Culture

Comment Los Angeles est redevenue la ville la plus cool d’Amérique

Michael Atlan, mis à jour le 02.04.2017 à 16 h 55

La mégalopole longtemps honnie par les écrivains, les intellectuels et les Européens est en train de devenir le centre névralgique du cool. Grâce à «La La Land» ou la série «Love», le monde redécouvre la beauté non conventionnelle de la capitale du modernisme architectural et du cinéma.

Le Los Angeles de La La Land.

Le Los Angeles de La La Land.

Ce jour de juillet 1995, je me suis installé dans le canapé de mes hôtes et j’ai allumé la télé. Je venais de faire près de onze heures d’avion. J’étais épuisé. Comme un réflexe, j’ai tout de suite cherché MTV. J’avais 16 ans. C’était les années 1990. Vous auriez probablement fait la même chose. Dans le poste: le clip de «I Wish» de Skee-Lo. Je ne connaissais pas la chanson mais le décor était étrangement familier. Il était en effet rempli de plans sur Crenshaw Boulevard, une des principales artères de la ville, que j’avais moi-même empruntée quelques minutes plus tôt.


Mes hôtes habitaient à 20 kilomètres plus au sud, à Torrance. J’avais déjà l’impression d’y être. Cette chanson –qui mettrait plusieurs mois à atteindre l’autre côté de l’Atlantique– était ma porte d’entrée sur la ville de mes rêves. Los Angeles.

Une ville dont on me disait alors qu’elle était moche et sans âme. On me disait que c’était une ville de voitures et d’autoroutes, une ville individualiste et narcissique, une ville de béton et de pollution. On me disait que New York, avec sa grandeur verticale, était plus belle. On me disait que San Francisco, avec son élégance bohème, était plus européenne.

«Ici, en fait, c'est merveilleux»

Et pourtant, vingt-deux ans plus tard, Los Angeles semble être au centre des rêves de beaucoup de gens. On s’imagine désormais comme Emma Stone et Ryan Gosling dansant sur les hauteurs d’un tapis de lumière, volant au milieu d’une constellation d’étoiles au Griffith Observatory ou sifflotant un air de jazz sur la jetée de Hermosa Beach. On s’imagine traîner sa mélancolie au volant d’une Prius coincée sur une des sept voix de l’Interstate 405, comme on s’imaginait autrefois les traîner dans les rues de Manhattan avec Woody Allen ou Carrie Bradshaw.


Damien Chazelle, le réalisateur de La La Land, un new-yorkais pur jus élevé à Cassavetes et Woody Allen et entraîné à haïr la «cité des étoiles», le disait lui-même à Metro: «Vous arrivez ici et vous réalisez qu'en fait, c'est merveilleux.»

Désormais, on ne rêve plus de Brooklyn et de Manhattan, de Central Park et d’Empire State Building mais des canaux de Venice et des rues piétonnes de Santa Monica, des boutiques de West Hollywood et des plages de Malibu. On ne s’identifie plus à la normalité béate des amis de Friends et de Seinfeld mais à l’extravagance de ceux de New Girl et aux névroses des familles dysfonctionnelles de Togetherness, Transparent et Casual et des amoureux de Love.


«Le trou du cul en plastique du monde»

C’est que le mythe new-yorkais a été largement déconstruit ses dernières années. Appartements minuscules, colocations foireuses, rats et lose à tous les étages, des séries comme Girls, Louie ou Broad City se sont chargés de faire le travail de démystification que le gigantesque appartement de Monica Geller avait contribué à créer. Quant à San Francisco, avec l’arrivée des cols blancs de la Silicon Valley (et l’augmentation exponentielle des loyers), la ville a depuis longtemps perdue de sa mystique bohème, pour devenir le nouveau centre du capitalisme décomplexé.

Alors Los Angeles, avec ses moeurs progressistes, son opposition à Trump (71,8% de votes démocrates en 2017), son multiculturalisme, ses quartiers à l’ambiance de «village» (Echo Park, Atwater, Eagle Rock, Venice etc.), est (re)devenu attirante et belle. Ce n’était pourtant pas gagné.

Los Angeles n’est pas une ville facile à aimer.


Pour nos yeux d’Européens habitués à côtoyer au quotidien des monuments vieux de plusieurs dizaines siècles, pénétrer dans Los Angeles, c’est comme rentrer dans un vaste temple de la modernité, avec, évidemment toute la «beauté vulgaire» qui va avec. Après tout, une des premières choses à laquelle vos yeux sont confrontés en sortant de LAX est un énorme Donut posé sur le toit d’un restaurant. Los Angeles est «le trou du cul en plastique du monde», écrivait William Faulkner.

Une ville à l'horizontale

Elle est, dès les années 1910, la ville du modernisme architectural, le lieu de toutes les extravagances visuelles et technologiques permises par un climat idéal, des espaces spectaculaires et infinis et une jeunesse insolente. Los Angeles n’est pas une ville qui invite à lever les yeux, une ville de vieilles pierres et de façades sculptées. C’est une ville qui se construit à l’horizontale, une ville qui n’a pas peur de l’espace.

Los Angeles, c’est «dix-neuf banlieues à la recherche d’une métropole», comme l’écrivait Aldous Huxley… en 1925, un amas chaotique de zones urbaines où se mêlent «ranch houses» (des maisons sur un seul étage), «tract Housing» (des petites maisons toutes identiques qui s’étendent à pertes de vues) et «Dingbats» (des complexes d’appartements bon marché au airs de boîtes à chaussures que le Los Angeles Times qualifiera en 1998 d’«horribles» dans un édito au vitriol).


Los Angeles n’est pas une ville pour flâner, pour se perdre. C’est une ville où la voiture prend ses aises, une ville de béton quadrillée par ses autoroutes à sept voies construites dès les années 1930 pour la décentraliser. C’est une ville qui n’hésite pas non plus à bétonner le lit de son plus large fleuve sur des dizaines de kilomètres pour éviter des inondations, laissant, depuis des décennies, une longue cicatrice grise de béton et d’eaux usés au travers de son visage. C’est une ville qui est parsemée de puits de pétrole, parfois même au beau milieu du parking d’un McDonald’s. C’est aussi une ville où le nuage de pollution peut être si épais qu’il est capable de faire disparaître le soleil, pourtant omniprésent.

«L.A. est la plus solitaire, la plus brutale de toutes les villes américaines. À New York, en hiver, il fait un froid de gueux, mais dans certaines rues, certains jours, il peut régner un semblant de camaraderie. L.A., c’est la jungle», écrivait Jack Kerouac dans Sur La Route.

Oui, «Bienvenue dans la jungle», hurlait Axl Rose de Guns N Roses.

Le culte du succès

Los Angeles est une jungle d’inégalités où se côtoient l’extrême pauvreté et le luxe insolent, où vous pouvez, en moins de vingt minutes de voiture, passer des allées sordides de Skid Row au prestigieux et immaculé campus de USC.


Ce sont des quartiers «jeunes, noirs et qui n’en ont rien à foutre», qui, par la seule évocation de leur nom, donne des cauchemars à l’Amérique blanche: Compton, Watts, South Central… C’est une poudrière, qui, en cinquante ans, a connu trois des plus violentes émeutes urbaines en Amérique, celle des Zoot Suit en 1943 après l’agression de marins qui se vengèrent en tabassant tous les jeunes Mexicains qu’ils pouvaient trouver, celle de Watts en 1965 après une altercation entre une famille noire et la police, et celle de 1992 après l'acquittement des policiers ayant tabassé Rodney King.

C’est une jungle qui peut vous faire perdre la tête comme Barton Fink ou Betty dans Mulholland Drive, vous conduire sur le précipice de la folie comme Britney Spears ou Amanda Bynes, vous fracasser l’âme par sa superficialité et son culte du succès. Elle peut vous enfermer dans une prison de drogues, d’alcool, de solitude et de dépression et vous laisser dépérir comme River Phoenix, John Belushi, Marilyn Monroe ou Lenny Bruce. Oui, Los Angeles n’a pas de pitié et la mémoire courte.

«Nous sommes tous les deux pourris», disait la blonde adultère et manipulatrice Phyllis Dietrichson dans Assurance sur la mort (1944) de Billy Wilder, comme si elle parlait de sa ville. Los Angeles est un film noir, sombre et désespéré, scandaleux et meurtrier, comme on imagine l’âme de ceux et celles, stars et nababs, bien cachés derrière le portail de leur villa haut perchées.

De toute façon, «C’est redondant de mourir à Los Angeles», disait Truman Capote.

Un tapis de lumière

Pourtant, Los Angeles est belle. Physiquement, déjà. Certes, elle n’a pas une beauté conventionnelle mais c’est une beauté dont on se souvient, qui marque, qui attire l’attention comme le Bob’s Big Boy à la sortie du Ventura Freeway sur Riverside. Los Angeles est une ville destinée à être vue de loin, derrière le pare-soleil de son automobile.

Sur ses hauteurs, elle ressemble à un tapis de lumière. Il y a beaucoup de beauté dans cette ville: ses couchers de soleil qui oscillent entre l’orange et le mauve, sa ligne d’horizon qui semble infini, ses vastes plages, ses collines, ses avenues ornées de palmiers, ses drive-ins, ses signes et ses néons. Los Angeles est la ville du printemps éternel, la ville où «il fait toujours 22 degrés», comme disait Neil Simon. Des températures et une géographie qui ont permis d’y développer une architecture unique au monde, à l’image de la Stahl House ou de la Chemosphere situés sur les collines d’Hollywood, de vastes maisons de verres comme suspendus au-dessus du vide, ou de la Hollyhock ou de la Ennis House, œuvres baroques et subjuguantes de Frank Lloyd Wright.


Même ses fameuses autoroutes, entrelacées et sanguines, ont une certaine poésie tout contemporaine. En 1949, touristes et Angelenos se déplaçaient ainsi pour admirer le célèbre et révolutionnaire interchangeur sur quatre niveaux entre les Harbor et Hollywood Freeways. Et parcourir la ville la nuit, éclairée par la chaude et accueillante lumière jaune des lampes à vapeur de sodium (aujourd’hui remplacées par des LED) est également une expérience en soi, une expérience qui a donné tant de style à des films comme Collateral ou Magnolia.

Même son fleuve de béton a, avec le temps, acquis une certaine forme de beauté, en devenant un symbole de liberté repris dans des films comme Drive, Grease et plus récemment la série Fear The Walking Dead.

Un goût de paradis

En fait, Los Angeles est belle car c’est un manifeste de la modernité de notre temps, un condensé de XXe siècle, de ses aspirations et de sa (pop)-culture. Comme disait Steve Martin en faisant visiter la ville à une belle Anglaise dans L.A. Story: «Certains de ces bâtiments ont plus de vingt ans.»

Alors, pour moi, quand j’ai débarqué à Los Angeles pour la première fois, la ville, loin du purgatoire urbain décrit par tant d’écrivains et d’intellectuels, a un peu ressemblé au paradis, à une sorte de songe éveillé. Dès le lendemain de mon arrivée, mes hôtes me feraient ainsi, malgré eux, voyager à l’intérieur d’un rêve qui s’était construit tout au long de ma jeune vie.


Ils me montreront par exemple le lycée où leur fille a étudié, la Torrance High School, en fait la façade et la cour intérieure du lycée de Beverly Hills 90210, ma série préférée de l’époque (il sera à nouveau utilisée, deux ans plus tard, pour figurer le lycée de Buffy contre les Vampires). A bord d’un pick-up des années 50 tout droit sorti d’American Graffiti, ils me montreront également les collines de Palos Verdes, là où James Dean jouait à «la poule mouillée» dans La Fureur de vivre, et le Griffith Observatory où il se fait attaquer au couteau. Quelques jours plus tard, en vélo à Hermosa Beach, je passerai devant la maison sur la plage de Donna et Kelly de Beverly Hills puis, un peu plus loin, croiserai le tournage de la série Alerte à Malibu (où j’aurai droit à une photo avec la très accessible et chaleureuse Alexandra Paul).

Et preuve, peut-être, que la ville n’est pas l’océan de solitude et de narcissisme souvent décrit, je discuterai aussi plusieurs fois de la vie, de l’amitié et des amours avec un jeune mec à peine plus âgé que moi, tout juste arrivé du Mexique, qui travaillait dans un fast food du Del Amo Fashion Center et qui avait trouvé cool de parler de ses petits bonheurs avec un Français qui lui avait acheté un burger quelques minutes plus tôt.

À la poursuite d'un rêve

J’étais à La-La Land, «un état mental euphorique aux airs de rêve détaché des réalités les plus dures de la vie», comme le définit le dictionnaire Merriam-Webster. J’étais à La-La Land comme Ryan Gosling et Emma Stone. J’étais dans un état dans lequel seul Los Angeles est capable de vous mettre. J’étais dans la seule ville au monde dont les fondations sont construites uniquement sur du rêve, ceux de millions d’aspirants comédien(ne)s, musicien(ne)s, scénaristes, cascadeurs, réalisateur(trice)s qui ne voient dans la ville que la promesse de jours où leurs rêves deviendront réalité. À Los Angeles, seul compte le rêve et la somme des possibles.

«C’est une ville pleine de ces œuvres d’art jamais réalisées que vous pouvez imaginer flotter dans l’air: des chansons qui n’ont pas été écrites, des films qui n’ont jamais été réalisés, des livres qui n’ont jamais été écrits. La société se moque beaucoup de L.A. mais il y a quelque chose, ici, qui mérite d’être célébré, l’idée des rêveurs. Je voulais que ces deux personnages symbolisent l’idée que ce n’est pas grave si les rêves sont irréalistes ou s’ils ne se sont pas encore réalisés ou même s’ils se sont déjà réalisés. C’est la poursuite de leurs rêves qui donnent son sens aux personnages et qui donnent aussi son sens à la ville», racontait ainsi Damien Chazelle à Metro.

Tous ces rêveurs, on les retrouve dans le clip de «City Of Angels» de Thirty Seconds To Mars, une lettre d’amour de Jared Leto à la ville qui lui a tout donné. Certains ont réalisé leurs rêves comme Kanye West et James Franco, comme Juliette Lewis et Olivia Wilde. D’autres rêvent encore comme Christopher Lloyd Denis, le superman de Hollywood Boulevard ou comme Breeze, sans-abri venu trouver sa mère, elle-même sans abri.


D’autres, encore, qui n’ont pas tout à fait réaliser les rêves qu’ils avaient en tête comme la star du porno Brandy Aniston, ou la star des teen-movies des années 1980, Corey Feldman. Leurs témoignages sont parfois brutaux et douloureux. Mais tous à leur manière expriment la beauté et la grandeur de L.A.

Happy end?

Leurs rêves, à tous, ils sont en effet dans chaque rue, chaque bâtiment, chaque autoroute, chaque maison. Ils sont l’âme de la ville, son passé, son présent et son futur. Ils compensent les siècles d’histoires. Leurs rêves (et les miens peut-être aussi), ce sont les vestiges de Los Angeles, ses châteaux et ses vieilles pierres.

Parcourir Los Angeles, c’est donc marcher (ou rouler) sur les ombres de James Ellroy et du Dahlia Noir, de Tom Cruise, Buster Keaton et John Belushi; c’est ré-interpréter Pretty Woman et Sunset Boulevard, Beverly Hills et Alerte à Malibu; c’est se confronter à sa propre solitude et à ces névroses - et probablement aussi, un peu à celle des autres. Mais c’est aussi (re)vivre ces plus grandes histoires d’amour –avec la/le fille/garçons de vos rêves, celle/celui dont vous aviez le poster accroché dans votre chambre d’adolescent(e) et bien sûr avec le cinéma, ses héros, ses décors, ses histoires.

Parcourir Los Angeles, c’est tout simplement se retrouver face à soi-même. Et de cet exercice, il ne peut sortir que de belles choses –même si, au passage, elles doivent vous briser le cœur.

Michael Atlan
Michael Atlan (54 articles)
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