Monde

Comment autant de femmes ont-elles pu voter pour Trump?

Cathy Young , traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 24.03.2017 à 16 h 09

Les Américaines qui ont voté pour Donald Trump détaillent leur motivations. Un miroir tendu à l'Europe, où les partis nationalistes et populistes attirent également de plus en plus de femmes.

Donald Trump, le 28 février 2017 à la Maison-Blanche lors de la signature d'une loi pour encourager les femmes à faire des études scientifiques. | JIM WATSON / AFP

Donald Trump, le 28 février 2017 à la Maison-Blanche lors de la signature d'une loi pour encourager les femmes à faire des études scientifiques. | JIM WATSON / AFP

En ce soir de fin janvier, Asra Nomani est installée dans un café de Washington. La journaliste américaine, musulmane née à l'étranger, observe la dispersion d'une manifestation anti-Trump, alors que le président américain vient de signer son premier décret interdisant temporairement l'entrée des États-Unis aux ressortissants de sept pays à majorité musulmane. Sur les banderoles, les slogans proclament «Bienvenue aux réfugiés» ou «Qu'importe d'où tu viens, on est heureux que tu sois notre voisin». Les inscriptions sont en arabe, en anglais ou en espagnol.

Dans la réaction de Nomani, aucune trace de solidarité. «C'est tellement ridicule», grommelle-t-elle en voyant passer une pancarte «Bannissez Bannon», une pique contre Stephen Bannon, conseiller de Trump et principal architecte du décret «anti-musulmans». De fait, Asra Nomani, 51 ans, revient tout juste d'un plateau de la chaîne Fox News où, pour la deuxième fois de la journée, elle a défendu l'exécutif, qu'elle juge imparfait mais nécessaire. Le rôle n'a plus rien d'insolite pour cette ancienne reporter du Wall Street Journal: deux jours après l'élection de Trump, elle avouait avoir voté pour le candidat républicain dans une tribune parue dans le Washington Post [et intitulé «Je suis une musulmane, une femme et une immigrée. J'ai voté pour Trump», Ndlr]. Elle dit avoir décidé de sortir du bois après avoir vu et entendu les analyses des commentateurs qui assimilaient les résultats de la présidentielle à une revanche des hommes blancs sous diplômés. «Je me suis dit: “Ça ne me correspond pas, ce n'est pas moi, je ne suis pas ce type d'électeur”», explique-t-elle.

En effet, l'électeur stéréotypique de Trump ne ressemble pas à Asra Nomani. Il n'est pas musulman, ni même modéré, et il n'est pas immigré (d'Inde, dans le cas de Nomani). Il est blanc et, selon toute vraisemblance, c'est un homme.

Si on en croit Nomani, les critiques qu'elle a pu essuyer après sa confession portaient autant sur son sexe que sur sa religion. «La thématique récurrente, dit-elle, c'est “comment tu peux soutenir un misogyne si tu défends les droits des femmes? Et même pire qu'un misogyne: un violeur, un prédateur sexuel”.» Pour beaucoup, il est même «inconcevable» qu'une femme ait pu passer outre les fameux propos de Trump enregistrés en 2005 lors d'un épisode d'Access Hollywood, quand il vantait sa célébrité comme une arme pour «choper les femmes par la chatte».

La présidentielle américaine aurait dû être une guerre des sexes

Même avant le largage de cette bombe, en octobre 2016, l'élection présidentielle américaine était censée s'apparenter à une homérique guerre des sexes. Hillary Clinton se préparait à devenir la première femme président des États-Unis, face à un adversaire qui n'aurait pas dépareillé dans un roman de gare –le mufle milliardaire qui insulte les femmes et les traite comme des bouts de viande. Après «l'affaire Access Hollywood» et les douzaines d'accusations d'agressions sexuelles qui en ont découlé, la défaite de Trump s'annonçait certaine –et notamment à cause de la défection des femmes, les Républicaines semblant fuir en masse.

Une page d'histoire s'est tournée, mais pas dans le sens qu'espéraient les partisans de Clinton. L'écart entre électeurs et électrices, loin de se transformer en gouffre béant, aura à peine varié par rapport aux élections précédentes. Si, dans leur ensemble, seulement 42% des femmes allaient offrir leur bulletin à Trump, le candidat conquerra 53% de l'électorat féminin blanc. Ainsi, de nombreuses féministes virent dans la victoire de Trump la preuve du sexisme de l'Amérique, mais elles accusèrent aussi les femmes blanches de «haine de soi» et de traîtrise à leur genre. Elles estimaient que ces électrices avaient fait passer le privilège blanc devant l'émancipation féminine et choisi de se ranger derrière les hommes blancs plutôt que de rejoindre une coalition progressiste et multiculturelle.

Des femmes opposées au vote des femmes, mais pas que

Le temps laissa place aux analyses un peu plus fines sur les électrices de Trump. Comme le confirme une enquête post-électorale menée par l'entreprise de recherche sur l'opinion publique PerryUndem, ces électrices défient les catégorisations simplistes. Une conséquente minorité est constituée d'ultra-conservatrices regardant d'un mauvais œil la révolution féministe. Parmi elles, 31% sont relativement d'accord avec l'idée que les femmes devraient retourner à des rôles traditionnels, contre 21% de toutes les femmes sondées. Une électrice de Trump sur quatre estime que les hommes font globalement de meilleurs leaders politiques, contre 3% des électeurs de Clinton. On trouve un traditionalisme encore plus extrême dans les franges «alt-right» du trumpisme, avec des femmes comme Lana Lokteff, animatrice d'un podcast «pro-blanc» (et pro-Trump), qui voit dans le droit de vote des femmes un facteur de destruction sociale.

Reste que dans cette enquête de PerryUndem, un tiers des électrices de Trump se définissent elles-mêmes comme modérées ou libérales –et une écrasante majorité (77%) voudrait voir Trump et le Congrès travailler à faire progresser l'égalité entre les hommes et les femmes. Bon nombre de ces électrices rejettent ce qu'elles voient comme une hypersensibilité du féminisme contemporain –53% pensent que certaines situations anodines sont considérées à tort comme du sexisme par certaines femmes–, sans être pour autant opposées à l'égalité. Et si 39% ont été gênées par les commentaires de Trump, leur malaise n'a pas été assez fort pour les détourner de leur candidat.

Selon Shikha Dalmia, analyste politique à le think thank Reason Foundation, contrairement à d'autres groupes ciblés par les attaques verbales de Trump –les immigrés mexicains ou les musulmans par exemple– ces femmes blanches ne croient pas que ses comportements et sa grossièreté puissent «se traduire en un programme politique susceptible de leur nuire». A l'inverse, précise-elle «ses promesses de congé maternité rémunéré et de crédits d'impôts destinés aux parents pourraient leur être bénéfiques», tandis que sa position sur l'immigration aurait de quoi diminuer leur sentiment d'insécurité.

Des électrices de Trump pro-avortement et pro-gay

De fait, certaines électrices interviewées pour cet article associent leur soutien à Trump et leur engagement pour les droits des femmes. Asra Nomani est d'accord avec Trump pour dire que le «politiquement correct» a empêché beaucoup de gens de gauche de prendre à bras le corps le problème de l'islam radical, ce qui revient selon elle à fermer les yeux sur l'oppression des femmes. Ann Stone, femme d'affaires et ancienne militante républicaine, estime que Trump est le mieux placé pour œuvrer en faveur des femmes, notamment sur le plan de la réforme fiscale ou du congé parental.

Nous ne sommes pas là chez les conservatrices des années 1970, telles des Phyllis Schlafly opposées à l'equal rights amendment [qui devait inscrire l'égalité des sexes dans la Constitution américaine, Ndlr]. Oui, beaucoup de supportrices de Trump sont des femmes au foyer de l'Amérique profonde, mais pas que. Vraiment pas que.

Comme je l'ai découvert en préparant cet article, l'électrice de Trump peut être une militante républicaine pro-choix et pro-gay, glorifiant Clinton pour avoir franchi un obstacle féministe historique. Une étudiante donnant des cours de soutien gratuits à des enfants défavorisés, mais qui exècre l'activisme des «social justice warriors», les «guerrier de la justice sociale», sur son campus. Une avocate à la retraite, juive, née aux lendemains de la Deuxième Guerre mondiale dans un camp de réfugiés. Une universitaire afro-américaine spécialiste du nationalisme blanc. Ou une musulmane libérale, jonglant entre son travail et sa vie de mère célibataire.

Diriger le pays, pas un foyer 

Des femmes de pouvoir et d'influence –politique et souvent économique. Parmi les compagnons de route les plus illustres de la campagne Trump, on trouve beaucoup de femmes. Il y a par exemple Linda McMahon, Républicaine pro-choix et contemptrice des propos de son candidat sur les femmes, mais qui ne lui retirera pas pour autant son soutien. Ou encore Rebekah Mercer, femme d'affaires et héritière milliardaire. On notera aussi que Stephen Bannon, idéologue en chef de la rébellion populiste trumpienne et ancien directeur de la rédaction du site Breitbart, a gravi les premières marches de la politique conservatrice en épaulant la candidature de Michele Bachmann à l'investiture républicaine et en faisant l'éloge de Sarah Palin, colistière de John McCain en 2008.

En 2011, lors d'un discours pour la Liberty restoration foundation, un groupe conservateur, Bannon s'était fait le chantre d'un féminisme de droite, en louant le Tea Party comme le premier «mouvement droitier mené principalement par des femmes» en Amérique. Certes, sa rhétorique fut totalement rétrograde –il assimila ce leadership féminin au rôle des femmes «directrices des opérations de la famille américaine». Sauf qu'à l'inverse de la résistance anti-féministe de Phyllis Schlafly, ce nouveau populisme féminin n'a rien d'une volonté de restauration de la domesticité. Certaines des héroïnes de Bannon aspirent clairement à diriger un pays, pas un foyer.

Bannon et «les femmes de la famille Le Pen»

Certaines de ses héroïnes vivent de l'autre côté de l'Atlantique. Il y a Marine Le Pen, présidente du Front national et candidate à la présidentielle française, et sa nièce, la députée Marion Maréchal-Le Pen. En novembre dernier, quelques jours après la victoire de Trump, LCI citait une interview de Bannon dans laquelle il encensait les «femmes de la famille Le Pen» et y voyait les leaders dont la France avait besoin. Bannon se disait tout particulièrement intéressé par une collaboration avec Marion Maréchal-Le Pen, une «vraie étoile montante». Cette dernière répondra à l'invitation dans un tweet tout aussi enthousiaste. Aujourd'hui, le site Breitbart s'acharne à booster la candidature de Marine Le Pen, en multipliant les articles laudateurs à son endroit.

«Je réponds oui à l'invitation de Stephen Bannon, directeur de campagne de Donald Trump, de travailler ensemble.»

Ces «femmes de la famille Le Pen» nous rappellent un fait d'importance. En Europe, les femmes sont de plus en plus visibles dans les partis nationalistes et populistes, en bas comme en haut, autant chez les militants que chez les caciques. 

Une autre de ces célébrités est Frauke Petry, 41 ans, à la tête du parti allemand d'extrême-droite AfD. Cette chimiste, femme d'affaires et mère de quatre enfants, s'est fait un nom en s'en prenant vertement à la politique pro-immigration de la Chancelière Angela Merkel, avant de bousculer le «système» en déclarant que «l'islam n'a pas sa place en Allemagne», une des lignes officielles de son parti.

En Norvège, l'eurosceptique Parti du progrès est dirigé par la ministre des finances, Siv Jensen, dont le programme est décrit comme un mélange d'«hostilité aux impôts à la Tea Party et de politiques sociales libérales». Si le parti s'est calmé sur sa rhétorique anti-immigrés, Siv Jensen a refusé de s'excuser pour un propos tenu en 2009 dans lequel elle s'alarmait du danger de «l'islamisation rampante».

Au Danemark, le Parti populaire danois –anti-islam et anti-immigration–, fondé en 1995, a été dirigé jusqu'en 2012 par Pia Kjærsgaard, actuelle présidente de l'assemblée nationale du pays. A la tête d'un dernier né de l'extrême-droite danoise, les «Nouveaux bourgeois», on trouve Pernille Vermund, une mère divorcée de trois enfants qui se présente comme une «véritable conservatrice». En Angleterre, l'un des trois leaders du groupe «anti-islamisation» Pegida UK est Anne-Marie Waters, ancienne féministe de gauche. Dans un article publié en 2015 sur Breitbart, elle s'offusquait d'une «épidémie de viols» en Europe qu'elle estime propagée par les migrants. Le texte connaîtra un nouveau pic de fréquentation en septembre 2016, lorsqu'il sera retweeté par Donald Trump Jr.

Marine Le Pen promet de «défendre les femmes françaises»

Les partis et les groupes d'extrême-droite, de base traditionnellement masculine, semblent aussi attirer de plus en plus de femmes dans leurs rangs. En France, Marine Le Pen aura bataillé ferme pour «dédiaboliser» son parti, en gommant les aspérités nativistes de son père, Jean-Marie, et en tentant de se donner une image féministe. Des efforts payants, puisqu'ils ont quasiment gommé le fossé sexuel caractérisant en général l'électorat d'extrême-droite. Début février, Marine Le Pen révélait un clip de campagne très léché, associé à un tract aux allures de magazine, dans lesquels elle promettait de «défendre les femmes françaises» et se présentait elle-même comme «une femme libre qui agit sans complexe dans un monde d'hommes», en lutte contre «la soumission de la femme, interdite de jupe, de travail ou de bistrot», du fait, dit-elle, du fondamentalisme islamique.

En Allemagne, la grogne face à l'admission des réfugiés, émane de plus en plus de jeunes femmes. Surtout depuis les viols et les agressions sexuelles de Cologne durant la nuit de la Saint-Sylvestre 2015, suspectés d'avoir été commis par des hommes originaires d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Selon les enquêtes de YouGov/Bild, entre novembre 2015 et janvier 2016, la proportion de sondés estimant que l'Allemagne avait accepté trop de réfugiés aura grimpé de 55 à 60% chez les hommes, et de 51 à 63% chez les femmes.

Quand le protecteur est une protectrice

Par le passé, la peur du terrorisme et de la criminalité a souvent été instrumentalisée pour pousser les femmes dans les bras d'un homme fort –et souvent de droite–, seul à même de les protéger. Après le 11 septembre 2001, beaucoup de conservatrices américaines allaient ainsi louer le retour des «vertus masculines», mais aussi la «virilité contenue» de George W. Bush. Sauf qu'aujourd'hui, dans bon nombre de pays européens, le protecteur est une protectrice. Qui plus est, les angoisses suscitées par l'extrémisme islamiste, les mêmes qui auront contribué à la victoire de Trump, ont donné naissance à un curieux mélange de féminisme et de nativisme.

Après les agressions de Cologne, Le Pen publiait une tribune citant Simone de Beauvoir et alertant des risques posés par une immigration massive sur des «libertés très chères, acquises de haute lutte par nos mères et nos grands-mères». Certaines féministes seront horrifiées. Elles dénonceront l'imposture Marine Le Pen et son utilisation des droits des femmes «pour continuer sa démarche électoraliste, à savoir susciter une peur de l'étranger et la haine des immigrés».

Mais chez les rebelles populistes, l'indignation des élites féministes libérales ne vaut pas tripette. Sur son blog, Anne-Marie Waters, de Pegida UK, s'en prendra aux féministes «incapables de regarder en face la dure réalité» de l'islamisation. «Les droits des femmes, de réelles libertés civiles, sont aujourd'hui en péril en Europe, écrit-elle, et les féministes devraient s'en insurger. Sauf que vous restez muettes, quand vous ne préférez pas hurler sur celles qui osent parler. Honte à vous».

Les électrices de Trump

Les huit électrices et partisanes de Trump que j'ai rencontrées, ou avec lesquelles j'ai longuement échangé par mail juste avant l'investiture du nouveau président et durant les premiers jours de son mandat, ne constituent pas un de ces fameux échantillons représentatifs. Il s'agit de femmes étudiantes ou en emploi, vivant quasiment toutes (sauf une) dans le nord-est des États-Unis. Sauf qu'elles font autant partie de l'électorat Trump que les ouvriers de la Rust Belt qui, parce qu'ils composent la majorité de sa base, auront logiquement attiré le gros des projecteurs. Ce sont des Républicaines historiques ou des femmes ayant jusqu'à présent toujours voté Démocrates, des convaincues par Trump dès le départ ou des montées in extremis dans le wagon de queue de sa campagne. Et dans les conversations que nous avons eues, une récrimination ne cesse de revenir: elles en ont assez de l’inertie du système politique, qu'il soit de droite ou de gauche.

«Quand il est arrivé dans la course, je me suis dit “c'est vraiment le gars qui pourrait changer les choses”», explique Ann Stone, la militante et femme d'affaires de Virginie. «Je pensais que Trump allait vraiment secouer le cocotier du parti. Et c'est ce que j'attendais».

A 64 ans, Stone est une boule d'énergie débordant de confiance. Prosélyte de la Révolution reaganienne, elle est globalement l'antithèse des conservatrices à la Phyllis Schlafly: elle est féministe pro-choix, pro-gay et n'a pas de mot assez dur pour tancer l'orthodoxie du parti républicain sur les questions sociétales. Voici quasiment trente ans, elle fondait les Republicans for choice. L'an dernier, elle confondait le Super PAC «Women Vote Trump». Consultante marketing de la compagnie aérienne de Trump, la Trump Shuttle, entre 1989 et 1992, Ann Stone affirme que l'homme lui aura laissé une impression très positive «notamment pour sa façon de traiter ses collaboratrices».

Selon elle, Trump est un «pragmatique moderne» et ses idées sur le commerce, l'immigration et la politique étrangère sont adaptées aux réalités contemporaines. Il est aussi capable comme personne de toucher l'homme –ou la femme– de la rue. «Ce n'est pas un politicien», commente Ann Stone. «qu'importe qu'il soit vulgaire ou odieux, il donne un sentiment d'authenticité. Il ne joue pas, il n'a aucun filtre, ce qui fait que vous l'entendez littéralement penser. Mais il ne vous baratine pas».

La fanfaronnade pour convaincre les machos?

Paradoxalement, Stone voit une tactique dans le récent ralliement de Trump aux anti-IVG. Elle est convaincue qu'au fond de lui, Trump est un modéré sur les questions sociétales et que s'il avait le choix, il garderait ses distances avec cette histoire d'avortement. Elle souligne que Trump aura été le premier candidat républicain, de mémoire récente, à «ne jamais mentionner l'avortement dans ses discours les plus importants» et à «se féliciter des droits acquis par les minorités sexuelles».

Quid de la cassette d'Access Hollywood? Pour Stone, comme pour les autres partisanes de Trump avec lesquelles je me suis entretenue, ces mots ne sont pas à entendre comme un aveu d'agression sexuelle, mais comme de la pure fanfaronnade. Elle l'excuse ainsi:

«Est-ce que c'était dégueulasse, vulgaire, inexcusable? Absolument. Est-ce qu'il a fait amende honorable? Oui. Est-ce que je connais des hommes qui peuvent être de gros connards et sortir des trucs encore pires? Affirmatif. Ce qui ne m'empêche pas de travailler ou même d'être amie avec eux».

Car Ann Stone est optimiste: que ce soit de lui-même ou via Ivanka Trump, sa fille aînée, l'actuel président fera progresser les droits des femmes. Selon elle, sa réputation de «mâle alpha» est même une garantie de succès. Dans son analyse, les propos de vestiaire de Trump ont été un gage de crédibilité auprès des «gros machos», comme les qualifie Stone, qui se sentent menacés par l'égalité. En d'autres termes, Trump jouit du capital politique qui lui permettra de promouvoir le programme féministe défendu par Ivanka Trump, sa conseillère et ambassadrice auprès de l'élite libérale féminine.

Et si Trump créait du travail aussi pour elles

Un espoir susceptible d'être partagé par les femmes ayant contribué à l'élection de Trump. Arlie Russell Hochschild, sociologue à l'université de Berkeley, est auteure du très remarqué Strangers in their own land: anger and mourning on the american right, un livre construit autour d'interviews d'électeurs conservateurs en Louisiane. Dans un mail, elle m'explique que les femmes avec lesquelles elle s'est entretenue ont «toutes travaillé pour gagner leur vie et désirent un salaire égal à travail égal».

Si ces femmes espèrent que Trump recréera des emplois industriels lucratifs pour les hommes de leur vie –fils, frères, cousins, époux– Hochschild ajoute que ces «emplois sont aussi ceux qu'elles voudraient pour elles-mêmes, à la place de leurs petits boulots dans le tertiaire». Leurs besoins économiques sont tels, et elles sont tellement persuadées que Trump pourra les remplir, qu'elles ferment volontiers les yeux sur son étrange sexisme, voire l'applaudissent comme un doigt d'honneur au système qui les a laissées sur le carreau.

Pas un «nativisme» à l'européenne

Mais Trump ne séduit pas uniquement la base ouvrière de l'électorat américain. Esther Goldberg, 70 ans, est une partisane enthousiaste de Trump depuis le départ. Cette journaliste et avocate retraitée, mère d'une oncologue, vit en Virginie. Elle affirme que «l'honnêteté» de Trump constitue l'une de ses principales qualités. Directe, pleine d'esprit et affable en tête à tête, Goldberg se fait acerbe et sans pitié dans ses chroniques pour le magazine American Spectator, où elle étrille des «mauviettes de conservateurs» comme George Will, ceux qui se bouchent les oreilles face aux jactances de Trump et flippent de voir l'approbation de l'establishment libéral leur échapper.

Pour Esther Goldberg, Trump a «cassé les codes» et elle s'est trouvée à le suivre sur bien des sujets, que ce soit le commerce, l'immigration ou encore les relations avec la Russie. Elle pouffe: «Je pense que dans un sens très hégélien, l'homme et l'époque se sont trouvés».

Goldberg est elle-même une immigrée et une ancienne réfugiée. Fille de Juifs polonais et issue d'une famille décimée par l'Holocauste, elle a longtemps vécu au Canada avant de s'installer aux États-Unis avec son mari, dans les années 1990. Avec un tel passif, on pourrait la croire sensible au sort des réfugiés et épouvantée par le nationalisme. Mais en réalité, elle ne se méfie pas tant que ça du message d'intolérance de Trump. Selon elle, les Américains seraient bien plus enclins à accueillir les réfugiés s'ils pouvaient «faire confiance à notre gouvernement» et croire que leurs intérêts passeront toujours en premier.

Elle rejette aussi l'idée que Trump offrirait un boulevard au nationalisme. Et contrairement à Bannon, elle ne croit pas que le nationalisme européen soit à mettre dans le même panier. «En Europe, en France ou en Allemagne, être nationaliste c'est faire appel au sang et à la naissance, c'est du nativisme», explique Goldberg. «En Amérique, être nationaliste, c'est faire appel à la Déclaration d'Indépendance et à la Constitution, à des principes généraux et universels s'appliquant à tout le monde, il n'est pas question de sang. A mes yeux, le nationalisme américain est une bonne chose».

Les partisanes de Trump exposent de nombreuses raisons d'en vouloir aux positions de l'ère Obama relevant selon elles du statu quo. Pour «Sally», une avocate de 62 ans vivant dans le nord-est des États-Unis, longtemps électrice indépendante et ayant offert sa voix à Trump à reculons, la faute revient à «l'hystérie totale» de l'administration Obama sur la question des agressions sexuelles et des viols à l'université. Elle n'est pas la seule. Ces dernières années, on aura même entendu des universitaires féministes tirer la sonnette d'alarme face aux errements du Titre IX, la législation fédérale instaurée en 2011 interdisant toute discrimination sexuelle dans le système éducatif et qui, dans les faits, a souvent été utilisée pour sanctionner des étudiants accusés d'agression au mépris de leurs droits fondamentaux. Un problème que Sally connaît bien: l'un de ses deux fils est aujourd'hui embourbé dans une telle affaire. C'est pour le protéger qu'elle m'a demandé de modifier son prénom. Actuellement, Sally travaille avec un groupe veillant à la défense juridique de ces étudiants accusés d'«infractions sexuelles». 

Par mail, Sally me dit que les Démocrates ont globalement trop dérivé vers la gauche. Mais la présidence Trump ne la fait pas non plus sauter de joie. Elle voudrait voir davantage de femmes au pouvoir, mais elle est persuadée qu'une administration Clinton aurait empiré le problème de l'application du Titre IX sur les campus, et rogné encore davantage les droits des étudiants. «Mon choix électoral a sans doute été orienté par cette seule question, mais avec un fils dont la vie a quasiment été ruinée par [les Démocrates], je n'allais pas chercher plus loin»

Ne plus entendre parler de genre à l'université

Le problème de l'étouffement de certaines universités sous le politiquement correct ne se limite pas au Titre IX. «Hanna» et «Julia» sont deux partisanes de Trump inscrites dans une grande université du nord-est des États-Unis. Elles se sentent obligées de camoufler leurs opinions politiques, déphasées par rapport à celles de la majorité de leurs camarades. Elles m'ont aussi demandé de changer leur prénom et de ne pas mentionner leur nom. A 21 ans, elles se sont orientées dans des filières scientifiques et ont voté toutes les deux pour la première fois l'an dernier. Les deux jeunes femmes citent le «problème du politiquement correct» comme l'un des facteurs de leur choix électoral. Pour Hanna, c'est même LE facteur décisif. Si ses promesses d'un meilleur financement des infrastructures sont un plus, Hanna voit surtout la victoire de Trump comme une belle raclée pour la «culture du politiquement correct».

Lorsqu'elle parle de la politique universitaire, on détecte le sarcasme et une exaspération palpable dans la voix de Hanna. On entend aussi une pointe d'accent européen (son père est né en URSS avant d'émigrer aux États-Unis à l'époque de la Guerre Froide). Elle tacle par exemple «toutes ces niaiseries sur le genre» qui sortent dans quasiment tous ses cours. Même ceux de sciences dures, raconte-t-elle: «En neurosciences, on avait un chapitre sur le sexe biologique et les hormones, et les premières heures de cours ont été passées à débattre de la distinction entre le sexe et le genre». Sans oublier un cours de religion où, selon Hanna, un professeur aura incité ses élèves à ne pas juger les normes culturelles non-occidentales, lors d'un passage détaillant combien certaines femmes musulmanes approuvaient les violences conjugales. Un laïus qu'elle trouvera «hypocrite» vu les valeurs féministes brandies par son université.

Baignant dans une telle politique universitaire, Hanna restera relativement insensible aux propos injurieux de Trump. Selon elle, le scandale a davantage été une «histoire de politiquement correct», toujours relayée par les mêmes personnes. Quant aux accusations «opportunistes» qui ont pu émerger après l'affaire de la cassette, elle reste très sceptique et les associe aux exagérations véhiculées sur les agressions sexuelles sur les campus, intégrant aussi des ébats effectués sous l'emprise de l'alcool.

Hanna admet que certaines décisions politiques de Trump, y compris son décret sur l'immigration, la «préoccupent» et qu'elle aurait pu voter autrement si elle avait eu vent de ces projets. Reste qu'elle est encore plus critique des manifestations anti-Trump, y compris la Marche des femmes du 21 janvier dernier, dont elle critique les querelles intestines. «C'est sans doute pour ça que ce mouvement ne durera pas», tance-t-elle.

«Trump voit les souffrances des mères de Chicago dont les enfants sont décimés par la guerre des gangs»

Du côté des femmes conservatrices dont le métier consiste à réfléchir et qui ne sont pas du genre à masquer leur soutien à Trump, on a aussi connu des conséquences personnelles et professionnelles, sans pour autant cesser de défendre le président. Carol Swain, 62 ans, est de celles-là. Cette professeure de droit et de sciences politiques à l'université Vanderbilt sait à quoi peut ressembler le feu de la controverse quand vous n'êtes pas dans la droite ligne du parti académique. Afro-américaine et conservatrice, Swain aura été l'objet de plusieurs cabales universitaires –et d'une pétition exigeant son renvoi– à cause de ses opinions hétérodoxes sur la place de l'islam aux États-Unis ou le mouvement Black Lives Matter. Fin janvier, Carol Swain annonçait prendre sa retraite de l'enseignement pour se consacrer à l'écriture et aux conférences. Nul doute que le climat universitaire aura joué un rôle dans sa décision.

Après avoir connu l'échec scolaire et être devenue mère à l'adolescence, Carol Swain a su s'extirper de la misère par une détermination qui force le respect. D'abord affiliée au Parti démocrate, elle le quitte au début des années 2000 et prendra sa carte chez les Républicain en 2009. Lors des dernières primaires, elle se range initialement derrière Ted Cruz, le sénateur du Texas, avant de soutenir Donald Trump.

Que Trump ait galvanisé un nationalisme qui ne soit pas seulement américain, mais nativiste et même raciste, est un sujet que connaît bien Swain. Elle en est même la spécialiste. Voici quasiment quinze ans, elle publiait l'un des ouvrages de référence sur le renouveau du suprémacisme, The New white nationalism, prévoyant son retour dans la vie politique américaine. Aujourd'hui, elle explique combien la suite nationaliste blanche de Trump –la fameuse «alt-right»– n'est qu'une resucée du mouvement qu'elle détaillait à l'époque. Reste que pour elle, il s'agit d'une des «suites logiques du diversitarisme» et, là-dessus, la gauche progressiste devrait se regarder dans la glace.

«Si nous ne changeons pas notre manière de faire de la politique, déclare Swain, vous allez avoir de plus en plus de Blancs, juste des gens blancs normaux, qui vont penser en termes d'intérêts blancs et d'identité blanche. Si les Noirs, les Hispaniques et les autres groupes cadrent leurs griefs en fonction de leur race, alors les Blancs vont faire pareil, surtout en devenant minoritaires dans le pays». Elle accuse aussi les Démocrates d'avoir ignoré les difficultés spécifiques des blancs pauvres ou issus de la classe ouvrière, comme la hausse de la mortalité. Si, en son temps, Bill Clinton avait pu convaincre des électeurs de sa sincérité, lorsqu'il avait déclaré qu'il «ressentait leurs souffrances», avec Trump, les Blancs désavantagés ont eu l'impression que le Républicain «voyait leurs souffrances», explique Swain, «comme je suis persuadée qu'il voit les souffrances des mères de Chicago dont les enfants sont décimés par la guerre des gangs».

Les opinions de Swain rejoignent celles de Trump sur un sujet encore plus polémique: l'islam. En janvier 2015, peu après le massacre de Charlie Hebdo, Swain publiait une tribune dans le Tennessean, à l'origine de manifestations et de plaintes pour apologie de la haine raciale. Swain, convertie au christianisme évangélique depuis le début des années 2000, y écrit que si l'islam fait pour elle partie des religions abrahamiques, elle en était venue à la considérer «différente des autres religions présentes aux États-Unis» tant elle «représente un risque absolu pour nous et nos enfants, à moins de mieux savoir la contrôler».

L'islam et la place de la femme

Aujourd'hui, Swain admet qu'elle «formulerait peut-être les choses autrement» si elle avait à la réécrire. Elle voudrait que les immigrés musulmans soient mieux valorisés lorsqu'ils «s'intègrent vraiment» et «acceptent les libertés d'autrui». Mais la religion musulmane, en elle-même, elle la regarde toujours d'un œil très suspicieux. «A mon avis, les musulmans les plus zélés –s'ils suivent réellement les enseignements de leur religion, vont être plus extrêmes». Les propos de Swain font ici écho à ceux de polémistes islamophobes pour qui l'asservissement ou même le massacre des infidèles est au cœur du message islamique.

Et c'est sur ce sujet que de nombreuses trumpistes américaines se retrouvent avec les conservatrices européennes. L'idée commune, c'est que l'indépendance féminine est au fondement de la civilisation occidentale moderne, que l'émancipation féminine est aujourd'hui menacée par des forces culturelles ayant infiltré l'Europe et les États-Unis avec l'arrivée des immigrés musulmans. Les États-Unis n'ont rien à voir avec l'Europe sur le plan de la densité démographique musulmane. Reste qu'aux États-Unis, quelques attentats commis par des terroristes islamistes nés sur le territoire américain ont exacerbé des angoisses qui, autrement, seraient restées silencieuses ou bien plus discrètes.

Les images de réfugiés originaires du Moyen-Orient affluant en Europe, et les critiques faites quotidiennement à l'Europe pour sa mauvaise gestion de cette crise migratoire, n'ont fait que renforcer ce phénomène aux États-Unis –même si le niveau d'inquiétude y est encore très loin de celui qui s'exprime en Europe. Les propos de Swain pourraient sembler abrupts, mais c'est bien peu si on les compare à ceux d'Anne-Marie Waters, la militante britannique de Pegida, dont le flux Twitter est une longue et obsédante litanie de crimes et d'actes terroristes commis par des musulmans. Dans un de ces tweets, elle mentionne un article sur un chauffeur Uber condamné pour viol en Australie et commente «Oh tiens, c'est fou, un violeur qui s'appelle Mohammed».

Rêve d'un «muslim ban» en Europe

Des propos qui auront valu à Waters d'être accusée de racisme et de sectarisme, même de la part d'une ancienne alliée, Maryam Namazie, militante des droits humains née en Iran, ex-musulmane devenue athée, et qui partage son opposition à l'installation de tribunaux islamiques au Royaume-Uni. Mais Waters n'en a cure. Au cours d'une conversation téléphonique où elle se montre polie mais passionnée, elle me dit se voir comme une combattante, en lutte pour la survie des femmes.

Selon elle, le problème est simple. Dans les pays à majorité musulmane, la misogynie est endémique, et beaucoup trop de migrants qui n'ont jamais vécu à proximité de femmes libres et non-voilées importent ces attitudes avec eux. «L'immigration de masse en provenance de ces sociétés –c'est un cauchemar pour les femmes européennes», me dit-elle dans un souffle. Elle est persuadée que la seule solution est une interdiction totale de l'immigration musulmane. «C'est une conclusion à laquelle personne ne veut arriver», commente-t-elle. Mais si la liberté des femmes européennes exige une telle interdiction «alors j'interdirai l'entrée des musulmans sur le territoire européen».

Ancienne membre du parti travailliste, Waters est passablement dégoûtée parce qu'elle considère comme une trahison de la gauche. Aujourd'hui, dit-elle, les partis de droite traditionnelle «s'opposent aux crimes commis contre les femmes et les homosexuels» et ce même si leurs rangs dégorgent de «sexistes à la papa qui seraient heureux de voir les femmes occidentales retourner fissa à la cuisine». C'est une réalité qu'elle accepte. Waters estime qu'elle aurait voté pour Trump si elle avait été Américaine, malgré ses positions anti-IVG. Tout ce qu'il pourrait faire pour restreindre les droits reproductifs, pense-t-elle, n'est pas aussi dangereux que de «laisser des millions de gens entrer dans votre pays alors qu'ils lui sont incompatibles».

Contrairement à de nombreux contempteurs de l'extrémisme islamique, Waters ne s'en prend pas seulement à la religion, mais aussi aux musulmans, parfois en des termes des plus odieux. Dans un de ses tweets mentionnant des agressions attribuées à des immigrés musulmans, elle commente «A une époque, c'est aux cheveux blonds et à ABBA qu'on pensait lorsqu'il était question de Suède. Aujourd'hui, c'est au viol et à la violence». Sauf que derrière les excès et les insultes, le problème est légitime. Même chez les progressistes, on admet de plus en plus que des communautés musulmanes mal intégrées sont une source de tensions, qui ne peuvent pas être exclusivement attribuées à l'intolérance des autochtones.

Alimenter la machine à spéculations

La télévision française [1] a récemment soulevé le problème de quartiers, à majorité musulmane, où les femmes se sentent obligées de s'habiller de manière austère et d'éviter certains commerces et cafés. La Suède n'est peut-être pas «la capitale européenne du viol», comme le prétend Waters –pour beaucoup, la hausse des statistiques observée ces dernières années dans ce pays est notamment due à l’adoption d'une définition du viol plus large que dans d'autres contrées. Sauf que Paulina Neuding, chroniqueuse pour le quotidien de centre-droit Svenska Dagbladet, confirme une explosion de la criminalité sexuelle parallèle à l'afflux de migrants. Et le plus probable, selon elle, c'est que cela soit effectivement dû à une augmentation des crimes commis par ces derniers. Le gouvernement suédois refuse de publier des statistiques spécifiant l'origine ethnique des auteurs de crimes et de délits, me dit-elle, ce qui ne fait qu'accélérer la machine à spéculations.

En vérité, m'explique Manne Gerell, criminologue à l’université de Malmö, le gouvernement consigne bien l'origine des délinquants et des criminels, mais dans un registre différent de celui de leurs actes, ce qui rend les comparaisons difficiles.

Selon Neuding, l'afflux rapide de migrants et leur mauvaise intégration créent des problèmes concrets au quotidien. «Si le pouvoir et les médias traditionnels n'en parlent pas, alors les gens sont incités à se tourner vers les partis populistes», affirme-t-elle. Ces prochaines années, elle prédit une exacerbation des sentiments anti-immigrés, avec non seulement une demande de plus en plus forte d'une restriction de l'immigration, mais aussi d'expulsions d'immigrés.

Les électrices, nouvelle cible des partis populistes? 

Dans de nombreuses régions du monde, l'extrémisme islamiste demeure une menace réelle. Et parallèlement, beaucoup d'immigrés musulmans de première ou de deuxième génération mal assimilés demeurent une source de tensions dans de nombreux pays d'Europe. Certains pays, à l'instar de la Hongrie ou de la Slovaquie, ne veulent visiblement pas de musulmans sur leur sol. Aux États-Unis, Trump a instrumentalisé ces problèmes européens et s'en est pris aux musulmans comme jamais aucun président américain avant lui.

Quelle est donc la prochaine étape? En Europe et aux États-Unis, le conservatisme populiste va-t-il continuer à attirer toujours plus de femmes? Et plus de partisans en général?

Historiquement, la base électorale des partis nationalistes et d'extrême-droite européens manifeste un sexe-ratio très déséquilibré en faveur des hommes, constituant quasiment les deux-tiers de cet électorat. (A titre de comparaison, 43% des électeurs de Trump ont été des électrices). Une situation qui pourrait changer. Selon une étude publiée en 2012 par Counterpoint, un institut de recherche londonien, si les adhérents des partis d'extrême-droite sont en tendance des hommes, le fossé sexuel s'atténue largement chez les «radicaux indécis», c'est-à-dire les électeurs non militants et non fixés dans leur vote. Dans bon nombre de pays, les femmes sont mêmes majoritaires chez les «radicaux potentiels», soit ceux qui n'ont jamais encore voté pour ces partis, mais qui pourraient le faire. En France, par exemple, où les femmes se déplacent bien plus aux urnes que les hommes, l'avenir électoral pourrait appartenir à des candidats capables d'attirer les femmes, en les persuadant que l'islam représente une menace vitale pour leurs droits et leur sécurité.

Jeter de l'huile sur le feu islamophobe

Face à tout cela, comment se place une Américaine musulmane électrice de Trump? Asra Nomani, l'ancienne reporter du Wall Street Journal, sait bien qu'en matière d'islam, les partisans de Trump trempent souvent dans les amalgames. Selon elle, c'est largement une question d'ignorance. «Je pense qu'ils pourraient se renseigner», dit-elle. Par contre, elle est bien plus préoccupée par la «droite islamique» –les associations musulmanes américaines défendant un «ordre conservateur», et notamment des normes répressives de «pudeur» pour les femmes ou de non-mixité dans les mosquées, sous couvert de protection des droits civiques des musulmans. Parmi ses cibles, certains groupes sont largement vus comme «modérés» par la gauche américaine, à l'instar du CAIR, le Conseil des relations américano-islamiques.

Asra Nomani est tout particulièrement consternée par ce qui, selon elle, s'apparente à une propension de la gauche à s'allier avec des réactionnaires musulmans. Elle mentionne un article de ThinkProgress, site progressiste réputé, répertoriant les manifestations anti «muslim ban». Deux manifestations ont lieu au Centre islamique de Washington, grande mosquée et centre culturel, duquel Asra Nomani et d'autres militantes ont un jour été expulsées manu militari pour avoir voulu prier dans la partie réservée aux hommes.

Selon Nomani, minimiser la nature religieuse de l'extrémisme islamiste relève des mêmes compromissions. En juin 2016, lorsque Trump s'en était pris à Obama qui n'avait pas parlé de «terrorisme islamique radical» après la tuerie du Pulse d'Orlando, de nombreux libéraux s'étaient indignés et avaient accusé Trump de jeter de l'huile sur le feu islamophobe. Nomani, qui a voté pour Obama et pour tous les autres candidats démocrates depuis sa majorité, allait au contraire s'en féliciter.

Faut-il voter pour une femme parce que c'est une femme?

La «pensée tribale» pro-Clinton qui a déferlé dans son entourage, explique Nomani, a été la goutte qui a fait déborder le vase. Idem pour les propos de Madeleine Albright, ancienne Secrétaire d’État, et de Gloria Steinem, icône féministe, qualifiant peu ou prou de traîtresses les jeunes femmes qui allaient se ranger derrière Bernie Sanders lors de la primaire démocrate. «C'est justement tout le problème, tacle Nomani. Cette incapacité à concevoir combien les femmes ne sortent pas toutes du même moule».

A l'évidence, des femmes occidentales font face à de nouvelles angoisses et de nouvelles frustrations, et cherchent un soutien que la politique traditionnelle ne peut leur offrir. «C'est un différent féminisme et un différent populisme», résume Hochschild de Berkeley, en parlant des femmes de l'Amérique profonde qui ont voté pour Trump et révèrent Palin. Et même si toutes les pro-Trump ne se considéreraient pas comme populistes, cette catégorie leur sied assez bien. Elles feront sans doute hurler les féministes mainstream, mais ces femmes, pour de nombreuses raisons, en ont leur claque des féministes mainstream. Elles sont déterminées à trouver leur propre voie d'émancipation. Et s'il est parfaitement légitime de questionner leur choix –Trump est-il vraiment le meilleur vecteur pour leur révolte?–, leurs préoccupations et leurs griefs exigent d'être entendus.

Aux États-Unis, l'avenir de cette nouvelle base électorale se joue largement sur la réussite de cette instable administration. De l'autre côté de l'Atlantique, en Europe, une femme populiste d'extrême-droite pourrait bientôt connaître son heure de gloire, si jamais Marine Le Pen remporte l'élection présidentielle française. C'est un scénario gynocratique que bon nombre de féministes n'auraient pas pu prévoir, et encore moins désirer. Reste que les femmes derrière ce mouvement suivent leur propre partition. Les féministes et les politiciens seront bien obligés de composer avec elles.

1 — Cet article a initialement été publié sur un Foreign Policy, un magazine américain Retourner à l'article

 

 

Cathy Young
Cathy Young (2 articles)
Journaliste
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