France

Les suppressions de poste détruisent l'école

Sophie Audoubert, mis à jour le 08.12.2009 à 9 h 32

Les suppressions de poste sans discrimination de lieux ni de besoins spécifiques désorganisent chaque jour un peu plus l'éducation nationale.

En 2007, le gouvernement a supprimé 8 700 postes dans l'Education nationale; en 2008, 11 200 postes disparaissaient; en 2009, 13 500; en 2010, on annonce la suppression de 16 000 postes. Un total de 49 400 postes sur trois ans, suivant de surcroît une courbe nettement ascendante.

Le 18 novembre 2009, le recteur de l'académie de Créteil a envoyé une lettre aux chefs d'établissements, où l'on peut lire: «Bien que mes services alimentent en permanence un vivier d'enseignants «recrutables», ce dernier ne suffit pas toujours à résoudre la totalité des problématiques rencontrées. Aussi, dans le souci de rendre plus efficient le remplacement, j'attire à nouveau votre attention sur le fait que votre contribution à la constitution de ce vivier est nécessaire. Vous avez peut-être dans votre entourage personnel ou parmi votre population de vie scolaire, des étudiants ou des personnes titulaires au minimum d'une licence ou ayant des compétences avérées qui pourraient venir valablement alimenter le vivier de contractuels ou de vacataires.» Il ajoute un peu plus loin: «J'ai également décidé qu'en cas d'urgence, vous pourriez installer immédiatement la personne que vous aurez choisie, la validation par les inspecteurs venant ultérieurement.»

Depuis plusieurs années, les cassandres de l'Education nationale crient à «la casse du service public d'éducation». Il est peut-être temps de les écouter. Ce qui se passe aujourd'hui est lourd de conséquences. On voit dans quelle contradiction l'administration s'est, toute seule, placée. En supprimant les postes au bulldozer, sans discrimination de lieux ni de besoins spécifiques, elle se retrouve dans une situation ubuesque où, en panne d'enseignants remplaçants, indispensables à la continuité du service public d'éducation, elle refuse de remettre en question sa propre politique, mais demande aux chefs d'établissement de recruter des personnels non formés pour faire bonne figure aux yeux des familles.

Les guillemets avec lesquels le recteur a cru bon envelopper le terme «recrutables» en disent d'ailleurs long sur sa propre foi dans la qualité d'enseignement que ces remplaçants seront en mesure de fournir aux élèves, indépendamment de leur bonne volonté. Mais la qualité n'est justement pas ici en question. Ce qui importe, c'est de «rendre plus efficient» le remplacement. Et cette efficacité se résume, aux yeux de l'administration, à une chose: un adulte devant des élèves. Si possible à moindre coût. D'où l'idée de «recruter», donc, des contractuels et des vacataires, autrement dit des personnels précaires, malléables à merci, payés au lance pierre, souvent avec plusieurs mois de retard, pour combler à la va-vite le gouffre creusé par des suppressions de postes dont les conséquences, catastrophiques, touchent non seulement les élèves, mais aussi, finalement, le projet éducatif français tout entier.

La question de la formation des enseignants est devenue, ces deux dernières années, un des points névralgiques les plus douloureux de la politique d'éducation.  Malgré les discours généreux qu'on nous tient sur le sujet, elle est, cette formation, de facto en train de disparaître. La professionnalisation accrue proposée par le gouvernement dans sa réforme contestée est un miroir aux alouettes. Tout le monde le dit, personne n'écoute. Pourtant ce qui se passe dès à présent, avec le «recrutement» d'un «vivier» de remplaçants choisis dans «l'entourage personnel» des chefs d'établissement, le confirme de la manière la plus inquiétante.

La dérive qui se met en place ouvre la porte à tous les népotismes, à un recrutement sauvage de véritables mercenaires de l'éducation venant faire concurrence aux fonctionnaires réellement formés, expérimentés, en un mot légitimes. Les inspecteurs eux-mêmes, pourtant seuls garants de la validation pédagogique d'un enseignant, perdent leurs prérogatives, puisque les chefs d'établissement sont autorisés à «installer immédiatement la personne qu'[ils] auront choisie». Sur ce point, il ne faut pas se leurrer: les inspecteurs sont déjà débordés, et n'auront pas le temps de rendre visite à ces personnels sortis de nulle part.

Autant dire que les principaux de collège et les proviseurs de lycée sont promus directeurs des ressources humaines aux pleins pouvoirs, sans garde-fou, dans un domaine qui en exigerait pourtant beaucoup. Nous avons donc d'un côté des enseignants à part entière, qui ont passé un concours professionnel et suivi une formation, que les inspecteurs connaissent, et de l'autre une nébuleuse (ou un «vivier», si l'on préfère) de gens, proclamés enseignants parce qu'ils connaissent un chef d'établissement, dont personne ne pourra véritablement contrôler le travail. Mais qu'on se rassure, ces nouveaux «enseignants» se fondront vite dans la masse des jeunes certifiés et agrégés qui nous arriveront bientôt après avoir effectué, tant bien que mal, en même temps qu'ils auront passé le concours, quelques pauvres heures de stage apparemment suffisantes pour leur confier dix-huit ou quinze heures de cours dès la première année.

Notre gouvernement ne semble pas prendre la mesure, quoi qu'il en dise, de la difficulté du métier d'enseignant, encore moins de son importance pour l'avenir d'une société. Il ne semble pas, à vrai dire, considérer qu'il s'agisse même d'un métier, puisqu'il n'est pas besoin de s'y former pour l'exercer. Sa seule ambition éducative pour notre pays: que chaque classe ait, devant elle, un adulte. Ce qui se passe ensuite, une fois fermée la porte de la salle de cours, n'importe guère.

Fermons les yeux sur la souffrance de ceux qui se trouveront inévitablement en grande difficulté devant leurs élèves; fermons les yeux sur les générations d'enfants sacrifiées parce qu'on n'aura pas donné à l'adulte qu'on se sera contenté de poser devant eux, les moyens de penser une pédagogie qui seule lui permettrait de transmettre quoi que ce soit. Fermons les yeux enfin sur les inégalités scolaires qui ne feront que s'aggraver. La seule chance - pourtant déjà bien mince, on ne le sait que trop - des enfants de familles défavorisées de saisir au vol un ascenseur social qui leur échappe trop souvent, c'est d'avoir devant eux des enseignants qui savent ce qu'ils font. Les autres, les bien-nés, ne connaissent pas cette angoisse car ils trouvent au sein de leur foyer de quoi suppléer les défauts éventuels de l'école.

Est-on en droit d'accepter en silence une telle atteinte au processus de démocratisation scolaire? Croit-on résoudre les problèmes, réels et nombreux, de notre système éducatif, en ôtant aux enseignants toute légitimité professionnelle, en privant l'école du temps et des moyens de penser? Notre gouvernement est-il à ce point aveuglé par la pensée magique pour sincèrement croire qu'il suffit aux élèves de notre pays de bénéficier d'un «temps optimal d'exposition à l'enseignement», comme l'écrit ailleurs le recteur de l'académie de Créteil? Accéder au savoir, ce n'est pas prendre un bain de soleil.

On parle beaucoup, ces derniers temps, d'identité nationale. L'identité que je vois se dessiner à travers ces mesures est celle d'une société qui ne croit plus en la valeur humanisante, fondamentale, de la chose intellectuelle et de la pensée. Celle d'une société qui ne croit plus qu'en la valeur économique, y compris à l'école. Je terminerai alors par cette citation d'Abraham Lincoln qui éveille l'attention: «Si vous trouvez que l'éducation coûte cher, essayez l'ignorance.» Nous en prenons le chemin.

Sophie Audoubert

Lire également: Enseigner n'est pas un travail social

Image de Une: La Cour d'un Collège Reuters

 

Sophie Audoubert
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