Parents & enfants

Est-ce qu'on a demandé aux enfants ce qu'ils pensent de la carte scolaire?

Louise Tourret, mis à jour le 18.03.2017 à 10 h 02

Du point de vue des enfants sur les choix scolaires, la ségrégation et le fait d’être scolarisé dans un établissement considéré comme relégué.

A Asnieres-sur-Seine, le 13 janvier 2017 |
PHILIPPE LOPEZ / AFP

A Asnieres-sur-Seine, le 13 janvier 2017 | PHILIPPE LOPEZ / AFP

La carte scolaire, pour aller vite, c’est ce document invisible qui vous attribue une école ou un collège en fonction de là où vous habitez. Cette réglementation fait l’objet de réformes et débats politiques, Nicolas Sarkozy l’avait assouplie et, après un retour à des règles plus strictes depuis 2012, l’actuelle ministre de l’Éducation a lancé une expérimentation appelée «secteurs multi-collèges» pour favoriser la mixité. Dans certaines zones, elle est source d’évitement d’établissement, de contournement de l’école publique, évitement parfois accusé de favoriser les ghettos scolaires.

Le constat est largement partagé, soulevé par exemple avec retentissement par Thomas Piketty dans le Monde à la rentrée 2016w. La mise en place de secteurs multi-collèges dans les quartiers les plus populaires de Paris en trois zones réunissant deux collèges – Henri Bergson et Edouard Pailleron dans le XIXe arrondissement, Hector Berlioz et Antoine Coysevox ainsi que Marie Curie et Gérard Philippe dans le XVIIIe arrondissement–  a donné lieu à des protestations largement documentées, et même commentées dans la presse.

J’ai moi-même écrit sur le sujet, poussée par des parents qui voulaient défendre l’école publique de leur quartier et continuer à la fréquenter. On soulignera que suivant que les journalistes sont très attachés au respect des règles et à l’égalité ou qu’ils partagent l’idée communément répandue qu’on doit pouvoir, de droit, éviter un collège trop populaire pour des raisons même des craintes relatives à l’atmosphère, aux résultats scolaires, cela ne donne pas exactement les mêmes papiers. Pour moi, la carte scolaire a aussi influencé mon enfance, mon adolescence, ma jeunesse, c’est pourquoi j’ai voulu poser la question directement à des collégiens concernés. Est-ce qu'ils le vivent si mal?

De Châtenay-Malabry à Sceaux

À partir du CE1, je suis allée dans une école primaire située dans un quartier très populaire de ma ville, la Butte Rouge à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine). Cette école était loin de chez-moi, nous prenions un bus qui amenait les quelques enfants qui vivaient hors de la Butte Rouge tout en y étant «sectorisés» et dont les parents n’avaient pas demandé de dérogation. Personne, mais absolument personne de mon immeuble et de ma rue n’allait à Jules Verne. J’avais fréquenté cette école à deux ans quand nous habitions dans ce coin de la ville, pareil pour mon frère et puis, par conviction, mes parents trouvaient que c’était très bien d’y rester. Est-ce qu’on peut ressentir la différence sociale entre deux endroits à 7 ans? La réponse est oui. Les enfants n’étaient pas les mêmes qu’au CP car j'ai fait mon CP dans mon école maternelle, en bas de chez moi, dans un quartier beaucoup moins populaire, avec très peu d’enfants issus de l’immigration, les enfants ne parlaient de la même façon, n’étaient pas habillés pareil, c’était plus brutal, mais c’était aussi une école de grands. Le premier jour à la cantine, la nourriture n’est pas arrivée jusqu’à moi.

S’en sont suivi quatre années merveilleuses dans une école pleine de projets pédagogiques, d’études sportives, sans esprit de compétition et avec des instits formidables. Il y avait des redoublants avec un niveau scolaire épouvantable, des problèmes sûrement –j’ai vu des filles enceintes un an après avoir quitté le CM2. J’ai passé pas mal de temps à faire des fiches au fond de la classe parce que j’avais fini mon travail.

Mais je n’ai pas eu de problème de niveau scolaire quand je suis arrivée chez les bourgeois du collège, en prenant allemand en première langue en sixième. Mes parents m'ont évité le collège de mon frère, car il avait un avait eu une scolarité mouvementée avec des problèmes de discipline, ils ont estimé que ses exploits me feraient du tort. À Marie-Curie à Sceaux, la moitié de ma classe avait un an d’avance, certains gamins étaient en culotte courte et on se moquait des mauvais élèves et des pauvres. Les profs donnaient des lignes à recopier lorsque l'on bavardait. Au mois de février, tout le monde partait au ski. J’ai eu tellement de mal à m’adapter que j’ai passé une grande partie de mon année à l’infirmerie, j’étais tout le temps malade.

La carte scolaire modifie des vies

La professeure de géographie urbaine Thérèse Saint-Julien ne pouvait pas savoir tout cela quand elle m’a proposé de travailler sur la carte scolaire sous sa direction pour mon mémoire de maîtrise à l’université. Je lui ai j’ai tout de suite dit oui. C’était un peu La Carte et le Territoire avant l’heure: j’ai étudié les repères spatiaux des élèves en fonction de leur appartenance scolaire. Ce travail a été réalisé auprès d’élèves de quatrième dans les villes où j’ai grandi (sud des Hauts-de-Seine). Il montrait qu’appartenir à un espace scolaire, même aussi ténu que défini par une carte administrative (la carte scolaire), modifie la vie et les habitudes. Ainsi, la ville est pleine de frontières invisibles que les adolescents ne passent jamais. De ce point de vue, être scolarisé dans un collège relégué ou non, encore plus en banlieue où les distances sont plus grandes, n’est pas sans effet sur l’expérience de l’espace urbain, sur les pratiques et les loisirs. C’est toute une socialisation et une expérience sociale en soi.

Je me demande toujours pourquoi dans tout ce que je peux lire sur le sujet, on ne pose presque jamais de questions aux élèves. Ce sont les premiers concernés après-tout. Il se trouve que j’ai un petit groupe d’adolescents qui réfléchissent sous la main, la classe média de l’ultra dynamique Laura Mougel au collège Gérard Philippe à Paris. Je vais les voir régulièrement pour des séances de discussion autour de l’actualité. C’est particulièrement intéressant puisque le collège est justement concerné par un des deux nouveaux secteurs multi-collèges du XVIIIe arrondissement de la capitale. Dans cette histoire, Gérard Philippe est souvent décrit comme le collège le plus faible, le moins désirable. Le point de vue qu’ils donnent diffère du discours construit des adultes, mais a davantage affaire avec la vie dans l’école. Ils évoquent les représentations qui circulent à l’endroit des catégories populaires, des élèves aux origines diverses, mais sans être forcément très précis. Ils sont encore trop jeunes pour avoir pris conscience du phénomène de relégation scolaire et peut-être que cette idée ne leur vient pas à l’esprit, car ce n’est pas l’impression que leur établissement leur donne.

Si les élèves connaissent la «faible» réputation de leur établissement, tous relativisent:

«On peut faire du chinois et du latin ici et il y aussi une excellente section basket chez nous. La section bilangue (qui permet de pratiquer deux langues vivantes dès la sixième) aussi, c’est bien… et puis la classe média aussi. En tout cas, ça montre bien qu’il y a de bonnes choses à Gérard-Philippe!» 

De fait, toutes ces propositions pédagogiques ont pour objectif plus ou moins affirmé de «garder» des bons élèves dans les établissements. Ce qui est amusant, c’est que même si Gérard Philippe n’est pas considéré comme incroyable aux yeux de ce groupe de collégiens il y a scolairement bien pire: plusieurs collèges du XVIIIe sont cités comme beaucoup moins attirants que le leur. Renseignements pris, rien ne distingue ces établissements en terme de niveau ou de réputation… Sur le papier, ils seraient même avantagés par rapport à Gérard Philippe qui était en zone prévention violence jusqu'à peu, un label qui peut effrayer les familles, et dont les derniers résultats au Brevet ont été plutôt faibles (un catastrophique taux de réussite à 57% l'année dernière, contre plus de 70% de réussite les deux années précédentes).

Le point de vue des parents

Alors comment a été vécue la sectorisation, des questions se sont-elles posées dans les familles? Je pose la question au petit groupe: oui, évidemment, le passage au collège étant un grand saut scolaire, on en parle à la maison (les enfants de CM2 que je rencontre en parlent énormément), la question du collège a été soulevée dans toutes les familles même s’il ne s’agissait pas à proprement parler d’éviter cet établissement. 

Une élève du groupe, Myniana, explique que ses parents ont hésité entre le collège public et Saint-Vincent (collège privé du quartier) mais qu’elle est restée dans le public pour avoir plus de choix de lycée (public). En effet, dans la capitale, un passage dans le privé peut rendre le lycée public moins accessible. Au début, les parents avaient peur de ses fréquentations, mais maintenant d’après l’élève de quatrième, pour eux, «ça va». Pour Mohammed, excellent élève qui a suivi sa sœur ici, c’est sans appel: «dans le privé, je ne m’adapterais pas». Selon les dires de Myniana, les résultats sont corrects (je la crois!), la vie au collège se passe bien, les choix scolaires ne sont plus débattus à la maison. Mélina, réfléchit tout haut: elle s’est interrogée à la fois sur le fait de rester au collège et le fait d’être à l’intérieur de ce collège dans une classe d’intellos (la classe bilangue) et l’étiquette dont elle serait ainsi affublée. Mais les deux filles sont d’accord, ce qui compte énormément dans le fait d’avoir suivi la carte scolaire, c’est quand même les copines!

Une évidence? Pas forcément le cas, ni pour les parents ni pour les équipes pédagogiques. Pourtant, une très sérieuse étude menée par des économistes a démontré que rester dans la classe de ses ami(e)s permettait une meilleure réussite scolaire aux élèves. C’est ce que montraient en 2015 les chercheurs Arnaud Rigaert et Son-Thierry Lee en 2015 pour les élèves de seconde, rien n’interdit de penser que cela fonctionne aussi au collège:

«Des élèves affectés de manière quasi-aléatoire dans leur classe de seconde ont des résultats très différents selon qu’ils retrouvent ou non des camarades de troisième dans leur nouvelle classe. L’analyse montre que des élèves issus de la même classe du même collège, qui arrivent dans le même lycée avec des profils scolaires très similaires ont des résultats très différents selon qu’ils retrouvent ou non des camarades de troisième dans leur nouvelle classe. On observe en effet que les élèves qui conservent plus de camarades de classe ont une probabilité réduite de redoubler la seconde, et une probabilité plus élevée d’obtenir leur baccalauréat, trois ans plus tard.»

De fait, ce qui semble le plus inquiéter les parents, du moins si l'on en croit leurs enfants, ce sont les élèves qu'ils côtoient tous les jours: «Ma mère dit toujours d’avoir de bonnes fréquentations» étant la phrase qui revient et résume un peu tout. Que comprendre? Les mauvaises influences d’enfants de milieu trop populaires, les mauvaises manières, le langage relâché, la cigarette, la violence? 

Plus problématique, l’un des élèves du groupe, Alexandre, dont on peut noter qu’il est le seul élève blond, fait part de la grande méfiance de son père par rapport aux origines de la population du collège. D’après lui, sa présence a donné lieu à des échanges musclés entre ses parents. Il nous raconte qu’il n’y avait que deux élèves noirs dans son école primaire et qu’il a été «un peu surpris en arrivant». Il n’a pas l’air de se sentir mal ici, en fait il est assez peu disert sur le sujet, il ne voit rien à signaler. Mais quand il rapporte les propos de ses parents (que je ne reproduis en intégralité), c'est de racisme qu'il s'agit.

J’essaie de comprendre si la gêne de certains parents s’assimile pour leurs enfants à une peur scolaire, celle d’être assimilé à un milieu trop populaire… À une forme de déclassement scolaire et surtout à la peur de louper le train de la réussite. Tout ce qui est parfaitement décrit par les livres de sociologies scolaires s’évanouit pourtant lorsque l'on comprend le ressenti que je suis bien obligée de qualifier de positif des adolescents.

Comme Mélina qui me confie:

«Vous savez Madame, moi, je me suis battue pour rester dans ce collège. Parce que mes parents, enfin surtout mon père, n’était pas d’accord, pas d’accord du tout. Ils ont vraiment essayé de me convaincre… surtout depuis qu’on a déménagé (l’élève habite cette année dans un autre arrondissement), on en parle encore très souvent. Mais moi, je veux rester ici, avec mes copines et puis j’aime bien ce collège.»

Les enfants heureux malgré tout 

Bien sûr, la relégation scolaire est une réalité, mais attention, car le discours que tiennent les enfants montre que la «bonne» scolarité dans leur univers mental est faite d’autre chose que de la recherche du meilleur établissement. Être un élève et, pour certains, un bon élève à Gérard Philippe, leur semble un destin scolaire tout à fait convenable.

Comme la professeur du groupe Laura Mougel, qui a enseigné dans d’autres arrondissements de la capitale tient à me le préciser: il faut aussi arrêter de laisser entendre que les beaux quartiers sont des paradis scolaires: la pression scolaire y est intense et les enseignants savent bien que des collèges favorisés (publics ou privés) comptent aussi leurs problèmes de violence, harcèlement, drogue, exclusion.

Eviter à ses enfants les établissements considérés moins bons parfois sur la base de fantasmes est donc loin d'être une bonne chose pour les enfants, mieux vaut leur demander directement ce qu'ils préfèrent. Je ne sais pas si la mise en place des secteurs multi-collèges pourra y faire quelques chose. D'autant que les établissements de centre-ville –on évoque souvent le «triangle d'or» Henri IV, Louis Le Grand, Fénélon– trient leur public sans le dire. D’autres pays comme la Grande Bretagne font en partie reposer leurs politiques de mixité socio-scolaire sur des quotas dans certaines écoles. Enfin, en prenant un peu de recul et en relisant les articles publiés depuis des semaines sur le sujet, les polémiques qui agitent les secteurs multi-collèges montrent aussi à quel point toute tentative d’influer sur le cours des choses et la relégation amène à ressasser les mêmes clichés et à alimenter une vision dégradée des collèges les plus populaires et de leurs élèves. Surtout qu'en France, le milieu social est déterminant dans le parcours scolaire: ce n’est pas l’établissement qui prime mais bien le contexte familial. Sans nier un certain nombre de problèmes importants de niveau scolaire, de discipline, je trouve que les acteurs de l’école, les observateurs et les médias (dont moi peut-être) alimentent parfois avec beaucoup de légèreté une vision extrêmement sombre de certains établissements. Comme si la vie et l’avis des élèves et des familles qui le fréquentaient avaient au fond tellement moins d’importance que la peur de ceux qui pourraient les fréquenter.  

Je vis à l’autre bout de Paris mais j’adore ce coin du XVIIIarrondissement où se trouve le collège Gérard Philippe. Les élèves me rappellent mes copains de classe de l’école primaire. En partant du collège, je rencontre les élèves d’un autre établissement du quartier qui descendent en survêtement la rue des Poissonniers. Je salue un enseignant que je connais, ils vont participer à un cross… Ils ont l’air heureux d’être en sortie, pas effrayants, ils ont l’air d’élèves. Tout simplement d’élèves. Il est urgent d’arrêter de présenter comme une évidence qu’il y a en France des enfants qu’il faudrait fuir. 

Louise Tourret
Louise Tourret (151 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte