France

Avec Emmanuel Macron, la virage de la gauche française que l'Allemagne attendait

Daniel Vernet, mis à jour le 21.03.2017 à 6 h 51

Sigmar Gabriel, le patron du SPD qui avait soutenu François Hollande en 2012, se tourne aujourd'hui vers Emmanuel Macron. Et délaisse le Parti socialiste incarné par la candidature de Benoît Hamon.

Le ministre de Affaires étrangères Sigmar Gabriel avec Emmanuel Macron, le 16 mars 2017 à Berlin | Tobias SCHWARZ / AFP

Le ministre de Affaires étrangères Sigmar Gabriel avec Emmanuel Macron, le 16 mars 2017 à Berlin | Tobias SCHWARZ / AFP

Il y a cinq ans, presque jour pour jour, le chef de la social-démocratie allemande Sigmar Gabriel était venu au Cirque d’Hiver à Paris soutenir, au milieu d’autres dirigeants de la gauche européenne, François Hollande, candidat du Parti socialiste à l’élection présidentielle. Cette année, il quitte la présidence du SPD et passe le flambeau à Martin Schulz pour les élections allemandes du 24 septembre. Et il s’est pris à rêver: «Imaginez, camarades, Emmanuel Macron devient président de la République en France et Martin Schulz chancelier, tout ce que nous pourrons changer en Europe!», a-t-il déclaré sous les ovations des congressistes.

Le président sortant du «parti frère» a laissé tomber le candidat officiel du Parti socialiste pour lui préférer le candidat d’En marche!, comme lui ancien ministre de l’Économie. Depuis Sigmar Gabriel est passé aux affaires étrangères mais il a conservé ses liens avec son ancien collègue. Sous l’égide de l’Institut Jacques Delors de Berlin, il a discuté de l’Europe, la semaine dernière, avec lui et le philosophe Jürgen Habermas, 87 ans, éminent représentant de l’Ecole de Francfort et chantre de la citoyenneté européenne. Emmanuel Macron venait de quitter Angela Merkel qui l’a reçu une heure à la chancellerie.

La conversion à l'économie de marché

Benoit Hamon aura droit à une petite compensation. Il devrait être l’hôte de Martin Schulz, l’ancien président du Parlement européen et candidat à la chancellerie, à la fin du mois. Mais, débarrassé de responsabilités partisanes, Sigmar Gabriel a donné le signal. Le SPD se sent plus proche d’Emmanuel Macron, de sa volonté de «transformer» la France, de son engagement européen, que du vainqueur de la primaire de la Belle alliance. C’est un moment que les Allemands attendent depuis longtemps: la conversion de la gauche française à l’économie de marché, à la compétitivité des entreprises, au partenariat social. Tout ce qui se retrouve sous le mantra «faire son Bad Godesberg». En 1959, au congrès de Bad Godesberg, banlieue thermale de Bonn, les sociaux-démocrates allemands ont abandonné le marxisme et accepté l’OTAN et l’intégration européenne, condition nécessaire pour devenir un parti de gouvernement.

Il y a beau temps que la pratique des socialistes français ne doit rien au marxisme. Et concernant l’Europe, ils en ont été des pionniers avec les démocrates chrétiens. Mais quand on dit qu’ils n’ont pas «fait leur Bad Godesberg», c’est pour souligner qu’ils ont du mal à assumer le virage réformiste qu’ils ont pourtant pris depuis longtemps. Pour mobiliser les sympathisants, le langage est resté dogmatique même s’il ne correspond plus à la réalité. Avant 1981, François Mitterrand se croyait encore obligé d’affirmer: celui qui ne veut pas rompre avec le capitalisme, celui-là n’a pas sa place au Parti socialiste. Quelque trente ans plus tard, lors du 150ème anniversaire de la social-démocratie allemande, François Hollande, président de la République, prononçait à Leipzig l’éloge des réformes Schröder, mais c’était pour ajouter aussitôt que ces réformes n’étaient pas applicables en France.

Les situations française et allemande ont quelques points communs. Les réformes Schröder sur la flexibilisation du marché du travail et le durcissement de la politique sociale ont entraîné une scission à la gauche du SPD. Des «frondeurs» sociaux-démocrates se sont alliés avec des syndicalistes et d’anciens communistes, en particulier est-allemands, pour créer die Linke, le parti de la gauche radicale. Ils rejettent la politique de l’offre, critiquent l’euro, veulent sortir de l’OTAN. S’ils sont représentés au Bundestag, ils ne dépassent guère les 10% de suffrages. Jusqu’à maintenant ils n’ont pas été des partenaires potentiels d’une coalition gouvernementale de gauche. Il est possible que cela change avec Martin Schulz.

Trouver le point d'équilibre

Différence essentielle, le SPD est resté un parti de masse. Même s’il a perdu la moitié de ses effectifs depuis une dizaine d’années, il compte encore 438.829 membres et ses liens avec la principale centrale syndicale DGB sont toujours aussi étroits. La grande majorité des dirigeants du DGB ont leur carte du SPD. Cela n’empêche pas le parti social-démocrate de se vouloir une formation du centre, représentant non pas le centre (Zentrum) qui a un sens particulier dans l’histoire politique allemande, mais l’immense zone centrale de la société («gesellschaftliche Mitte») où il est d’ailleurs en concurrence avec la démocratie-chrétienne d’Angela Merkel.

C’est aussi cette aspiration d’Emmanuel Macron à représenter le point d’équilibre central de la société qui séduit Sigmar Gabriel et le SPD. L’ambition aussi du candidat à l’élection présidentielle de dépasser le clivage traditionnel entre la gauche et la droite et de trouver des compromis pragmatiques. Les gouvernements de grande coalition en Allemagne n’ont pas d’autre objectif. Au cours des douze dernières années, le SPD a gouverné huit ans avec une chancelière chrétienne-démocrate.

L’argument est cependant à double tranchant. L’alliance entre les deux grands partis est aussi parfois synonyme de blocage et de paralysie. Elle peut favoriser l’émergence d’une opposition extra-parlementaire (comme dans les années 1960) ou donner des arguments aux partis populistes protestataires de gauche comme de droite. Ce n’est pas un hasard si l’AfD, l’Alternative für Deutschland, s’est développée à la faveur de la grande coalition.

Un sujet de réflexion à l’avenir pour Emmanuel Macron qui, pour l’instant, bénéficie de la bienveillance de la chrétienne-démocrate Angela Merkel et du soutien plus explicite du social-démocrate Sigmar Gabriel. Reste à savoir si, en ces temps où patriotisme a tendance à rimer avec chauvinisme, le double adoubement allemand est un avantage ou un handicap.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (435 articles)
Journaliste
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