Culture

Le vrai-faux meilleur ami de Franz Kafka

Elise Costa, mis à jour le 06.04.2017 à 15 h 11

Dans ses dernières volontés, Franz Kafka déclare que ses écrits non-publiés doivent périr avec lui. Il confie à son meilleur ami, Max Brod, la tâche de brûler son œuvre restante. Brod ne l’écoutera pas. Acte d’amour ou de trahison?

Une statue de Franz Kafka à Prague, le 26 juillet 2016 | Michal Cizek / AFP

Une statue de Franz Kafka à Prague, le 26 juillet 2016 | Michal Cizek / AFP

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Franz Kafka, auteur originaire de Prague, décède en 1924 à l’âge de 40 ans. Sa mort n’est pas mystérieuse en soi. La tuberculose, maladie vieille comme l’humanité, n’a connu de remèdes que dans les années 1940. Kafka y a succombé au même titre que beaucoup d’être humains. Mais en passant l’arme à gauche, l’écrivain a laissé dans un de ses tiroirs une lettre étrange. 

«Mon très cher Max,

Une dernière volonté: tout ce que je laisse derrière moi, sous forme de journaux, manuscrits, lettres en tant qu’expéditeur et destinataire, dessins etc. (que ce soit dans ma bibliothèque, les tiroirs à vêtements, mon bureau à la maison et à l’atelier ou dans quelqu’autre endroit où tu puisses les trouver) doivent être brûlés dans leur intégralité et sans être lus, tout comme tout ce qui a été écrit ou dessiné et qui serait en ta possession ou en la possession d’autres personnes à qui tu dois demander, en mon nom, de faire de même. Tous ceux qui refuseraient de te confier leurs lettres doivent au moins faire la promesse de les brûler eux-mêmes.

Bien à toi,
Franz Kafka.»

Max Brod, lui-même écrivain et journaliste, est l’ami le plus proche de Franz Kafka. Les deux hommes se sont rencontrés alors qu’ils étaient étudiants et ne se sont plus quittés. Que Kafka lui fasse part de ses dernières volontés n’est donc pas surprenant. Que Kafka veuille brûler ce qu’il reste de lui non plus: il aurait, durant sa courte existence, déjà livré 90% de ses travaux aux flammes. Non ce qui est troublant, c’est le manquement de Max Brod à son obligation morale. Il a préféré ignorer l’ultime souhait de son compagnon de lettres. Pire encore, il est allé dans la direction opposée en publiant ses manuscrits. Sans Max Brod, nul n’aurait découvert Le Procès (1925) ni Le Château (1926). 

Suivre Kafka ou le trahir?

Lorsque le testament est trouvé, le cercle littéraire et universitaire oscille entre répugnance et reconnaissance. La mémoire donne raison à Brod, mais la morale lui donne tort. Quel crime est plus épouvantable: celui de ne pas respecter les voeux post-mortem d’un auteur, ou celui de faire disparaître un chef-d’oeuvre bénéfique à l’humanité? Brod aimait-il trop ou pas assez Kafka? 

Même les plus fervents admirateurs de l’écrivain pragois semblent penser que, si telle était la volonté de Kafka, alors Brod aurait dû serrer les dents et obéir. Parce qu’il faut permettre à un auteur de revenir sur les mots couchés sur papier sans qu’il n’ait à craindre que ses brouillons soient utilisés. Peut-être estimait-il que le plus grand cadeau qu’il pouvait offrir au monde était de ne pas présenter un travail médiocre –ou du moins inférieur à ce qu’il pouvait produire. Prenons l’exemple de Chopin, dont l’ami Julian Fontana a dévoilé plusieurs de ses compositions contre sa volonté. Chopin avait une bonne raison de voir ces travaux-là réduits en cendres. Il savait qu’ils n’étaient pas à la hauteur du reste et qu’ils étaient susceptibles de ternir l’éclat de son oeuvre. Tous les artistes ne le sont –les fans de Raymond Carver, notamment, le savent– que parce qu’ils sont capables de mettre de côté une partie de leur production. C’est ce qui les distingue des créateurs lambda. Ils coupent, effacent, jettent au feu tout ce qui leur semble passable. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ont raison. Souvenons-nous de Nabokov qui voulait embraser Lolita avant que sa femme n’intervienne.

Il y a toutefois quelque chose, dans la requête de Franz Kafka, qui ne colle pas.

C’est qu’il savait que son ami ferait fi de sa lettre testamentaire. Pour commencer, Brod le lui a dit. Ce qui n’a pas dû surprendre l’auteur, aussi fiévreux soit-il: Max Brod a toujours incité Franz Kafka à se faire publier. Il lui a présenté son éditeur. S’il y a bien quelqu’un qui n’aurait jamais laissé ses carnets derrière lui, c’est bien son ami et confident, qui le poussait au contraire en avant. Ensuite, Kafka était juriste. S’il avait voulu faire imposer ses dernières volontés –volontés qui paraissent cruciales au vu de sa lettre–, il savait, d’un point de vue légal, comment procéder. Il n’aurait pas rédigé un acte pareil sur une carte postale. Alors, était-ce aussi important? Kafka aimait propager des mythes sur sa personne –qu’il soit pauvre, de constitution fragile, solitaire était des fausses représentations dont il s’amusait probablement. Son testament fait ainsi partie de la légende kafkaïenne.

L’histoire, toutefois, ne se finit pas là.

La fidèle secrétaire de Kafka

Quinze ans après la mort de Kafka, les données géo-politiques du monde sont chamboulées avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Max Brod monte à bord du dernier train à passer la frontière tchèque, cinq minutes avant que l’armée nazie ne débarque. A son bras, une valise contenant son bien le plus précieux: les journaux et lettres de son ami Franz Kafka. Ses propres manuscrits n’arriveront par la Poste que bien plus tard. Brod parvient à fouler le sol palestinien, avant de s’installer définitivement à Tel-Aviv. Il y mourra en 1968, à 84 ans. Seulement voilà, il n’a pas d’enfant. Il lègue alors l’œuvre de Kafka à sa fidèle secrétaire, Esther Hoffe, couchant à son tour ses dernières volontés dans son testament: les documents devront être confiés à «l’Université hébraïque de Jérusalem ou à la bibliothèque municipale de Tel-Aviv ou à une autre institution en Israël ou à l’étranger». Mais Esther Hoffe n’obéit pas. Elle aurait été jusqu’à vendre le manuscrit original du Procès aux archives nationales allemandes pour la coquette somme de deux millions d’euros. Et le reste dans son confiturier. Qui revient, à sa mort, à ses filles –Ruth et Eva. Quand Ruth décède, il ne reste plus qu’Eva Hoffe pour conserver les écrits de Kafka.

Eva Hoffe est une dure à cuire. Vivant seule dans un appartement de Tel-Aviv, entourée de douzaines de chats, elle est haïe par ses voisins qui n’en peuvent plus de l’odeur de pipi incrusté dans les murs de l’immeuble. Elle se fait cambrioler plusieurs fois mais affirme que l’œuvre de Kafka est plus en sécurité chez elle que dans un musée. Un procès l’opposant à la Bibliothèque Nationale d’Israël s’ouvre. Elle insulte tout le monde à la barre, menace de se suicider. Les avocats en face ne sont pas sûrs de comprendre pourquoi elle se bat. Il n’est même pas certain que Max Brod ait désigné sa mère comme seule héritière, ni qu’il lui ait donné quoique ce soit –dans tous les cas, sa volonté était de garantir la protection des notes de Kafka au sein d’une institution culturelle. Oui, mais y a-t-il une légitimité à faire respecter les souhaits d’un homme qui n’a pas lui-même respecté les souhaits d’un autre? Le serpent se mord la queue.

Parce qu’il fallait bien mettre un point final au voyage des manuscrits de Kafka et peut-être assurer enfin une certaine moralité, la Cour suprême d’Israël a tranché en août 2016: le fonds Kafka restera la propriété de la Bibliothèque Nationale. Près de quatre-vingt-dix ans plus tard, l’auteur peut enfin se reposer.

Elise Costa
Elise Costa (79 articles)
Journaliste
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