France

Faut-il craindre que la société française devienne aussi violente que l'Amérique?

Galaad Wilgos, mis à jour le 22.03.2017 à 12 h 13

La récente fusillade au lycée Tocqueville de Grasse a révélé un jeune homme fasciné par les tueries de masse, notamment américaines, ainsi que les armes à feu. Peut-on dire que les États-Unis, grâce à la mondialisation, exportent leur violence?

Membre du GIGN sur place pour sécuriser le lycée de Grass, le 16 mars 2017 | VALERY HACHE/AFP

Membre du GIGN sur place pour sécuriser le lycée de Grass, le 16 mars 2017 | VALERY HACHE/AFP

«Ce serait la première tuerie de masse en milieu scolaire en France, si c’était une tuerie de masse», voici ce que nous révélait Julien Marcel, co-auteur avec Olivier Hassid du livre Tueurs de masse (éditions Eyrolles), à propos de la fusillade dans un lycée de Grasse survenue ce 16 mars. Rappelons qu'après s’être procuré une grenade d’exercice, un fusil de chasse et des armes de poing chez ses parents et son grand-père, Killian, lycéen de 16 ans, a ouvert le feu sur plusieurs personnes de son école, faisant 14 blessés et aucun mort. L’hypothèse djihadiste très vite éteinte, on découvre un jeune homme marginal, ayant des difficultés à s’intégrer, fasciné par les armes à feu et les tueries de masse, en particulier celle de Colombine. Même si cela n’est pas si évident d’après un ancien ami.

Bien que cette fusillade ne soit ni un acte terroriste ni une tuerie de masse –il n’y a pas eu de morts, et il semblerait qu’il ait voulu viser des personnes en particulier et un non un groupe–, la fascination du jeune lycéen pour les armes à feu, les tueries de masse et les films gores peuvent poser question. En effet, ce sont divers éléments qui ont pour dénominateur commun les États-Unis. Le pays est connu comme étant vecteur d’une culture de la violence très particulière. Dès lors, au lieu de chercher à imputer la faute uniquement aux jeux vidéo comme certains ont pu le faire, ne peut-on pas se poser la question plus large de l'impact de l'américanisation culturelle véhiculée par la mondialisation sur notre rapport à la violence? Les États-Unis sont, après tout, le pays où sont nées les tueries de masse, et restent toujours les numéro 1 dans le monde mondial, avec 90 tueries de masse perpétrées entre 1966 et 2012.

La tuerie de masse comme phénomène hypermoderne

Une tuerie de masse, c’est «le fait qu’une personne puisse tuer au moins trois personnes en un laps de temps assez court (moins de vingt-quatre heures)», selon les termes d'Olivier Hassid, co-auteur de Tueurs de masse avec Julien Marcel, qui nous rappelle que la sociologie des tueurs de masse est majoritairement masculine (96%), parce qu’il y a toute une représentation masculine de l’arme à feu, comme rapport à sa propre virilité, et parce que dans la culture populaire, les «surhommes» masculins tels que les superhéros sont plus nombreux –il est donc plus facile pour un homme de s’y identifier. Les adolescents et les 40-50 ans sont les deux autres groupes surreprésentés. Julien Marcel précise:

«On retrouve chez les tueurs de masse pas mal de personnes désocialisées, ayant une absence de liens sociaux, isolés ou en rupture avec leur famille. Ils ont souvent des difficultés à vivre une vie de couple, peu d’amis, sont peu impliqués dans la vie de leur quartier et en échec scolaire pour ceux qui sont encore à l’école. Chez ces derniers, on remarque par ailleurs que beaucoup ont été harcelé, brimés, "bullyed" pour reprendre le terme anglais.»

Nous vivons dans des sociétés hypermodernes en proie à une accélération du temps et une forte individualisation. Or les tueurs de masses se caractérisent justement par un recentrage sur soi, un individualisme prononcé, une déliaison et un rapport conflictuel au collectif: une telle période semble ainsi être un terreau fertile à ce genre de comportements. De fait, Olivier Hassid affirme qu’il est impossible d’imputer la faute uniquement aux armes à feu –qui ont certes un rôle majeur dans les tueries de masse, et notamment dans le nombre de morts– ou d’autres facteurs socio-économiques. Le facteur principal résiderait dans l’avènement d’une société hypermoderne en Occident, à savoir une «nouvelle phase de la modernité, une phase qui allie un processus d’approfondissement de l’individualisation et un renforcement de chaque individu à faire société» d'après le sociologue François Ascher que cite Olivier Hassid:

«Dans la société hypermoderne, l’individu cherche à avoir une maîtrise sur les événements, à combattre de manière réflexive ce qui lui paraît injuste, et à choisir ce qui peut lui paraître éthique. C’est un contexte où la personnalité du tueur de masse peut se développer. De manière radicale, il considère avec sa rationalité propre (rares sont les tueurs de masse diagnostiqués fous), régler des problèmes sociétaux et se faire justice, se venger de catégories d’individus qui semblent se liguer contre lui ou contre une communauté dont il se sent proche.[...]Les radicalités actuelles sont certainement le résultat de l’incapacité du collectif à rendre le présent et surtout l’avenir plus juste que le passé et à rassurer et calmer les anxiétés et les peurs individuelles.»

Capture d'écran de la caméra de surveillance du lycée Columbine lors de la fusillade du 20 avril 1999.Capture d'écran de la caméra de surveillance du lycée Columbine lors de la fusillade du 20 avril 1999.

Or, c’est bel et bien aux États-Unis que ce tournant est apparu pour la première fois. Une corrélation frappante, qui vaut selon nos deux auteurs causalité: le tournant hypermoderne, en lien avec le tournant néolibéral des années 1970/80 crystallisé par l'élection du président Ronald Reagan, correspond exactement au moment où les tueries de masse augmentent de manière exponentielle aux États-Unis. Loin d’affirmer par là qu’il s’agit d’une exception américaine –nous avons nous-mêmes connus des tueries de masse en France– cela montre cependant une caractéristique américaine dans le rapport à la culture. Il aura fallu attendre les années 1990 pour connaître une telle augmentation en Europe –4 à 5 tueries par années, bien peu par rapport aux Etats-Unis– soit au moment des grandes libéralisations et privatisations mises en place par l'Union européenne, ainsi que de l'essor des nouvelles technologies:

«Je pense, dit Julien Marcel, qu’il y a clairement un lien entre modernisation, américanisation, globalisation et augmentation des tueries de masse en Europe. Les États-Unis sont une société beaucoup plus individualiste, compétitive et performative que la nôtre. C’est une hypothèse, mais on le remarque aussi en Europe, où des pays comme l’Allemagne, l’Angleterre et la Finlande sont les plus touchées par ces phénomènes, là où l’Espagne et l’Italie sont relativement épargnées. Il y a peut-être derrière cela une différence sociétale: ces pays latins étant peut-être moins individualistes, moins basés sur la performance individuelle, avec des systèmes scolaires plus collectifs, etc. Ces phénomènes amènent à s’interroger sur ces questions, sur le vivre-ensemble, l’individualisme et l’équilibre entre libertés individuelles et insertion sociale. Plus les sociétés sont en quête de performance, plus les personnes se désocialisent. Or, dans les profils des tueurs, on y retrouve généralement une telle caractéristique.»

L’Amérique et son rapport à la violence

Selon Denis Duclos, sociologue du CNRS aujourd'hui à la retraite, ces tueries de masse, qui ont aussi inspiré les méthodes des terroristes djihadistes, sont les symptômes d’une crise du lien entre individu et société et d’une crise profonde de la subjectivité. Il faut éviter, selon lui, de tomber dans l’écueil de n’y voir que des manifestations de loups solitaires, sortes de fous isolés dont il faudrait réprimer presque à l’avance, à la façon de Tom Cruise dans Minority report, les conduites criminels. Nous avons bel et bien affaire à des «sujets banals», bien souvent victimes d’un type de précariat. Et cette «folie individuelle» entre en résonance avec une véritable folie collective, explique-t-il sur son site après l'attentat à Nice en juillet 2016:

«La vie en commun devient “folle” et d’autant plus qu’elle n’est plus perçue consciemment comme telle à force de petits ajustements médiatisés, cherchant à la faire accepter. Cette vie en commun, très proche d’un fonds concentrationnaire, ne paraît désormais séparée de l’inadmissible que par un voile très fin qu’une très faible levée de vent chaud suffit à crever. Pourtant, presque tout le monde s’acharne à convenir que “tout va plus ou moins bien”, alors que cela fait longtemps que le sujet moyen, banal, enfoncé dans les épuisantes quotidiennetés, pense tout cela insupportable et rendant envisageable le suicide comme une délivrance.

 

Reste le meurtre collectif: les hurlements horrifiés des Tartuffe ne peuvent plus cacher que, lorsque c’est tout l’environnement social, intime ou public, familial ou social, qui semble concourir à rendre infernale la vie de chacun, ce n’est pas par “manque d’empathie” que la haine aveugle se construit contre le “tous”, et ses représentants– les “n’importe qui”.»

L'auteur de La Société du spectacle Guy Debord disait en son temps que nous nous étions faits américains, et que nous en récoltions les «misérables problèmes». S’il pensait à la drogue, à la mafia, aux fast-food et au communautarisme, c’est un constat qui pourrait potentiellement s’appliquer à la violence des tueries de masse. Les États-Unis qui, depuis le plan Marshall, exportent à tour de bras leur culture de masse, ont en effet un rapport culturel bien particulier aux tueries de masses, tueurs en séries et autres meurtriers déviants. C'est peut-être même typique de leur culture. Le rapport entre violence, culture et société trace effectivement la «frontière symbolique du territoire civilisé». Denis Duclos le disait déjà en 1994: «la grande criminalité est toujours typique de chaque société, aussi bien par le nombre que par le style de criminels dont on souhaite faire le commentaire horrifié, ou parfois l’éloge caché sous la répulsion». On peut donc y percer ce qui fait la particularité d'un pays ou d'un autre.

En France, selon le sociologue, la folie individuelle est traditionnellement source de questionnement sur la raison d’une société, là où aux États-Unis et plus globalement dans la culture anglo-saxonne, la déviance est démonisée, traitée comme une ennemie de la sociéte qu’elle menacerait. Pire: en Amérique du nord, si on tue des dizaines de personnes –que ce soit en une journée ou sur une longue période–, ce serait parce qu’on est un loser qui n’accepte pas sa défaite sociale dans le pays de la réussite individuelle. Par ailleurs, là où l’intellectuel, en Europe, va réduire la stature du grand criminel en humanisant ses actes, en les expliquant, la culture américaine tend au contraire à le transformer en figure démiurgique, mise à égalité avec la société.

«De fait, nous n’avons pas l’équivalent d’un Charles Manson, qui fit exécuter à distance des familles de Beverly-Hills, symboles de la réussite, ni d’un David Berkowitz, qui alluma des centaines d’incendies avant de tuer des couples d’amoureux en voiture. Nous ne possédons pas non plus les figures emblématiques d’un Ottis Toole ou d’un Henry Lee Lucas, suspectés d’avoir tué ensemble des centaines de personnes et d’en avoir dévoré un bon nombre. Non pas que nous n’ayons pas nos monstres, mais ceux-ci ne sont pas transformés, parfois par les magistrats eux-mêmes, en incarnations du démon, en demi-dieux surpuissants.»

Revenir aux origines

Selon Duclos, ce rapport à la violence est enraciné profondément dans la culture américaine, et il faudrait carrément remonter aux origines du monde anglo-saxon, à savoir les légendes celtes, germaniques et scandinaves –des régions qui aujourd’hui sont plus frappées par les tueries de masse– pour en trouver la racine.

Dans la légende nordique, par exemple, la dichotomie culture/nature, et partant civilisation/violence, est centrale. Le berserk, guerrier à peau d’ours, est cet individu dont l’animalité est susceptible de sortir à tout instant pour attaquer ses semblables –et le terme s’est d'ailleurs popularisé en anglais pour désigner un être pris d’une rage folle. Ainsi, à l’inverse des légendes grecques qui insistent sur la possibilité d’une purification du guerrier sauvage, d’une civilisation de son statut à la faveur de la figure du citoyen-soldat –c’est le long retour à la maison du guerrier Ulysse dans l’Odyssée, selon l’historien Pierre Vidal-Naquet– on se retrouve ici avec une violence inhérente à l’homme, qui ne saurait être éduquée.

<a href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bronspl%C3%A5t_pressbleck_%C3%B6land_vendeltid.jpg" target="_blank">Gravure d'un berserker sur le point de décapiter un ennemi (à d.) et d'Odin (à g.). </a> | via Wikicommons CC <a href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bronspl%C3%A5t_pressbleck_%C3%B6land_vendeltid.jpg" target="_blank">License by</a>

Gravure d'un berserker sur le point de décapiter un ennemi (à d.) et d'Odin (à g.). | via Wikicommons CC License by

C’est le mythe du loup-garou, qui «venait former un tout cohérent avec la représentation politique de ces petites sociétés de marins, de commerçants et de guerriers», c’est aussi plus tard Dr Jekyll et Mr Hyde, Dorian Gray et son portrait, Frankenstein et sa créature, Batman et le Joker, etc. S’y retrouve toujours cette opposition absolutisée entre violence et civilisation, nature et culture, individu et société, Bien et Mal. Le Dr Jekyll cache en lui, comme un berserk, un véritable monstre; le superhéros américain, représentant de la société américaine et généralement doté de facultés extraordinaires, s’oppose toujours à son double maléfique, ennemi de la société tout aussi grandiose. Cette dichotomie si radicale entre individu irréductiblement violent et contrainte radicale par la loi, se retrouvera aussi dans les concepts de philosophes comme Hobbes ou Locke. Posez-vous la question: si cette barbarie intérieure fait partie de l'essence de l'Homme, qu'elle ne peut en aucun cas être calmée ou civilisée, que reste-t-il afin d'endiguer cette pulsion? Vous l'aurez compris: seule la loi la plus stricte et la plus rigide est en mesure de s’y opposer. Ainsi s'explique l'hyperlégalisme des sociétés germaniques anciennes. Ces philosophies ont donc simplement «intellectualisé une théorie présente dans la texture même de la culture populaire de leur monde: à savoir que la civilisation doit conjurer la violence». Pour Hobbes, cette pacification passait par l’Etat-léviathan, sorte de pouvoir absolu à qui les hommes donneraient librement tout leur pouvoir afin qu'il empêche la guerre de tous contre tous, et pour Locke par la régulation des mécanismes du marché.

La culture américaine s’est mondialisée, nous écoutons beaucoup plus de musique américaine, nous regardons beaucoup plus de films américains et de séries américaines, et par là elle a aussi influencé nos propres rapports à la violence. Duclos prend ainsi l’exemple d’Halloween, cette fête si présente dans la culture de masse au travers des romans ou des films d’horreur, et qui est devenue avec le temps une fête commune à tout l'Occident. Elle concourerait, selon lui, «à mondialiser cette tradition nordique».

«Les enfants y symbolisent les morts qui reviennent et qu’il faut calmer en leur donnant des bonbons ou de l’argent. Un condensé de la croyance profonde dans la symétrie nature/culture (violence/civilisation) s’exprime donc encore ici, sous l’apparente rationalité d’une société moderne et civilisée. Il y a là maintien, continuation, d’une croyance populaire archaïque dans la fragilité essentielle de la civilisation face à un adversaire de force égale: la nature sauvage, présente dans tous les individus, et surtout chez les jeunes.»

Les États-Unis se vivent en société dualisée, le Bien et le Mal sont absolutisés, et coexistent ainsi dans un même univers tant l’imaginaire niais de Walt Disney que celui, sombre, des polars et films d’horreur; le brave et vertueux fils de fermier Superman et l'ignoble Lex Luthor. Cela a des effets bien réels sur la société: les bons et les mauvais, les losers et les winners, les classes moyennes travailleuses vivant dans des pavillonnaires et les parias dangereux pour leur paisibilité: tout cet imaginaire légitimerait et consoliderait l'ordre social, tout en normalisant ces affolantes disparités qui choquent encore les Européens. Or, en exportant une culture si manichéenne, les États-Unis exportent aussi leur type de violence, leur type de criminalité.

Les propos de Duclos sont certes alarmistes, mais ils nous permettent de s'interroger sur la mutation anthropologique qu'implique l'influence d'une culture dominante sur une autre. Si l'on en venait à adopter l'imaginaire américain, ne risquerions-nous pas d'abandonner une certaine vision de la criminalité pour une autre, et un type de société pour une autre? La peur quotidienne qui était le propre du monde (anglo-)américain, semble être de plus en plus la particularité de notre propre monde. Et Duclos de conclure, un brin caustique:

«Réfléchissons donc lorsque des petites citrouilles en plastique évidées (incarnant les esprits des morts) nous reviennent innocemment de Taïwan ou de partout à l’occasion de Halloween [...] ce qu’elles représentent est néanmoins clair: le passage d’une société qui intègre sa violence à une autre qui se voit en protagoniste d’un combat éternel, dans une éternelle catastrophe mutuelle du Bien et du Mal.»

Galaad Wilgos
Galaad Wilgos (17 articles)
Etudiant Université Libre de Bruxelles
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