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Supprimer le stationnement automobile dans la rue

Frédéric Héran, mis à jour le 20.03.2017 à 15 h 22

Regardez les rues qui vous sont les plus familières et imaginez les maintenant libérées de tout véhicule en stationnement au profit de trottoirs élargis, de places reconquises et d’une urbanité retrouvée…

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En France, il y a moins d’un siècle, il était encore formellement interdit de stationner son véhicule dans la rue. Le code de la route instauré en 1922 rappelait, dans son article 11, l’inter­diction très ancienne de «laisser un véhicule stationné sans nécessité sur la voie publique». Cette disposition n’avait pas seulement pour but de faciliter la circulation, elle était simple­ment logique: pas question de laisser un bien privé sur l’espace public.

Sous la pression croissante de la demande de stationnement automobile, la loi a progressivement autorisé cette pratique. Dès 1928, l’article 11 est modifié et l’expression «sans néces­sité» est remplacée par «sans motif légitime», puis, en 1954, seul le stationnement «abusif» devient interdit, autorisant, de fait, tout stationnement non abusif. Enfin, le décret du 29 février 1960 «relatif aux dispositifs de contrôle de la durée du station­nement dans les agglomérations» instaure le stationnement autorisé et réglementé avec la création de la zone bleue.

Aujourd’hui, il nous paraît parfaitement normal de stationner son véhicule dans la rue, à proximité de –ou mieux encore devant– chaque lieu de destination: domicile, école, travail, commerces, services… Pas question de perdre du temps à chercher à se garer dans un garage ou un parking, le stationnement sur voirie, autant que possible gratuit, est devenu un droit acquis. Ne paye-t-on pas des impôts pour cela?

Le stationnement sur voirie représente pourtant une appropriation de l’espace public à des fins privées. En laissant sa voiture des heures le long du trottoir –ou en stationnement illicite sur le trottoir–, l’automobiliste utilise pour lui seul un espace qui appartient à tout le monde et interdit donc tout autre usage de cet espace. Dans l’agglomération lilloise, par exemple, la moitié des rues ont dix mètres de large et ne sont que de tristes parkings: deux files de stationnement desservies par une file de circulation à sens unique, pas d’arbres, pas de bancs, pas de jeux pour enfants, aucune envie pour les piétons de s’y promener ou de s’y attarder. On y circule uniquement par nécessité.

L’espace public n’est pas non plus gratuit. Il faut le créer, l’aménager, l’éclairer, l’entre­tenir, le surveiller. Mais combien coûte-t-il, à vrai dire? On en a une idée assez claire quand un automobiliste préfère stationner sa voiture dans la rue gratuite et transformer son garage en pièce à vivre: une place de stationnement coûte donc aussi cher qu’une chambre, un salon ou un studio à louer! La conversion d’un garage en pièce à vivre est une pratique courante mais interdite cas cela modifie l’assiette fiscale du logement.

Quand un bien est gratuit, sa demande est infinie. Pourquoi se priver, puisque cela ne coûte rien? Comme le stationnement en France est presque toujours gratuit ou peu tarifé, les gens réclament encore et toujours plus de places à proximité immédiate de tous les lieux de destination. D’où un énorme gâchis: les places sur voirie, faciles d’accès, sont saturées, mais de nombreux parkings en surface ou en ouvrage sont vides ou sous-utilisés. Pour éviter cela, il n’y a que deux solutions: soit rendre les places sur voirie plus chères que les places de parking hors voirie, soit interdire purement et simplement le stationnement sur voirie.

À vrai dire, les deux mesures se complètent. En tarifant correctement le stationnement sur voirie, on décourage les automobilistes de stationner leur voiture dans la rue, ce qui permet de reconquérir peu à peu les espaces publics. Un pays comme le Japon a toujours maintenu l’interdiction du stationnement dans la rue. Le Japonais qui veut acheter une voiture doit dis­poser d’une place de parking au domicile comme au travail.

Imaginons maintenant les rues et les places débarrassées de tout stationnement (hormis des places pour les livraisons, les handicapés et la desserte minute de certains lieux). Les surfaces d’espace public doubleraient. La ville serait métamorphosée: plantations nouvelles, rez-de-chaussée et bâtiments historiques mieux visibles, installation de terrasses de restaurants et d’étals de commerçants, réappropriation des rues par les habitants…

La décentralisation et dépénalisation du stationnement qui entrera en vigueur en janvier 2018 est une première étape très importante. Les tarifs du stationnement et les amendes pour­ront être adaptés à chaque contexte et le contrôle sera renforcé. Mais l’objectif à terme est de refaire des rues pour les habitants et non plus pour les voitures, et de l’inscrire à nouveau dans la loi.

Frédéric Héran
Frédéric Héran (1 article)
Économiste et urbaniste, enseignant-chercheur à l’université de Lille
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