France

Liberté, égalité, fraternité, solidarité

Philippe Boggio, mis à jour le 06.12.2009 à 18 h 22

Chaque année, les Français oublient leur année, ses chagrins, ses déceptions, ses inquiétudes. Et donnent.

«Vous êtes formidables!». Depuis 1955, et la fameuse émission radiophonique de Pierre Bellemare qu'écoutaient nos grands-parents, on sait que les Français sont des gens plutôt intéressants. En même temps que des animaux étranges. Ils ne sont peut-être pas prêteurs, selon la vieille formule. Mais ils donnent. Chaque année, quand la lumière du jour est au plus bas, comme le moral, souvent, quand s'en va novembre, et arrive décembre, s'emballe, avec l'active complicité des médias, qui battent tambour, l'une des plus fortes traditions nationales. Une sorte de temps de l'Avent caritatif.

Les Français se souviennent alors qu'ils sont frères en condition humaine. Ils se mettent à signer des chèques. Pour la recherche sur le sida, les grandes ONG, les banques alimentaires, les «chaînes de l'espoir» ou les orphelinats du bout du monde. Dans les supermarchés, ils achètent des provisions, qu'ils n'emportent pas, mais qu'ils laissent à la porte, à des ramasseurs bénévoles. Pour le Téléthon, dont l'édition 2009 s'est achevée samedi, ils sont prêts à faire n'importe quoi pour attirer les dons: des courses en sac, des pyramides de pompiers ou des cassoulets géants.

Un persistance de rituels religieux

A quelques semaines de Noël et des fêtes de fin d'année, les cœurs s'étreignent. Remontent en chacun des goûts d'enfance, des envies de féerie, de contes. Renaissent des vœux d'histoires qui finissent bien. Beaux sentiments et sensibilités gorgées de solidarité. Les Français oublient leur année, ses chagrins, ses déceptions, ses inquiétudes. Ils se disent, assez unanimes: «Il y a des gens plus malheureux que nous». Leurs raisons sont variées, parfois contradictoires, même. On sauve sa vie, son âme, une certaine idée de soi, symboliquement, par l'ouverture aux autres; on obéit, enfin, sur le tard de l'année, à une éducation, une obligation familiale; on se déculpabilise à l'avance des dépenses qu'on aura, un mois plus tard, pour soi ou pour les siens...

Ce mouvement de générosité est une persistance, dans le calendrier laïc et républicain, de rituels religieux. Toutes les traditions chrétiennes ont posé, au fil des siècles, la nécessité de l'accueil du miséreux et du solitaire, entre l'Avent et la Nativité. Qui frappera à une porte, ces nuits-là, se verra ouvrir, et invité à entrer. Dans l'Europe du Nord, des bougies dans l'obscurité prévienne le passant: là, vit une famille bien disposée à l'inconnu. En Provence, sont en évidence, sur les bords des fenêtres, les fruits secs des «mendiants». Et il se trouve encore des gens, quand ils dressent la table du dîner, pour ajouter «le couvert de l'étranger».

La charte du CNR, notre creuset social

L'autre origine du phénomène est sans doute la colère. Contre l'Etat, le sort commun ou l'égoïsme général. Colère avivée en cette période de froid, d'obscurité, de peurs diverses, et nourrie de sentiments anarchistes. Rengaine qui aussi broie les cœurs: si longtemps après la fondation de la France moderne à la devise si enviable - liberté, égalité, fraternité, plus de cinquante ans après la charte du Conseil National de la Résistance, notre creuset social, et des décennies après la victoire de François Mitterrand, les besoins les plus fondamentaux, de nourriture et de gîte, ne sont toujours que partiellement assurés par les autorités publiques auxquelles nous avons délégué notre recherche du bonheur terrestre. «Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l'incapacité de travailler a le droit d'obtenir de la collectivité des moyens convenables d'existence». Etc. Cette proposition figure dans le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946.

Sur ce front républicain aussi, des réactions différentes accueillent, chaque année, le retour de l'élan participatif. Il y a ceux qui donnent parce qu'ils ne votent plus, qu'ils se sentent mécontents des politiques sociales, mais qu'ils souhaitent, ne serait-ce que pour gagner un peu de paix intérieure, compenser leurs griefs. Ceux qui donnent par discipline, comme, longtemps, les militants communistes ou les chrétiens sociaux. Ceux qui savent relativiser, conscients que le gouvernement, même bien disposé, ne peut pas tout, surtout hors des frontières. Les «co-gestionnaires», qui entendent bien se mêler, à leur place de citoyens, de l'œuvre de redistribution...

Attention à l'alliance entre laïcards-anars et néo-religieux

et  Les ministères expérimentés et les cabinets de conseils en communication qui entourent le gouvernement savent la période délicate. Gaffe! Ne pas plaisanter avec les symboles humains et humanistes. L'association dans une même réaction des deux grands moteurs de la générosité collective, le «laïcard-anar» et le néo-religieux, peut être détonante, en plein hiver. Même pour ceux qui ne l'ont jamais entendue, résonne encore aux oreilles du pays, par transmission culturelle souterraine, la voix indignée de l'abbé Pierre, le 1er février 1954, à 1h du matin, sur les ondes de Radio-Luxembourg (ancêtre de RTL). «Mes amis, au secours!».

«Une femme vient de mourir gelée, cette nuit (...) serrant sur elle le papier par lequel, avant hier, on l'avait expulsée...». «Chaque nuit, avait poursuivi l'abbé, ils sont plus de deux mille, recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d'un presque nu. Devant l'horreur, les cités d'urgence, ce n'est même plus assez urgent!»

Bien sûr, 1954 est loin. Il avait fait un froid de gueux, cet hiver-là, et la politique du logement et de la reconstruction présentait des carences qui ne se sont pas reproduites, depuis, dans des proportions aussi graves. La suite est connue. Le formidable écho rencontré par l'appel, ces centaines de Parisiens apportant des couvertures, des vivres, de l'argent, au très chic Hôtel Rochester, dans le 8e arrondissement, qui s'était improvisé lieu de regroupement des dons. Mais sait-on que, les mois suivants, les pressions populaires s'étaient multipliées sur les députés pour que soient votées des lois accélérant le rythme des constructions?

Appel pressant des Restos et d'Emmaüs

Cela dit, pour un coup de sang salutaire, pour une éruption de générosité qui trouve son débouché institutionnel, combien d'échecs! Les Compagnons d'Emmaüs ont fêté leur soixantième anniversaire. Les Restos du cœur ont déjà plus de 20 ans. En lançant ses cantines, en 1985, pour quelques années, croyait-il, Coluche espérait «gauler le système». Obliger l'Etat à assumer mieux ses responsabilités. C'est raté. En lançant leur campagne 2009/2010, les deux œuvres «d'utilité publique», selon l'expression usuelle et ironique, ont prévenu qu'elles attendaient, cette année, une aggravation d'environ 20% de demandes d'aide. Elles ont, l'une et l'autre, lancé des appels pressants aux ministères concernés, pour des subventions rapides et accrues.

Nous sommes le 6 décembre. L'Etat se fait attendre. Les Français mettent la main à leurs portefeuilles, en proie à des sensations mêlées. Ils donneront peut-être moins, cette année, pour cause de crise économique. Ils continueront à donner, même si l'Etat se met, un jour, à mieux respecter ses engagements. Mais mieux vaut tenir, jugent-ils. Plus prudent, en effet. Toute autre croyance relèverait pour l'instant du conte de Noël.

Philippe Boggio

Image de une: Dans un centre de distribution des Restos du Cœur, le 1er décembre à Nice. REUTERS/Eric Gaillard

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