France

La réincarnation de Hollande en Macron

Eric Dupin, mis à jour le 23.03.2017 à 13 h 54

Cette élection présidentielle nous offre un formidable paradoxe: le chef de l'Etat a été dans l'incapacité politique de se représenter et c'est pourtant l'un de ses poulains qui tient la corde. Mieux, le projet de Macron rappelle étrangement les idées prônées par le jeune Hollande.

François Hollande et Emmanuel Macron, le 23 mai 2016 à L'Élysée | CHARLES PLATIAU / AFP

François Hollande et Emmanuel Macron, le 23 mai 2016 à L'Élysée | CHARLES PLATIAU / AFP

«Je me suis souvent présenté à l'étranger comme l'homme qui travaille avec Emmanuel Macron», plaisanta François Hollande, le 15 juillet 2014, lors du buffet organisé à l'Elysée pour le départ de son conseiller économique et secrétaire général adjoint de la présidence de la République. L'histoire donnera peut-être à cette blague une étrange vertu prémonitoire si Macron succède à Hollande en mai prochain.

C'est le formidable paradoxe de cette campagne présidentielle: massivement impopulaire, incapable de son propre aveu de rassembler à nouveau la gauche, le chef de l'État sortant a dû renoncer à se représenter devant le suffrage universel. Or c'est précisément l'un de ses poulains, qui a joué un rôle majeur dans son quinquennat à l'Elysée puis au gouvernement, qui fait aujourd'hui figure de favori pour cette élection.

Jeu de miroirs

«Emmanuel Macron, c'est moi», avait bizarrement lâché Hollande, un soir de juin 2015, à ses fatidiques confesseurs Gérard Davet et Fabrice Lhomme. Le chef de l'État ne tarissait pas d'éloges pour le jeune ministre qui n'hésitait pourtant pas, déjà, à pratiquer un art de la «transgression» qui hérissait la gauche. «C'est un garçon qui a une certaine sensibilité sur le plan de l'économie, mais il a aussi les fondamentaux politiques de la gauche», l'excusait Hollande en une sorte d'auto-portrait implicite.

Hollande a très longtemps cru, et cela jusqu'au début de l'été 2016, que Macron, perçu comme un «bon camarade», resterait «loyal» à son endroit avant de penser qu'il ne pourrait pas, de toute manière, faire plus de «7, 8 voire 10%», s'il se présentait à l'élection présidentielle.

L'activisme de son ancien protégé a pourtant été l'un des éléments qui l'a empêché de se représenter. Macron est par la suite parvenu à forcer son passage dans la campagne présidentielle dans une version inédite de la «France unie», la thématique d'une réconciliation nationale généralement portée par un président sortant en mal de reconduction de son mandat, tel François Mitterrand en 1988.

La bonne fortune de Macron doit vraisemblablement inspirer à Hollande des sentiments violemment mélangés au point qu'il se garde pour l'heure de donner son sentiment sur la campagne. D'un côté, sa «créature» l'a trahi pour lui oser chercher à lui prendre son fauteuil. De l'autre, il peut regarder le candidat «en marche» comme une manière de se réincarner en ce qu'il aurait rêvé d'être.

Les rapports à la politique de Hollande et Macron n'ont certes rien à voir. L'actuel chef de l'État est un homme de parti qui a été premier secrétaire du PS pendant neuf années. A l'inverse, le fondateur de «En marche !» se veut un homme neuf à la tête d'un mouvement résolument transpartisan. Hollande a bâti sa carrière par un patient labourage de terrain, réussissant à s'implanter dans le fief même de Jacques Chirac, la Corrèze. Vierge au regard du suffrage universel, Macron n'a jamais été candidat ou élu nulle part.

Fièvre modernisatrice

Si les pratiques diffèrent radicalement, les buts politiques poursuivis par Hollande et Macron sont moins différents qu'on ne pourrait le croire. La ligne libérale de gauche du candidat marcheur rappelle étrangement l'orientation préconisée par le club dit des «transcourants» qui tenta de convaincre le PS de se convertir au modernisme dès le milieu des années 1980.

C'est à Lorient, dont le maire fut longtemps le socialiste Jean-Yves Le Drian, que les «transcourants» se réunissaient tous les étés à partir de 1985. Comme par hasard, le ministre de la Défense rejoint désormais les soutiens de Macron, annonce Ouest France ce jeudi. Ce dernier veut en effet s'inscrire dans la continuité de ce qui a été fait pendant le quinquennat Hollande et a même laissé entendre qu'il maintiendrait Le Drian à son poste.

Jean Pierre Mignard, un autre des cinq dirigeants de ce groupe des «transcourants» (composé également de Jean-Yves Le Drian, François Hollande, Jean-Michel Gaillard [décédé] et Jean-Pierre Jouyet) a déjà fortement pris parti pour l'ancien ministre de l'Economie. Bernard Poignant, conseiller personnel de Hollande, qui vient de quitter l'Elysée pour s'engager aux côtés de Macron, a fait partie de la même bande.

Les idées macroniennes n'ont rien pour les dépayser. Les «transcourants» avait fait paraître, en 1985, un ouvrage intitulé «La gauche bouge», véritable manifeste pour la conversion du PS au libéralisme économique. On y invoquait déjà «l'abaissement du coût du travail» comme la lutte contre les «professions fermées».

Il y a plusieurs décennies, ce club souhaitait encore «rendre plus flexible le marché du travail» et plaidait en faveur d'une «réhabilitation légitime du profit». «Nous étions même même, en dernier ressort, pour les petits boulots», se souvient Mignard , à une époque où l'ubérisation du travail était loin d'avoir pointé le bout de son nez.

En 2007, dans une adresse à Ségolène Royal, qui a également participé à l'aventure des «transcourants», Mignard relevait que cette acceptation pleine et entière de l'économie de marché compensée par des réformes d'inspiration social-libérale avait produit une vision cohérente qui aurait pu servir de doctrine à une gauche française «modernisée». «Ce sont le courage et la volonté qui ont fait défaut», déplorait-il.

Ce courage et cette volonté semblent également avoir manqué, dans cette perspective, au président Hollande. Si sa politique de l'offre, de réduction du coût du travail (CICE) et de flexibilisation de son marché (loi El-Khomri) est incontestablement allée en ce sens, le chef de l'État n'a pas su ou voulu tenir un discours politique cohérent avec ces choix. Macron tire ici la logique d'un quinquennat Hollande souvent considéré comme «inachevé» en se départissant de la prudence synthétique proverbiale du président sortant.

Tropisme centriste

Le groupe des «transcourants» a rapidement trouvé en Jacques Delors le champion de ses idées. Fédéraliste européen, apôtre du «dialogue social», passé du gaulliste Jacques Chaban-Delmas au socialiste François Mitterrand, cet autre ancien ministre de l'Economie, promu président de la Commission européenne, est naturellement devenu le candidat désiré des amis de Hollande.

Delors présidera le club «Démocratie 2000» regroupant les «transcourants». Il créera ensuite, en 1993, le club «Témoin» où s'activèrent les animateurs de ce groupe. L'apogée de celui-ci de situe à l'été 1994, lorsque 600 militants se pressèrent à Lorient pour acclamer le candidat présumé à l'élection présidentielle Delors.

On le sait, le 11 décembre 1994, Delors annonça qu'il renonçait à cette candidature après avoir brillamment exposé son programme à une Anne Sinclair médusée. Il est important de se souvenir que la principale raison alors invoquée par l'ancien président de la Commission européenne fut qu'il se sentait incapable de réunir autour de lui une majorité législative permettant de mettre en œuvre son projet. Delors ne voulait surtout pas être prisonnier d'une majorité socialiste ou de gauche.

«Ce sont le courage et la volonté qui ont fait défaut», pourrait à nouveau dire Mignard qui reproche, par ailleurs, à Hollande de ne pas avoir su associer François Bayrou à son action gouvernementale. Or la volonté de transcender le clivage droite gauche faisait partie des gênes des «transcourants».

«Lorsque l’on préparait la candidature de Jacques Delors à l’élection présidentielle de 1995, on faisait des réunions avec Michèle Barzach, François Léotard, Patrick Devedjian ou Jean-Pierre Delalande, pour envisager comment des personnalités de la droite proeuropéenne pourraient converger avec nous», confie Mignard.

L'entreprise de Macron consistant à équilibrer, autant que faire se peut, soutiens de gauche et de droite rappelle ainsi l'ancienne quête delorienne. À ce détail près que le candidat en marche est autrement plus confiant dans ses capacités à utiliser le tremplin des institutions de la Vème République pour constituer une majorité législative de son obédience.

Le courage et la volonté

Le renoncement de Hollande en 2016 rappelle celui de Delors en 1994 en ce sens que les deux personnalités doutaient ouvertement de leur pouvoir de rassemblement. Avec l'audace de sa jeunesse, Macron ne s'est pas laissé arrêter par de telles craintes. Un succès de sa surprenante entreprise donnerait, ainsi curieusement corps aux vieux rêves caressés par Hollande et ses amis.

Que l'on se comprenne bien. Je n'insinue en rien que la candidature Macron est une manœuvre machiavélique ourdie à l'Elysée. Hollande a, bien au contraire, toutes les raisons d'être profondément marri d'avoir été mis échec et mat dans une partie reprise, avec une réussite potentielle, par l'un de siens.

Mais il peut se consoler en songeant à la relecture historique possible de son quinquennat à la lumière d'une élection de son ancien conseiller et ministre à l'Elysée. Le président Hollande serait alors considéré comme l'homme d'État qui, fut-ce à son corps défendant, aura passé le flambeau à une nouvelle génération pour poursuivre la modernisation libérale entreprise sous son propre quinquennat.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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