France

Quelques minutes de débat sur l'islam montrent comment Macron évolue

Claude Askolovitch, mis à jour le 21.03.2017 à 10 h 19

Après une heure de débat présidentiel ce lundi 20 mars sur TF1, la candidate du Front national et le patron d'En Marche! ont révélé ce qu'ils associent à l'islam en France.

Capture d'écran de l'émission «Le Grand Débat» sur TF1, Emmanuel Macron vs Marine Le Pen

Capture d'écran de l'émission «Le Grand Débat» sur TF1, Emmanuel Macron vs Marine Le Pen

«Je n’ai pas besoin d’un ventriloque», dit Emmanuel Macron à Marine Le Pen, qui l’a accusé de soutenir le burkini. Il est aux alentours de 22 heures, dans le débat de TF1, et le plateau s’anime, dans la première escarmouche des favoris; le ton monte sur l’islam et la laïcité, nos miroirs identitaires, et sur la triste pantomime de l’été dernier… Fatalité. Est-ce de cela qu’il faut disputer? Il y aura d’autres accrocs dans ces trois heures trente de débat, et d’autres éclats de voix, d’autres piques. Mais celle-là est la première et comme elle oppose Le Pen à Macron, on la regarde, d’un oeil politicien, comme l’avant-goût de ce deuxième tour qui se dessine dans les sondages incertains. Ils se jaugent? Elle l’a cherché, elle le trouve, il la punit. C’est intéressant. Dans un premier temps, le démocrate apaisé soupire d’aise, ensuite, le doute s’installe. Voyons donc.

Cela commence ainsi. Marine Le Pen pérore dans ses banalités vengeresses. Nous sommes en butte «à la montée du fondamentalisme islamiste», il faut voir «la réalité en face», il y a des «revendications incessantes, vestimentaires, alimentaires», et les chefs d’entreprise «ne savent pas sur quelle loi s’appuyer» pour faire «respecter la laïcité» qu’elle, Marine, fera inscrire «dans le code du travail», et établira partout «notamment dans l’espace public». Elle promet donc l’éradication, et puis, dans son élan, se lance: «Il y a quelques années, il n’y avait pas de burkini sur nos plages, je sais que vous êtes pour Monsieur Macron»… Et c’est alors qu’il se fâche. Il bégaie un peu: «Madame Le Pen, vous êtes gentille. Quand j’ai quelque chose à dire, je le dis clairement», et puis affirme:

«Le piège dans lequel vous êtes en train de tomber, Mme Le Pen, par vos provocations, c'est de diviser la société. C'est de faire que les plus de quatre millions de Françaises et de Français dont la religion est l'Islam et qui sont, pour la très grande majorité absolument pas dans le communautarisme, mais qui vivent dans notre République, c’est d’en faire des ennemies de la République. Et bien moi non!»

Voilà Le Pen punie, et humiliée, tancée ensuite d’autorité par le vieux Mélenchon, «écoutez-moi» dit-il et elle l’écoute, le libre penseur, démonter sa proposition d’interdire les signes religieux dans l’espace public: «Vous ne pouvez pas établir une police du vêtement dans la rue…»

L’instant est notable. Macron et Mélenchon ont agi de conserve en défense des musulmans de France et de leur dignité? La gauche et la modernité se trouvent en défense de la liberté individuelle, que garantit la laïcité? On aimerait que cela soit si simple. Ça ne l’est pas. La belle colère de Macron, qui tourne en boucle sur l’internet esbaubi, occulte ce qu’il a dit, juste avant, sur le même sujet. Ce fut moins net, et moins en rupture avec les clichés paresseux qui squattent le débat.

De quoi parlait Macron?

Avant l’incident Le Pen, Macron a déroulé les figures classiques sur la laïcité «qui permet de croire et de ne pas croire»; puis, développant des évidences, construit une ambiance: la laïcité protège les écoliers «des signes religieux ostentatoires» et des «manipulations»; les «lois de la religion» ne doivent pas passer devant «les lois de la République». La manière dont Macron avance, subtilement, atteste le danger d’islam. Il ajoute un exemple. La laïcité est là pour protéger une femme installée «à la terrasse d’un café», si «untel ou untel, au nom de sa religion, voudrait l’éloigner». Untel ou untel, au nom de sa religion. Mais de quoi parlait Macron? Chacun peut comprendre, et imaginer l’intégriste musulman chasseur de consommatrices; on devine une scène de violence verbale; une offense à la femme, au nom d’Allah.

On pense alors, évidemment, à l’affaire du bar-PMU de Sevran, présenté dans un reportage de France 2 comme interdit aux femmes, l’affaire ayant imprégné les débats publics; sans doute Macron y pense-t-il, le suggère, fait vivre l’image, campant du bon côté. Sait-il que l’histoire de Sevran, revisitée et contre-enquêtée par des journalistes du Bondy Blog, est, a minima, sujette à caution? On n’y trouve pas d’intégriste chasseur de femmes, mais des consommatrices et parieuses, dans une ambiance assez peu halal… Macron ne sait pas; ou s’il le sait, n’en a pas tenu compte. Jadis, Jean-François Copé, voulant se poser en défenseur de la liberté contre l’islamisme, était allé chercher l’anecdote l’intégriste dérobant le pain au chocolat d’un enfant pendant le Ramadan. Copé est un balourd. Macron est fluide. Mais quelle différence, au fond, quand, en campagne, un politique recycle les clichés de la méfiance?

Venant de Macron, c’est une évolution. L’automne dernier, disputant avec Jean-François Kahn dans Marianne, il défendait la loi, mais aussi le droit à la foi brûlante.

«La République est ce lieu magique et unique qui permet à des gens de vivre dans l’intensité de leur religion. C’est pour ça que je dénonce les considérations qui demandent à des citoyens d’être “discrets”. Et qu’on demande à des gens d’être des musulmans modérés. Le rapport religieux renvoie à la transcendance et, dans ce rapport-là, je ne demande pas aux gens d’être modérés, ce n’est pas mon affaire. Dans sa conscience profonde, je pense qu’un catholique pratiquant peut considérer que les lois de la religion dépassent les lois de la République.»

Les mois passant, la banalité a recouvert l’enthousiasme, et Macron, abordant la crédibilité régalienne, cultive donc l’air du temps?

Même en répondant à Marine Le Pen, il posera sa distance avec la simple défense des libertés. Le burkini n’est pas un sujet de laïcité, mais une affaire d’ordre public, explique-t-il, et certains arrêtés l’ayant interdit se justifiaient. Macron le pense vraiment. Il l’avait déjà dit en septembre, à l’hebdomadaire Le 1: «Il était justifié à certains endroits, pour des raisons d'ordre public, d'interdire le burkini», disait-il alors, affichant des contradictions de bonne volonté. «Il est indispensable de mener une bataille politique, idéologique, pour dire que ce vêtement est contraire à l'idée que nous nous faisons de la civilité et de l'égalité entre homme et femme», affirmait-il, mais il complétait: «Il est en même temps indispensable de défendre la liberté individuelle si certains veulent s'habiller d'une certaine façon. C'est une formidable défaite de voir des policiers arriver sur une plage et demander à une femme, au nom de la laïcité, de ne plus porter un burkini.» Sur TF1, lundi soir, la défense du droit au burkini a disparu.

Emmanuel Macron se droitiste

C’est à ces subtilités que l’on mesure la décantation d’un homme. Originellement libéral à l’anglo-saxonne, Macron se droitise ou se jacobinise en approchant du but; se normalise, perceptiblement; entre dans le consensus majoritaire. On se prend à le trouver plus proche de la musique de son ancien rival, futur soutien peut-être, Manuel Valls, cet adepte de la norme laïque. Ce n’est pas à l’identique. Macron n’adopte pas la coercition; mais il ne la récuse pas, «pragmatique», et la liberté n’est plus la seule boussole. La différence a été patente, sur TF1, entre Emmanuel Macron et Benoît Hamon, qui lui défend le droit d’une femme libre à porter le voile musulman.

Les deux hommes divergent, pas seulement économiquement, mais sociétalement: là où Hamon veut réinstaller la police de proximité pour rétablir «la confiance» entre population des quartiers populaires et forces de l’ordre, Macron y voit l’occasion d’imposer un nouveau «rapport d’autorité», les policiers de quartier ayant vocation à expulser les fauteurs de trouble. Tout est licite. Mais ce n’est pas la même chose. L’a-t-on assez remarqué? La dispute avec Marine Le Pen survient, lundi soir, comme un heureux impromptu; c’est aussi un classique: fustiger le Front national vous installe en progressiste, quand bien même vos positions ne le seraient plus guère. En confrontant sa rivale, Macron emploie encore un argument étrange: il n’accuse pas la dirigeante frontiste de fracturer délibérément la société en attisant la peur des musulmans, mais lui reproche de «tomber dans un piège» –piège tendu par les islamistes? Il y a, dans sa manière de la récuser, une violence verbale, coupante, mais une retenue idéologique. Marine Le Pen n’est pas un diable, ni l’ennemie de la République; simplement un personnage du consensus emporté par sa naïveté ou sa démagogie.

On exagère? Sans doute. Sans doute? Ayant rongé son frein pendant le match Macron-Le Pen, François Fillon prend ensuite la parole, pour justifier, bonhomme, le «contrôle administratif» qu’il veut imposer au culte musulman, pour le purger de ses radicaux. Il explique encore qu’il faut dissoudre les mouvements liés au salafisme ou aux frères musulmans, ainsi l’UOIF, parce que ces mouvements «combattent toutes les valeurs qui nous réunissent ici ce soir ensemble». Il dit cela, Fillon, à propos de l’islam, et de la laïcité, à ses quatre compagnons de débat, Mélenchon, Macron, Le Pen, Hamon: «Toutes les valeurs qui nous réunissent». Personne, ni Macron, ni les rouges Hamon et Mélenchon, ne proteste ni ne récuse l’assertion, des valeurs communes partagées avec Marine Le Pen. Ils n’y pensent pas. Ils l’entérinent. Mieux vaut se rappeler de la dispute, et comment la populiste fut mouchée, pour que les coeurs progressistes battent en paix.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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