Du boutonnage de chemise des gens bizarres

Pourquoi Forrest Gump, Adrian Monk et Steve Urkel ferment le bouton du haut

Alors que j'étais sorti faire une course il n'y a pas si longtemps, une femme m'arrête sur un passage piéton pour me demander quel jour nous étions. Une question bizarre, avec une façon encore plus bizarre de la poser: elle s'est accroupie en parlant, même si nous faisions à peu près la même taille, et ses mots sont sortis lentement et articulés à outrance, comme si elle passait un test de sobriété. J'ai répondu - je suis du genre à aider mon prochain - et je suis parti. Mais avant, elle a tendu sa main en me disant «bien joué!» avec un ton chantant caractéristique. Elle avait l'air parfaitement normale, bien habillée et avec au bras un compagnon masculin. Soudain, je me suis dit que j'étais celui qu'elle prenait pour un déficient mental. Mais pourquoi ? Quand je suis rentré chez moi, je me suis regardé dans la glace pendant un moment et j'ai trouvé la réponse: c'était un temps de mi-saison, avec déjà beaucoup de vent mais pas assez froid pour sortir avec un manteau, j'avais donc enfilé un gilet et boutonné ma chemise jusqu'au dernier bouton du haut. Et voici mon erreur. Une chemise boutonnée jusqu'en haut est le signe vestimentaire universel du type original.

Le look boutonné jusqu'en haut est souvent le code du débile. (Je l'entends dans un sens clinique). Pensez à Forrest Gump, Karl Childers joué par Billy Bob Thornton dans Sling Blade, ou encore Sean Penn dans Sam, je suis Sam. Des gens lents mais sincères qui veulent être vus comme des citoyens sérieux et pleinement intégrés à la société - avec ce bouton du haut comme la clé de cette « gestion de l'image », pour reprendre les termes du Project Runway. Quelque chose qui dit : vous ne le réalisez peut-être pas, mais je suis propre et respectable. Sam Sawson joué par Penn arbore un col ouvert (alternant parfois avec ce look à chemises superposées) pendant le plus gros du film, mais a sa chemise boutonnée jusqu'en haut quand il travaille au Starbucks.

Le bouton du haut fermé  peut aussi signaler un intello mal dégrossi. Son ancêtre est Steve Urkel de La Vie de Famille. Urkel n'a aucun problème mental -  il est créatif et musicalement très doué -, mais n'est pas vraiment quelqu'un qu'on dirait normal. Le pauvre garçon a toutes les caractéristiques du paria: une voix de fausset nasillarde; un rire de canard; des pantalons feu de plancher; des bretelles; un goût prononcé pour les gilets; et, oui, l'habitude de boutonner tous les boutons de ses chemises à carreaux.  Peut-être est-il trop mûr pour se préoccuper d'avoir l'air cool, mais il ressemble à un grand gosse qui n'aurait pas appris à s'habiller tout seul. Quand il est nerveux, il tire sur son col, mais ne se relaxe jamais assez pour déboutonner ce bouton du haut.

Quelquefois, sur-boutonner est le signe d'un personnage un peu excentrique, ou atypique, comme Artie Abrams dans Glee - un amour de neuneu qui va à son propre rythme en fauteuil roulant. Sans surprise, il arbore des bretelles, des gilets et des chemises qui lui enserrent le cou. Ce dernier détail, selon la costumière de Glee, Lou Eyrich, est essentiel pour rendre son personnage convaincant. En fait, lors de leur première réunion, le créateur de la série, Ryan Murphy, dit à Eyrich qu'Artie aurait «toujours une chemise blanche boutonnée jusqu'en haut». L'émission ayant décollé, Eyrich s'est relâchée sur le code couleur pour plus de variété dans les costumes, mais le bouton du haut est toujours resté fermé.

Cory Monteith, qui joue le quaterback chantant de Glee, Finn, a sa petite idée sur l'origine de ce style vestimentaire atypique. Dans un petit clip «Behind the Glee», il explique que lorsque les autres membres de la chorale se déguisent d'un polo boutonné complètement et de bretelles lors du tableau en fauteuil roulant de «Proud Mary», c'est un hommage à «la façon dont Artie s'habille - et dont sa mère aimait à l'habiller». Pour Eyrich, l'histoire de la mère fait partie de la «perception propre» de Monteith, bien plus que de la sienne ou de celle de Murphy, mais c'est une idée pertinente. Une raison pour laquelle les handicapés physiques et mentaux s'habillent différemment vient du fait que leur mère joue un rôle important dans le choix de leurs vêtements. Les parents sont plus résistants aux changements de la mode, et ils ont plus tendance à s'en remettre à C&A plutôt que d'aller  s'aventurer chez American Apparel* - et donc un gamin comme Artie a plus de chances de n'être pas vraiment synchro avec les tendances vestimentaires de ses contemporains.

Les lecteurs tentés de voir dans la corrélation entre le bouton du haut et les «originaux» quelque chose qui tient du hasard devront être attentifs au dernier épisode de Monk, vendredi, dans lequel le détective collé-monté et obsessionnel-compulsif Adrian Monk résoudra sa dernière affaire. L'avant-dernier épisode commençait avec un flashback nous montrant Adrian Monk il y a douze ans, à l'époque insouciante qui précédait le meurtre de sa femme et le déclenchement incontrôlable de ses tendances maniaques. Monk jeune n'était pas si différent du type nerveux que les admirateurs de la série connaissent si bien, à part un détail: il portait une cravate. Et la voici la preuve définitive! Avant le traumatisme : une cravate. Après le traumatisme : pas de cravate, mais une chemise compulsivement boutonnée jusqu'en haut. Voici deux ans, la costumière Ileane Meltzer avait expliqué cette signature vestimentaire de Monk: «La cravate est le vecteur de millions de microbes. Les gens ne nettoient pas leurs cravates. De la nourriture tombe sur la cravate qu'ils portent autour du cou. Les gens toussent, éternuent, et tout se retrouve sur la cravate. Ils la nettoient peut-être une fois par an - ou moins. C'était un gros blocage pour un phobique des microbes». En d'autres termes, tous ces phénomènes et originaux ont peut-être, eux aussi, leurs petites manies.

June Thomas

Traduit par Peggy Sastre

*JCPenney et Hot Topic, NdT

Image de une: Forrest Gump, DR

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L'AUTEUR
Journaliste à Slate.com Ses articles
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Publié le 08/12/2009
Mis à jour le 08/12/2009 à 10h46
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