France

Ce n'est pas Angot qu'il fallait saluer dans L'Émission Politique

Claude Askolovitch, mis à jour le 24.03.2017 à 10 h 31

Sur le plateau de France 2, dans l'Émission politique, face à François Fillon, Mireille Robin a succédé à Christine Angot. Préférer l'une à l'autre, c’est refuser que l’on n'oppose à un homme de droite que sa vertu abîmée, si rarement son programme.

Christine Angot regarde François Fillon, ou plutôt ne le regarde plus; elle prend à témoin David Pujadas; elle se prend elle-même à témoin. Elle dit: «Oooh, c’est triste ça. Oooh vous me faites de la peine! Il est blessé! Il est blessé Monsieur!» Juste avant, François Fillon, yeux de cocker, lui a dit: «Vous ne pouvez pas comprendre que je puisse être blessé par des accusations mensongères?» Juste avant cela, elle lui avait demandé s’il faisait un chantage au suicide, quand il évoquait le sort de Pierre Bérégovoy. Juste avant…

 

Avant cela, on pouvait s’illusionner sur la civilité de la politique, dans cette «Émission Politique» que David Pujadas dédicacerait, in fine, à Lea Salamé et à son bébé. Et Christine Angot, écrivaine, est arrivée, robe noire, voix en avant, aux marges des larmes et de la passion, dire un texte dont il est possible qu’elle l’ait écrit. France 2 l’a choisie comme l’invité-surprise, et elle vient dire à François Fillon qu’il ne devrait pas être là. De quel droit? De ce qu’elle pense.

Elle dit, et refuse qu’on lui réponde. S’il est élu, Fillon, des millions de gens n’auront pas confiance en lui. S’il est opposé à Marine Le Pen, on ne pourra pas voter pour lui. S’il a accepté un costume… Elle veut lui faire comprendre. Elle, un jour, a accepté un bracelet de la part d’une amie, et cette amie espérait en retirer une critique favorable, alors qu’elle avait écrit un mauvais livre… Mais si elle l’avait écrite, cette critique, elle aurait plein de bracelets… Et ainsi de suite.

Quand Fillon lui répond, cela tourne mal. Angot va partir. «Quand je pense qu’il y a des gens qui le croient. On ne peut pas parler avec des gens comme ça!» Elle dit, aussi, regardant Fillon. «Il a une bonne tête en fait. Vous avez une bonne tête.» Elle l’a regardé. Et puis, parlant de Pujadas: «Il m’a fait venir parce que ce que ce que je viens de vous dire, eux il ne peuvent pas le dire.»

 

 

Que venait faire ici Angot?

Il s’est passé quelque chose. Pendant que les réseaux sociaux ronronnent du happening, on tient un mystère, et un vertige littéraire. Elle a vendu la mèche, enfin? Pourquoi avoir choisi cette invitée, pour dire cela? Le goût du buzz s’est emballé? Ce vieux gauchiste de Michel Field, patron de l’info publique, a-t-il voulu cette destruction intime de son émission de prestige, comme un aveu de l’idiotie de tout cela? Christine Angot racontant que dans le métro, on parle de Fillon et de Le Pen, et le disant avec le sérieux d’une vendeuse de l’Huma (et elle-même a, dans sa tenue, une prétention à la simplicité prolétarienne)... Angot se mirant en tribun populaire, et se trouvant brave… Elle n’avait rien à faire dans cette émission. Mais cette femme qui n’avait rien à faire dans cette émission a été invitée pour dire à Fillon qu’il n’avait plus rien à faire en politique. Une impossible dénonçait l’impossible. Elle avait raison, et était inaudible. Comment parler politique avec Fillon, qui crie aux complots -Hollande en chef d’orchestre désormais- quand ses légèretés le mettent à nu… Mais comment le faire dire par Christine Angot?

Les enfants le savent. Moins multiplié par moins, cela fait plus. Fillon désavoué par Angot, cela peut tout aussi bien le rétablir, dans ces Frances qui n’aiment pas les écrivains maniérés, les procès, les émissions de télé que l’on perturbe, la folie des cassandre. Moins par moins...

La perplexité vient maintenant. Et si, en faisant accuser Fillon dans l’outrance, on l’avait aidé? Avant Angot, on pouvait penser comme Angot, que Fillon ne devrait pas être dans cette présidentielle. Demain, les jours prochains, à tête reposée, on pourra le penser à nouveau, mais qui sait? Mais juste après Angot, dans l’émission, on ne pouvait plus l’exclure aussi facilement. Angot avait poussé la logique de la réprobation jusqu’à son terme; elle était partie, après s’être répandue en invectives; si l’on croyait que Fillon était indigne, il fallait rompre, comme elle. Pujadas n’était pas parti. Nous non plus. Fillon était donc digne? On choisira la politique, puisqu’on n’ose pas la chaise vide.

Après Angot

Quelques minutes après Angot, les séquences s’enchainent et soudain une femme parle, qui vient de Bretagne, qui n’est pas vêtue de noir et ne s’écoute pas pérorer. Elle parle simplement, de sa vie de chômeuse depuis 2013, à qui Pole Emploi est infichu de proposer une suite décente, qui milite en s’organisant avec d’autres chômeurs, qui fait comprendre à Fillon l’absurdité même des punitions que l’on prépare, dans le monde des sages nantis,, pour les sans emploi; être débarqué des allocations après deux refus, quelle plaisanterie? Mais refuser quoi? Elle parle, cette femme, Mireille Robin, moins facilement que Christine Angot mais infiniment mieux que celle dont les mots sont le métier (1'16); elle ne se fait pas plaisir, ni ne quittera le plateau; elle doit raconter l’essence qui coûte cher; le travail qui vous file entre les doigts; ce jour où elle aurait pu renverser le bureau du conseiller qui se moquait d’elle, visiblement. «J’ai deux enfants en bas âge», lui avait-elle dit, «laissez-les chez vous», avait-il répondu. Fillon rit. Fillon pérore, ainsi sont les gens d’en haut, face au peuple; contre Angot, il avait attendu. Pourtant, Mireille prend l’ascendant… Elle existe. Plus tôt dans l’émission, dans un reportage, des aides-soignantes mettaient Fillon à mal, qui veut en finir avec les 35 heures, en lui opposant la fatigue, la détresse, les sous-effectifs de leur profession.. Lui se montrait affable et certain de lui. Vous souffrez, Mesdames, mais enfin, nos déficits publics… Il était moins à son avantage qu’en plaidant sa peine devant une méchante romancière.

Peut-être, dans un obscur machiavélisme, France télévision n’a introduit le ridicule de Madame Angot que pour éteindre la cause qu’elle portait

Ce n’est pas seulement l’ouvriérisme qui nous guette, quand on préfère les mots de ces femmes à la diatribe d’Angot; il s’agit sans doute de refuser d’être complice de sa classe sociale; ce que nous sommes: des intellectuels ou supposés tels, des moralistes, qui nous indignons pour un costume ou la défense indécente d’un notable acculé… Est-ce l’essentiel, absolument? Préférer Mireille Robin à Christine Angot, c’est refuser que l’on n'oppose à un homme de droite que sa vertu abîmée, si rarement son programme, conçu en chambre ou en salon cossus, et qui fait bon marché de la vie ordinaire des gens, ceux qui payent, vraiment. Qu’importe, alors, les scandales?

Qu’importe?

Je ne pense pas vraiment ce que j’écris à l’instant; mais Christine Angot me force à le dire. Elle m’invitait à l’admirer, elle qui déteste si bien Fillon le costumé. C’était trop simple, et odieux. Mireille Robin me rappelle qu’elle a de vrais problèmes, et pas le loisir de les relativiser… D’elle, je ne sais pas guérir. C’est ainsi, peut-être, que s’est effondré -un instant seulement?- le Penelopegate, comme un sujet accessoire, une distraction bourgeoise, à peine la question sociale apparaît. Peut-être, dans un obscur machiavélisme, France télévision n’a introduit le ridicule de Madame Angot que pour éteindre la cause qu’elle portait, en finir avec le refus moral, et passer aux choses sérieuses. Peut-être. Nous ne sommes pas plus importants, nous, nos scrupules, nos enquêtes, nos vertus, que quatre ans de la vie d’une femme au chômage. Celle-là non plus ne plaide pas pour François Fillon, il me semble. Mais elle n’en fait pas une affaire.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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