France

Politique de la défense: coopération renforcée ou prise d'indépendance?

Gilles Bridier, mis à jour le 31.03.2017 à 16 h 26

Face à Marine Le Pen qui envisage de doubler d’ici à 2022 le budget de la Défense pour assurer la sécurité d’une France totalement indépendante, Fillon, Hamon et Macron préconisent de renforcer la coopération militaire européenne. Ce qui ne convient pas à Mélenchon.

Des soldats français mobilisés dans le cadre de l'OTAN I Raul Mee / AFP

Des soldats français mobilisés dans le cadre de l'OTAN I Raul Mee / AFP

Un sourire au coin des lèvres, François Fillon a lâché: «Irréaliste». À ce moment du débat du 20 mars opposant sur TF1 cinq des candidats à l’élection présidentielle, Marine Le Pen plantait le décor de ses ambitions en matière de défense pour une France indépendante sortie de l’Union européenne.

À l’inverse, avant elle, Benoît Hamon venait d’appeler à une initiative française de défense européenne. Parce que «moins d’Amérique, ce doit être plus d’Europe», a-t-il affirmé en réponse aux menaces que Washington fait peser sur l’Otan.

Pas si loin, finalement, de la position de François Fillon considérant que les Européens devaient se répartir la tâche de leur sécurité. Ni de celle d’Emmanuel Macron favorable à des partenariats structurés.

Et tous à l’opposé de Jean-Luc Mélenchon qui, aspirant à devenir un président de la paix, rejetait le principe d’une Europe de la défense qui serait une Europe de la guerre.

Désaccrords à gauche

Après deux heures trente de confrontation, trois positions distinctes se sont dégagées sur la défense. On distinguait les partisans d’une stratégie française dans un cadre européen, avec le candidat socialiste, celui de la droite et du centre et le fondateur du mouvement En marche!. Ils s’opposaient au cavalier seul de la présidente du Front national et à la posture pacifiste du chef de file des insoumis.

On vit d’ailleurs sur ce dossier Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, souvent assez proches sur d’autres registres, en profond désaccord du fait de la volonté exprimée par le premier de vouloir augmenter le budget français de la défense afin maintenir les capacités opérationnelles de l’armée. Une position en rupture avec la politique historiquement menée par la gauche pour réduire les dépenses militaires.

Un relèvement des menaces

Mais il est vrai que la situation géopolitique est bouleversée, ce qui amène à reconsidérer la place de la France dans le monde, les conditions de sa sécurité et la politique à mener pour adapter les moyens aux objectifs et aux menaces.

La montée du terrorisme intégriste dans un Moyen-Orient instable et surarmé, la volte-face des États-Unis pour ne plus jouer un rôle de gendarme du monde après le désengagement affiché du nouveau président américain Donald Trump, la volonté démontrée par Vladimir Poutine d’intervenir à l’extérieur de ses frontières –en Syrie comme en Europe orientale– pour accroître le rayonnement de la Russie, et les tendances belliqueuses de Pékin qui se manifestent en même temps que la Chine affirme son pouvoir sur la scène internationale… tous ces éléments créent un nouveau contexte que la chute du mur de Berlin et le démantèlement du bloc soviétique avaient fait oublier.

Les motifs de ce bouleversement procèdent de logiques à tiroirs. Par exemple, le pétrole du Moyen-Orient obligeait les États-Unis à soutenir leur allié saoudien au nom de la sécurité de leur approvisionnement en hydrocarbures, confortant Ryad dans ses fonctions de gendarme régional face à un Irak défait et à un Iran affaibli par un embargo international. Mais la sécurité énergétique des États-Unis ne passe plus forcément par le Moyen-Orient, et l’Arabie saoudite a compris qu’elle ne pouvait plus autant compter sur le soutien de Washington.

Poutine met la pression

Parallèlement Moscou, voulant retrouver son influence d’antan, vient en aide au président syrien au côté de l’Iran chiite, l’ennemi historique de l’Arabie wahhabite, une branche du sunnisme. Et cela au moment où, au Yémen, Téhéran empiéte sur la zone d’influence de Ryad.

Dans ce contexte, les pays du Golfe (Arabie saoudite, Oman, le Koweït, Bahreïn, Émirats arabes unis et Qatar) réunis au sein d’un même conseil de coopération ont augmenté leurs importations d’armes de plus de 70% entre 2010 et 2014 par rapport à la période précédente de cinq années. A elle seule, l’Arabie saoudite s’est hissée au rang de deuxième importateur mondial d’armes entre 2011 et 2015, indique le Sipri. Transformant un peu plus la région en un baril de poudre dont l’explosion n’épargnerait ni les belligérants directs, ni leurs alliés. Notons au passage que sur cette période, la Chine est devenue le troisième importateur mondial d’armes lourdes.

Mais il n’y a pas que le Moyen-Orient. En Europe même, les tensions montent depuis l’annexion de la Crimée par la Russie et le conflit avec l’Ukraine. Ce qui pousse Jean-Luc Mélenchon à réclamer une conférence de sécurité, «de l’Atlantique à l’Oural», pour redéfinir les frontières sur le continent et en même temps regrouper les pays qui refuseraient d’entrer dans des logiques de guerre. L’Europe est donc elle-même source d’inquiétude.

Le coût de l’isolement

C’est pourquoi, au nom de la sécurité du pays, Marine Le Pen qui veut que personne ne décide à la place de la France des conditions de sa sécurité, propose d’augmenter les moyens militaires en conséquence. Or, les masses en question sont énormes. Le budget de la Défense est le deuxième budget de l’État derrière l’Éducation nationale avec, pour 2017, 32,4 milliards d’euros. Ce qui, si on ajoute les opérations extérieures de l’État et les retraites des anciens combattants, correspond aujourd’hui à environ 1,7% de PIB.

Insuffisant, pour Marine Le Pen, qui fixe des objectifs de 2% de PIB dès 2018 et 3% en fin de mandat. Soit, par rapport à 2017, une rallonge d’une douzaine de milliards d’euros dès l’an prochain et plus du doublement du total du budget en 2022! Un surcoût énorme, financé… par le milliard d’euros de l’aide médicale d’État pour les étrangers en situation irrégulière qui serait supprimée, et les économies réalisées par la sortie de la France de l’Union européenne –soit quelque 9 milliards d’euros en solde net. On est loin du compte, surtout si l’on considère le délai de plusieurs années nécessaire à une hypothétique sortie de l’Union européenne!

Mesures en cours

D’où le sourire sarcastique de François Fillon. Le candidat de la droite et du centre devrait néanmoins se souvenir que les budgets du ministère de la Défense ont été réduits de moitié, de 3% à 1,5% du PIB, en une trentaine d’années. Marine Le Pen propose donc un retour en arrière de trois décennies.

Toutefois, la situation économique a bien changé. Certes, le besoin de renflouer les moyens militaires est réel. C’est d’ailleurs le sens des décisions prises par François Hollande après les actes terroristes en France, qui ont consisté en priorité à geler les effectifs pour enrayer leur diminution prévue dans la loi de programmation militaire approuvée par Nicolas Sarkozy avec François Fillon. Mais cette inversion de tendances a des limites. C’est aussi le sens des déclarations du chef de l’État, jugeant fin 2016 que les militaires disposent maintenant «des ressources nécessaires», mais que des «efforts supplémentaires» devront être consentis.

L’ouverture vers une initiative européenne

Aussi, pour relever le niveau de sécurité sans affecter à la Défense des montants gigantesques au détriment d’autres ministères, c’est dans un cadre européen que Fillon, Hamon et Macron envisagent une adaptation des moyens (une option interdite à Marine Le Pen arc-boutée sur sa sortie de l’Union). Sans oublier la possibilité qui devrait être donnée à la France d’exclure du calcul de son déficit les dépenses liées aux opérations extérieures qui concernent la sauvegarde des intérêts européens, et pas seulement français.

Cette initiative européenne n’empêche pas Benoît Hamon de prôner de toute façon une hausse du budget de la défense à 2% du PIB, et François Fillon de la juger compatible avec la sauvegarde de l’indépendance nationale.

Quant à Emmanuel Macron, qui insiste sur le respect des alliances notamment dans le cadre de l’Otan, il se tourne notamment vers l’Allemagne pour mettre en place des partenariats structurés. C'est-à-dire une coopération renforcée, concept en vogue pour insuffler une dynamique à plusieurs vitesses à la construction européenne.   

Des appuis vers l’Allemagne et même le Royaume-Uni

Or, précisément, l’Allemagne fait montre de détermination en matière de défense. De 31 milliards d’euros en 2011, elle projette de faire passer son budget à 39 milliards d’euros en 2020, indique La Tribune. Et de 1,2% du PIB du pays actuellement, l’objectif affiché vise les 2%, conformément aux préconisations de l’Otan. À ce point volontariste, l’Allemagne pourrait devenir un partenaire à part entière dans une Europe de la Défense. Avec la Belgique, l’Espagne, le Luxembourg et la Pologne, eux aussi parties prenantes de l’Eurocorps auxquels sont associés l’Italie et la Grèce.

Jusqu’à présent, cette structure a juste fait preuve d’une efficacité fort réduite. Mais sous la pression des tensions internationales, la coopération mériterait de changer de dimension, avec en plus le Royaume Uni qui, même en dehors de l’Europe, devrait maintenir les accords bilatéraux passés avec la France en matière de défense. «S’il est évident que le Brexit ne peut avoir un effet positif sur la coopération franco-britannique dans le domaine de la défense, il ne scellera certainement pas la fin du traité de Lancaster House (2010) et de la coopération franco-britannique», analyse l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris). Ce qui conforterait l’idée d’une Europe de la défense éventuellement élargie.

«Partager le fardeau»

Resterait malgré tout pour le prochain président, s’il était favorable à inscrire l’effort de défense français dans un cadre européen, à trouver les conditions d’un partage du commandement qui convienne aux états-majors des armées. C’est le point qui a toujours, jusqu’à présent, empêché de consolider les partenariats tant dans les coopérations industrielles pour les matériels militaires qu’au niveau opérationnel.

Toutefois, des avancées ont été possibles au sein d’Airbus pour construire l’avion de transport militaire A400M, ou pour l’hélicoptère franco-allemand de combat Tigre, ou sur le projet franco-britannique de drône militaire… Et une expérience est acquise dans le cadre du commandement intégré de l’Otan, rejoint par la France en 2009. Des opérations permettent par ailleurs de vérifier l’interopérabilité des armées. Les impératifs à la fois économiques et de sécurité pourraient contraindre le pouvoir politique, en France mais aussi dans les autres pays européens, à aller plus loin dans ce type de coopération pour «partager le fardeau». C’est la voie choisie par une majorité de candidats de ce débat.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (656 articles)
Journaliste
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