Culture

Pourquoi les portraits d'enfants sont si présents sur les pochettes de rap

Brice Miclet, mis à jour le 18.03.2017 à 14 h 01

Dans le rap, les pochettes d'album représentant le rappeur enfant sont légion. Très spécifique à ce genre musical, cette pratique est révélatrice de la mise en avant autobiographique dans le hip-hop.

Montage Slate.fr

Montage Slate.fr

L'artwork dans le hip-hop est très codé. Parmi les recettes classiques, on trouve bien évidemment la tronche du rappeur en gros plan (A$ap Rocky avec At. Long. Last. Asap), en géant au-dessus d'une ville tel Godzilla (Rohff avec La Fierté Des Nôtres), le rappeur en plan large tête baissée (Eminem avec The Marshall Matters LP). Classique.

Mais une autre habitude a envahit le rap, et ce depuis le début des années 1990: mettre une photo de soi enfant. Les exemples sont très nombreux, mais surtout, cette pratique est très spécifiques au rap, et au R&B dans une moindre mesure. Bastien Stisi, fondateur du site Neoprisme, spécialisé dans la critique et l'analyse des pochettes d'album, explique:

«Cette pratique peut vouloir dire deux choses: la volonté de confronter son identité d'enfant à sa volonté d'adulte, mais aussi le désir de souligner l'aspect autobiographique des textes dans l'album.»

Petit détour sur cette drôle de tendance en cinq points.

1.Le succès

Le boss dans le genre, c'est Lil Wayne. Sur Tha Carter III, sorti en 2008, il reprend une photo de lui bambin, mais à eu la bonne idée d'ajouter à l'original les tatouages qu'il s'est depuis fait sur le front et sous les yeux. Il fera de même sur Tha Carter IV (2011) et même Tha Carter V (2017), où sa mère figure aussi sur la photo.

Tout de suite, Lil Wayne confronte son soi enfant à son soi adulte, mais surtout à l'artiste qu'il est devenu, tatoué de partout, que le succès le force à incarner.

Un peu comme Rihanna a pu le faire sur son dernier album Anti (2016). Bastien Stisi a analysé cet artwork sur Neoprisme: «L’artwork d’Anti convoque ainsi la Rihanna d’hier (la photo d’enfant, le ballon) et celle d’aujourd’hui (la couronne en or). Trop grande pour la petite tête de la jeune fille, le couvre-chef régalien indique, lui, la difficulté, évidente, de porter ce succès que l’on devine largement pesant.» La star planétaire se rappelle à son enfance, à ce symbole d'innocence, notion encore plus présente chez d'autres artistes rap.

2.L'innocence

Le rap n'est pas innocent. JoeyStarr n'est pas innocent. Rien à voir avec ses déboires passés avec la justice, mais le rap du double R n'est pas franchement fleur bleue, à part quelques exceptions comme le titre «Mamy...» en duo avec Nicoletta sur son album Egomaniac, sorti en 2011.

La pochette de ce dernier est d'ailleurs particulièrement intéressante. On pourrait croire, étant donné le côté vieilli du cliché représentant un gamin avec une tétine dans la bouche, qu'il s'agit de JoeyStarr petit. Hors, il s'agit de son fils. Ici, JoeyStarr montre qu'il n'a pas engendré que violence, dureté, procès, radicalité, mais aussi de l'innocence, celle de son enfant. La vie de JoeyStarr a été mouvementée, faite d'un père violent et volage («Mon père n'était pas chanteur il aimait les sales rengaines / Surtout celles qui vous tapent comme un grand coup de surin en pleine poitrine», disait-il dans le titre de NTM «Laisse pas traîner ton fils»), d'une mère totalement absente. Les choses seront différente pour sa descendance.

 

L'innocence, on la retrouve aussi chez The Notorious B.I.G.. Son premier album solo sorti en 1994 est intitulé Ready To Die, et met en évidence sur la pochette la photo d'un enfant choisi pour ressembler à B.I.G. lorsqu'il était petit. C'est l'enfant qui ne sait pas quelle vie l'attend, le petit Christopher George Lattore Wallace avec toute la vie devant lui, vie qui peut s'arrêter, il l'apprendra plus tard, du jour au lendemain. Et lorsque l'on connaît le sort du rappeur, assassiné le 9 mars 1997 à l'âge de 24 ans, cette pochette prend tout son sens.

Autres exemples, ceux de Drake et de Blackalicious. Le premier a sorti en 2013 l'album Nothing Was The Same, dont la pochette est réalisée par l'artiste Kadir Nelson, connu pour avoir signé bien d'autres artwork, pour Micheal Jackson notamment. Celle-ci aurait pu rentrer dans notre première catégorie, celle du soi enfant qui confronte le soi star. Mais le cadre fait d'un ciel bleu, la sobriété du portrait du Drake adulte indiquent plutôt l'innocence faisant face à l'homme, pas au musicien. L'album est d'ailleurs vendu en deux éditions, l'une avec l'adulte en front et l'enfant en back, l'autre inversée.

Les Blackalicious, eux, ont confronté leur soi enfant et leur soi musicien, mais les attitudes des gamins présents sur la pochette de leur album NIA suggèrent qu'ils ne savent pas encore utiliser le matériel qu'ils utiliseront durant leur carrière. C'est l'innocence face à la musique, face à leur art, qui est ici représentée.

3.Le quartier

Qui dit enfance dit racines. Et pour bien des rappeurs, qui dit racines dit barre d'immeuble. La pochette la plus célèbre représentant un enfant est sans conteste celle de l'album de 1994 Illmatic de Nas. C'est bien le rappeur qui figure en photo, fondu avec un autre cliché, celui de son quartier new yorkais, Queensbridge. Des façades reconnaissables entre mille. Une pochette largement inspirée de celle de l'album de Howard Hanger, A Child Is Born, en 1974.

Nas disait:

«1994 est l'année où j'ai commencé à me nourrir de tout ce qui m'entourait. C'est l'année où tout se déclenche. C'est l'année où j'ai commencé à entrevoir mon futur et faire ce qui était bien. Le ghetto te fait réfléchir. Le monde est à nous. Avant, je pensais que je ne pourrais jamais quitter mon quartier. Je pensais que si je le quittais, que si quoi que ce soit m'arrivait, il n'y aurait pas de justice, ou je finirais comme un esclave mort. Le quartier étais mon monde jusqu'à ce que je m'aperçoive qu'il y avait bien plus de chose au dehors.»

 

4.La détermination

L'enfance de certains rappeurs peut aussi être synonyme de chemin parcouru, de détermination à réussir. Un thème que l'on retrouve beaucoup dans les textes. La pochette du premier album de Zoxea, en 1999, le montre plein d'entrain, avec ce titre: À mon tour d'briller. Le message est clair.

Idem pour les De La Soul sur la l'artwork de Stakes In High, montrant une petite meute de bambins pleins d'assurance.

 

5.La famille

Enfin, parler d'enfance et de racines sans évoquer la famille n'est pas envisageable. Les pochettes faisant référence à ce thème sont nombreuses. Common, sur son troisième album One Day It'll Make Sense, pose avec sa mère à l'aéroport de Montego Bay, en Jamaïque. Les références à la mère dans le rap mériteraient un livre entier. Ici, la famille est représentée très explicitement. Mais souvent, elle est suggérée.

Pour l'album Peine de Maures/Arc-en-ciel pour les daltoniens, sorti en 2005, les deux frangins de La Caution choisissent une photo qui, on est en droit de le supposer, trônait fièrement dans le salon familial à Noisy-le-Sec. Le papier peint, l'accoutrement, ce sont les marqueurs de la famille.

Idem pour Jill Scott sur son album Beautifully Human, Words and Sounds Vol.2, en 2004, et cette photo de trombinoscope d'école, la coiffure bien faite par sa mère sachant que c'est ce jour-ci que le photographe viendrait photographier les écoliers. Idem pour Rah Digga sur Classic, en 2010, et ces lunettes trop grandes, certainement celles du papa.


Sur Neoprisme, Bastien Stisi voit en la pochette de l'album Error 404 du rappeur français Brav, composée d'une photo gros plan noir et blanc de son père, une variante de cette pratique:

«Une manière de se détacher des démarches de ses contemporains bodybuildés (entre les pochettes de Booba, de Jul et de Gradur, sûr que celle-ci fait son effet), et aussi, une manière de transcrire véritablement en images ce que dit le disque. Car puisque cet album-là, et comme l’indique son titre, évoque les erreurs irrémédiablement liées au cheminement de l’existence, autant directement l’illustrer via la photo d’un homme proche de la soixantaine qui a déjà bien vécu, et qui porte sur le visage tous les stigmates (car il est vrai que celui-ci est marqué) que la vie a bien dû finir par entraîner.»

Et non par la photo d'un enfant. Pour changer.

Brice Miclet
Brice Miclet (36 articles)
Journaliste
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