FranceCulture

Darshan au Zingaro

Christian Delage, mis à jour le 12.12.2009 à 20 h 16

Pour cette nouvelle création, les spectateurs sont au centre, et les cheveaux autour.

En préparant sa dernière création, Darshan (depuis le 4 décembre au Fort d'Aubervilliers), Bartabas a pris une décision lourde de conséquences pour l'avenir de son théâtre équestre. Comme il l'explique à Libération, «au lieu que les chevaux galopent au milieu du public, je vais installer les spectateurs au centre, et les chevaux autour. Le seul problème, de taille, si j'en décide ainsi, c'est qu'il faut détruire l'intérieur du théâtre. Et si on commence à démolir, on ne peut plus reculer. Cela veut aussi dire qu'avec cette configuration, nous ne pourrons pas partir en tournée». Ce pari, Bartabas l'a affronté comme un chercheur le ferait quand, pour développer un nouveau concept, il lui faut se donner les moyens matériels et la disponibilité mentale de partir sur un développement heuristique, à partir de son champ d'expérience, et en s'ouvrant un horizon d'attente.

Cette décision a donc été suivie du remodèlement de la salle de spectacle. Si les spectateurs y pénètrent toujours par une allée où les chevaux attendent dans les stalles leur tour de piste, ils sont invités à s'asseoir sur des gradins qui occupent l'espace réservé jusqu'alors à la scène et qui vont tourner lentement pendant toute la durée du spectacle. Autour d'eux, un écran circulaire, sur lequel viennent se loger alternativement un continuum d'images projetées (oiseaux qui volent sur un ciel neutre, écoulement d'une journée depuis le lever de soleil jusqu'à l'arrivée de la nuit) et un théâtre d'ombres de cavaliers et de chevaux qui évoluent derrière l'écran.

La première impression est celle d'une instabilité, accentuée par le découplage du sens de rotation du gradin et de celui du défilement des images. Puis apparaissent deux jeunes garçons portés sur un cheval blanc, tenant un livre ouvert, assis puis couchés et endormis à même le dos du cheval. Le jeu d'ombres commence: c'est l'aurore, apparaissent les contours d'un cheval dont la netteté va grandissant. Un homme et une femme se glissent sous cette ombre. Un ballet se crée ensuite entre le devant, assez étroit, de la scène et la coulisse, où prend place l'essentiel du spectacle: des portes s'entrebâillent, dans l'obscurité, et laissent passer chevaux et cavaliers qui se faufilent ainsi entre les deux espaces, au son de musiques venues d'Inde, d'Afrique, d'Amérique et de l'Europe de Bach.

Étant donné l'angle de vue du public, restreint à deux axes en largeur, le passage des chevaux est quasiment elliptique et une certaine frustration naît rapidement. Le lien entre les diverses séquences s'avère également d'autant moins établi que chaque tableau, même si certains se répondent les uns aux autres, ou reviennent régulièrement, est une sorte de proposition autonome, plastique davantage que narrative.

La «vision du divin» (Darshan) que propose Bartabas est une épure. Elle a la rigueur d'un pari spirituel: le cheval n'est pas - n'est plus - une icône, sa forme même se disloque dans les contours mouvants d'une silhouette sombre. Bartabas veut effacer la présence physique, sensorielle, vivante, du cheval, et projeter le spectateur dans un univers abstrait, déconnecté, pris dans une circularité obsédante. Ceux qui iront voir Darshan doivent se préparer à cette épreuve, visuelle autant que cérébrale. Tel quel, mais des réglages se feront sûrement au fur et à mesure des représentations, le spectacle manque de rythme et surtout, ce qui est plus ennuyeux, de liant entre les divers tableaux. Il est vrai que la machinerie est complexe, en partie en raison des synchronismes nécessaires entre les départs simultanés ou retardés des cavaliers, des musiques et des images.

Tout en se déshabillant, hommes et femmes finissent par courir puis par s'épuiser et tomber les uns après les autres, tandis que défile en boucle sur l'écran l'image dessinée de chevaux lancés au galop. Ce sont bien les premiers qui souffrent, et non les montures, aériennes et stylisées, le plus souvent dépourvues de cavaliers. «On achève bien les chevaux» pourrait-on se dire en voyant la dernière scène du spectacle, inspirée du film réalisé par Sydney Pollack en 1970.

Christian Delage

Image de Une: Darshan au Zingaro

Christian Delage
Christian Delage (21 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte