Culture

«Austerlitz», un joyau au festival Cinéma du réel

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 24.03.2017 à 17 h 21

Un des principaux festivals de documentaires, Cinéma du réel, se tient du 24 mars au 2 avril à Paris. Au sein d'une programmation pléthorique, pleins feux sur un film exceptionnel, «Austerlitz» de Sergei Loznitsa.

Ce vendredi 24 mars s’ouvre la 39e édition du festival Cinéma du réel, une des plus importantes manifestations dédiées au documentaire. Le Centre Pompidou en est le lieu principal, même si des séances ont également lieu dans plusieurs autres sites du centre de Paris (Luminor, Forum des images, Centre Wallonie-Bruxelles).

Impossible de décrire toute la richesse des propositions qui composent un programme avec plusieurs compétitions de films récents, où figurent des noms prometteurs (Nicolas Klotz, Sylvain George, Régis Sauder, Lucile Chaufour, Paz Encina, Raed Andoni) et dont on sait d’expérience qu’il y aura d’inattendues et réjouissantes découvertes à y faire.

Mais aussi, entre autre autres, un ensemble consacré au nouveau cinéma afro-américain, Rebelles à Los Angeles, accompagné d’une rétrospective du vétéran Charles Burnett, une intégrale du documentariste et anthropologue brésilien Andrea Tonacci, des pépites tel l’hommage à Manoel de Oliveira par son disciple Joao Botelho, déjà repéré à Locarno, ou la rencontre avec Rasha Salti, la nouvelle responsable de La Lucarne sur Arte, qui depuis vingt ans permet la naissance et la visibilité de nombreux projets documentaires originaux.

Des selfies dans le camp de concentration

Au sein de cette offre pléthorique, on se contentera de distinguer ici une œuvre exceptionnelle. Sous un titre qui reprend celui d’un des plus beaux livres jamais publiés, Austerlitz de W. G. Sebald, le cinéaste ukrainien Sergei Loznitsa propose une expérience de cinéma à la fois bouleversante et stimulante.


En plans fixes noir et blanc, Loznitsa filme les hordes de vacanciers en shorts et T-shirts fantaisie qui débarquent, souvent en rigolant, dans un camp de concentration. Il fait beau et très chaud. On est en famille, en groupe de voyage organisé, entre copains. On fait des selfies devant le portail avec l’inscription Arbeit macht frei à l’entrée de ce qui fut le plus grand camp nazi, Oranienburg-Sachsenhausen.

On songe au titre du beau film de Robert Thalheim, Et puis les touristes, qui se passait à Auschwitz, où une partie des images d’Austerlitz, celles des chambres à gaz et des crématoires, ont également été tournées.

L’affaire semble entendue, nous voici témoin du contraste choquant entre les lieux de la tragédie et l’apparence vulgaire, désinvolte, consumériste, voyeuse, moutonnière de ces consommateurs du loisir de masse. En effet, c’est cela, et tous ces adjectifs sont justifiés. Si le film durait dix minutes, l’affaire serait close. Il dure 93 minutes.

Et l’affaire est au contraire extraordinairement ouverte, complexe. Qui sont-ils? Pourquoi, quand rien ne les y forcent, prennent-ils sur leurs vacances pour venir là? Qui sommes-nous pour les juger? Comment chacun d’entre nous se comporterait-il dans un tel endroit? Comment Loznitsa choisit-il de les filmer –et donc choisit-il de ne pas les filmer?

Le miracle du cinéma

C’est le très exact miracle du cinéma lui-même de laisser peu à peu ces questions se déployer que le film  laisse affleurer, plan fixe après plan fixe, sans un mot de commentaire –mais avec le son, et parfois des bribes de ce que les guides expliquent aux groupes qui les suivent.

Ces questions sont des questions d’histoire et de vivre ensemble aujourd’hui, des questions de politiques et d'intimité. Telles que les soulève peu à peu le film, ces questions ne méprisent personne et ne tiennent rien pour réglé d’avance. Ce sont des questions de regards, le regards de ceux qui ont conçu ces dispositifs mémoriels in situ, le regards de ceux qui visitent, le regard du cinéaste, le regard de chaque spectateur.

Plan-séquence après plan séquence, regardant ces gens regarder ce que nous ne verrons pas, Sergei Loznitsa construit une extraordinaire invitation à déplacer sans cesse notre propre vision, nos propres jugements.

La terreur nazie et la Shoah ne sont pas ici un prétexte. Ils sont cette catastrophe extrême qui a aussi poussé à l’extrême la question du regard, au cinéma plus que partout ailleurs.

Minimalisme brillant

Mais en filmant aujourd’hui ces masses de gens qui ressemblent à des dizaines de millions d'autres vacanciers (occidentaux), sans perdre en chemin ce qu’il y a d’obscène dans cette situation –il y en a!– Loznitsa rend proche ce qu’il est aussi trop confortable de renvoyer dans les hauteurs abstraites de l’absolu et du sacré. Il ramène parmi nous ce dont témoignent ces lieux. Exécuté avec la plus extrême retenue par le cinéaste, le geste n'en est que plus violent.

Comme le rappelaient les derniers mots de Jean Cayrol à la fin de Nuit et brouillard, tout cela s’est passé ici, en ce bas monde qui est toujours le nôtre. Les bourreaux et les victimes ont été très semblables à ces types qui prennent la pause sur un poteau d’exécution pendant que leur copine les mitraillent à coups d’Iphone, de ces minettes qui jouent à faire tenir une bouteille d’eau sur leur tête devant la salle de torture de la Gestapo, de ces pères de famille pressés devant le crématoire de Birkenau.

Austerlitz, avec son dispositif minimaliste, est ainsi un film qui met quiconque accepte d’aller à sa rencontre en mouvement –mouvements internes complexes, contradictoires, parfois comiques (mais oui) et parfois très inconfortables, surtout de plus en plus émouvants. Il y a ainsi dans ce minimalisme-là, outre sa grande intelligence de ce que peut le cinéma, une inattendue et très puissante générosité.      

Le film est présenté le 24 mars à 18h30 au Centre Pompidou et le 25 à 16 heures au Luminor, à chaque fois suivi d'un débat.

Jean-Michel Frodon
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Critique
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