Monde

La France est-elle en train de gagner ou de se faire avoir par la Turquie?

Ariane Bonzon, mis à jour le 15.03.2017 à 7 h 56

En refoulant deux ministres turcs venus tenir des meetings électoraux en faveur du «oui» au référendum constitutionnel du 16 avril, les autorités hollandaises sont tombées dans le piège tendu par les islamo-nationalistes du Président Erdogan. Même si c’est politiquement inaudible pour une majorité de Français, le gouvernement français l’a évité.

Manifestants hollandais à Rotterdam le 11 mars 2017 | BAS CZERWINSKI / ANP / AFP

Manifestants hollandais à Rotterdam le 11 mars 2017 | BAS CZERWINSKI / ANP / AFP

Pour comprendre ce qui est en train de se dérouler entre la Turquie et l'Union Européenne, à coup d'insultes et de refoulements aux frontières, d'abord un retour en arrière.

Début mars, des municipalités allemandes annulent les meetings politiques de plusieurs ministres ou hauts dignitaires turcs. Motif invoqué: risque de troubles à l’ordre public. Réaction: le président turc Recep Tayyip Erdogan affirme que la décision de l'Allemagne d'annuler des meetings de ses soutiens n'était pas différente de «pratiques nazies».

Samedi 11 mars aux Pays-Bas, les choses se passent plus mal encore. L’avion transportant le ministre turc des affaires étrangères est interdit d’atterrissage. La ministre de la famille et des affaires sociales se voit refuser l’accès au consulat turc de Rotterdam où elle devait rencontrer ses compatriotes. L'usage international autorise les réunions politiques dans les enceintes consulaires.  La réunion avait pourtant été interdite. Mais la ministre a fait  fi de cette interdiction. Elle est reconduite sous escorte à la frontière allemande. 

En refoulant deux ministres turcs venus tenir des meetings électoraux en faveur du «oui» au référendum constitutionnel du 16 avril, les autorités hollandaises, comme l'Allemagne avant elles, sont tombées dans le piège tendu par Ankara.

Tandis qu’en ne mettant pas son veto à la venue du ministre turc des affaires étrangères, le gouvernement français a évité d’y sombrer à son tour, bien que son geste soit politiquement inaudible pour une majorité de Français.

A cinq jours d’un scrutin délicat, redoutant des désordres et craignant de faire le jeu de l’extrême droite, les autorités hollandaises ont demandé à leurs interlocuteurs turcs de reporter la tenue de plusieurs meetings politiques. Ankara choisit de passer outre et  mobilise ses relais militants pour aller à l’affrontement.

Après que l’avion transportant le ministre turc des affaires étrangères a été interdit d’atterrissage, et que la ministre turque de la famille a été refoulée, des échauffourées ont lieu devant le consulat turc de Rotterdam. Enveloppés dans des drapeaux turcs et criant des slogans religieux, des manifestants sont violemment refoulés, chargés par la police montée et la brigade canine.

Tout était calculé 

L’insistance de la Turquie à vouloir tenir ces meetings électoraux avait pour but d’«enclencher une confrontation avec les autorités hollandaises», selon un expert cité par Al-Monitor. L’objectif du gouvernement islamo-nationaliste turc (AKP, parti de la justice et du développement) est de conforter et nourrir sa rhétorique anti-européenne et anti-occidentale alors qu’il est en pleine campagne électorale. En avril, la Turquie organise un référendum qui portera sur la modification de la Constitution, visant à remplacer le système parlementaire actuel par un régime hyperprésidentiel. Une évolution souhaitée par le président Recep Tayyip Erdogan. Mais les sondages ne sont pas bons pour ses projets autocratiques: si 40% des Turcs sont pour, 40% sont contre et 20% indécis. 

Il est urgent de séduire ces 20% d’indécis. Pas tant en Europe qu’en Turquie  même où la base électorale de son principal allié, le Parti d’action nationaliste (MHP, ultra-nationaliste) est loin d’être acquise au gouvernement. Pour la convaincre, rien de mieux que de mettre en scène les entraves européennes aux «Oui», rallumer la flamme nationaliste et titiller la fibre souverainiste turque. Il faut dire que le contentieux est lourd à l'égard de cette Europe méprisante à l'égard de la candidature turque,  accusée de soutenir les volontés sécessionnistes du PKK en Turquie et en Syrie voisine et qui se serait assise sur ses valeurs morales en n'accueillant pas sa part de réfugiés syriens dont près de 3 millions vvient en Turquie.  

«Pratiques nazies»

Le jour d’après Rotterdam, la presse turque pro-gouvernementale titre donc sur les photos de chiens policiers hollandais attaquant des manifestants turcs salement amochés. Tandis que le Président Erdogan déclare, dans un communiqué très officiel que «L’Europe va vers le racisme. (…) Je pensais que le nazisme était révolu mais je me suis trompé (…) Des comportements tendant vers le banditisme, le fascisme, le racisme grandissant en Europe est uniquement un signe d’hostilité contre l’Islam. Ils paieront pour cela de toutes les manières… ».

Ce faisant, Recep Tayyip Erdogan retourne complètement les accusations dont il est l’objet de la part de l’Europe et de l’Occident. Pour ce qui est du «nazisme» par exemple, le Président turc, parfois caricaturé sous les traits d'Hitler, tient là une vengeance personnelle puisque début 2016 certains médias européens déformant ses propos ont relayé l’idée qu’il prenait pour exemple le régime nazi afin d’instaurer un régime hyper-présidentiel de type unitaire. 

Et puis, il inscrit ces événements dans le contexte plus large d’une Europe islamophobe dont les Turcs seraient aussi les victimes. Que ce soit une femme ministre de la famille, portant le voile, qui ait été envoyée faire le forcing à Rotterdam avant d’être filmée en train d’être expulsée ne doit rien au hasard. La conceptualisation ainsi que la vulgarisation politique en Europe et aux Etats-Unis de la notion d’islamophobie doit beaucoup à l’un des très proches conseillers de RT Erdogan. Evidemment une femme turque voilée est-elle plus à même qu’un homme turc de symboliser l’oppression que vivraient les femmes musulmans pieuses en Europe et d'attirer la sympathie - au sens littéral du terme - de ces dernières.

Mais de retour en Turquie pour la conférence de presse qu’elle donne à l’aéroport d’Istanbul, la ministre de la famille apparait moins émancipée: elle n’est plus seule sur l’image mais encadrée par deux hommes, dont le ministre turc de l'Énergie et des Ressources naturelles, Berat Albayrak, le propre gendre de RT Erdogan à la rhétorique plus éprouvée: «La nuit dernière entache de honte les Pays-Bas et la démocratie européenne, en particulier sur le plan des droits de l’homme et des libertés», explique-t-il devant les caméras. Oubliant fort à propos qu'il existe une loi  turque (2008) qui interdit les manifestations politiques à l'étranger. 

La France joue en solo

Au motif de risque de troubles à l’ordre public, après les municipalités allemandes début mars, l'Autriche, la Suède, la Suisse et le Danemark ont aussi  annulé ou reporté la visite électorale de plusieurs membres du gouvernement turc . Ce qui a nourri et va nourrir les diatribes d’Ankara pour de longues semaines encore, au moins jusqu'au 16 avril. Les attaques vont monter en puissance. Mardi, le président turc appelait les musulmans allemands et hollandais de ne voter ni pour Madame Merkel ni pour le premier miistre hollandais. 

La France, en revanche, a fait bande à part. Le ministre turc des Affaires étrangères a pu atterrir sans encombres à Metz, samedi 11 mars, où il tenait meeting le lendemain.

La branche locale de l'’union des démocrates turcs européens (UETD), lancée en 2006 pour diffuser et défendre les idées islamo-nationalistes de l’AKP en Europe, avait loué une salle au centre des congrès de la ville. Par le passé, l'UETD avait mobilisé des milliers de partisans pour assister aux deux grands meetings électoraux que RT Erdogan a déjà tenus sur le territoire français : à Lyon en 2014 et à Strasbourg en 2015 .

«En l’absence de menaces avérées à l’ordre public, il n’y avait pas de raison d’interdire cette réunion» de Metz se justifie le ministre Jean-Marc Ayrault dans un communiqué officiel face aux critiques de l’opposition tant de droite (Fillon), d’extrême droite (Le Pen) que des Verts.

Le risque de troubles à l’ordre public était minime mais cette visite était-elle pour autant opportune? D'autant que les leçons de démocratie du gouvernement turc sont risibles alors qu'en Turquie, plus de 150 journalistes sont en prison, de même que 13 députés du parti démocratique des peuples (HDP) et 80 maires élus sans compter les milliers d’opposants; et puis il y a ces très nombreux citoyens démis de leur fonction, qui se sont vus  supprimer certains droits sociaux et même pour certains leur passeport.

Après tout, en octobre dernier, le président Hollande n’avait pas hésité à faire comprendre à son homologue russe Vladimir Poutine que sa venue à Paris était indésirable … et celui-ci avait annulé sa visite. Il n’est d’ailleurs pas inimaginable que l'occupant du Kremlin se réjouisse de cette passe d'armes turco-européenne. Quant au Président Erdogan, il pourrait éprouver une certaine jubilation à  réussir ce «forcing» que Poutine n’a pas pu ou voulu faire….

Or en laissant atterrir le ministre turc des affaires étrangères  sur le sol messin, le gouvernement français a privé les islamo-nationalistes turcs d’arguments de propagande supplémentaires à son endroit. Paris n’est cependant pas à l’abri de représailles. Brandissant une nouvelle fois l’épée de Damoclès que constituerait la rupture de l’accord sur les réfugiés, signé en mars 2016 par la Turquie et l’UE, Ömer Celik, le ministre turc des affaires européennes, évoquait lundi soir la nécessité d’en revoir certaines clauses.

Mais avant de mettre cette menace à exécution, le Président Erdogan devra surmonter une vraie contradiction. Comment pourra-t-il instrumentaliser et monnayer la vie de milliers de réfugiés musulmans tout en se présentant comme le protecteur et défenseur de ces mêmes musulmans dans le monde?  A moins qu'il ne résolve ce paradoxe, sa menace pourrait bien n'être que du  bluff. 

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (210 articles)
Journaliste
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