pourrait lui nuire à terme.

Des conséquences négatives

Les chercheurs ont en effet constaté que les enfants qui ont été l'objet de cette parentalisation possèdent des risques accrus de développer de l'anxiété, des troubles dépressifs, des troubles alimentaires et une tendance à l'addiction. Car se confier à eux de façon considérée comme excessive leur assignerait des rôles symboliques de thérapeutes, de conjoints ou d'amis proches. Ce qu'ils ne sont évidemment pas censés être. Lesdits enfants peuvent aussi s'imprégner des angoisses de leurs parents et sentir alors qu'ils sont responsables de leur bien-être, ce qui peut les priver de l'innocence et du droit à l'égoïsme auquel devrait avoir droit chaque enfant.

Il s'agirait donc de distinguer l'honnêteté et l'excès de transparence.

Pour illustrer ce dilemme le Washington post s'appuie sur la relation mère-fille exposée dans la série Gimore Girls.

Ce qui m'a amusée, et interrogée, puisqu'il s'agit de notre série préférée à ma fille et moi, et qu'on joue régulièrement à «Tu es plus Rory ou Lorelai?». Cette série raconte le quotidien et la relation extrêmement fusionnelle de Lorelei et de sa fille, Rory, qu'elle a eue lorsqu'elle n'avait que 16 ans. La série repose entièrement sur le conflit entre l'amitié et la relation mère-fille qui régissent les relations des deux personnages. Et si, dans les premières saisons, cette relation est touchante et amusante, on découvre, comme le rappelle le Washington post, dans la dernière saison, que Rory est devenue une jeune femme anxieuse, incapable de prendre des décisions seules, et empêtrée dans des relations amoureuses dysfonctionnelles. Ce qui tendrait à entériner l'idée qu'une relation fusionnelle mère-fille fabrique des femmes immatures sur le plan émotionnelle et faisant passer le bien-être des autres avant le sien.

Il paraît même que les cabinets de psy sont encombrés par des ex-enfants confidents empêtrés dans l'oubli de soi et une position de «sauveur».

Soit.

Évidemment, il y a des limites à poser et faire de son enfant une béquille et un psy gratos est dégueulasse.

Peut-être aussi que je tente de me rassurer. Mais il existe certainement de multiples façons d'être ami avec son enfant sans pour autant piétiner son estime de soi non? Comment savoir ce qui mérite d'être dit, et ce qui doit être tu? Comment doser chaleur, transparence, confidences et veiller à ne pas dire trop trop, sans dire trop peu?

Je suis, par exemple, davantage entourée de personnes lestées par le poids des secrets qu'on n'a pas voulu partager pendant leur enfance que de personnes malheureuses parce que leur mère ou leur père leur a confié certains de leurs états d'âme. Dans cet épisode des Sales Gosses, le psychiatre Philippe Grimbert expliquait comment les non-dits et les secrets pouvaient durablement peser sur la psyché.

Il existe aussi des modèles de relations fusionnelles parent-enfant qui, sans être exemptes de ces conséquences décrites par les études sus-citées, demeurent extrêmement touchantes et même enviables. Ainsi, Carrie Fischer et sa mère Débbie Reynolds se sont aimées, autant qu'elles se sont déchirées. Leur relation est tout à la fois fascinante, enviable, mouvementée gênante, peut-être malsaine et magnifique. Et leur imbrication s'est manifestée jusque dans la mort.

Il en va peut-être de ce qu'on confie à nos enfants comme de toutes les limites qu'on tâche de s'imposer. Mais en matière de confidence et de proximité, le trop n'est peut-être pas nécessairement l'ennemi du bien.

Nadia Daam
Nadia Daam (187 articles)
Journaliste
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