France

«Notre visage est marqué socialement par notre prénom»

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 16.03.2017 à 9 h 18

Selon des résultats récemment publiés, nous arrivons à reconnaître les prénoms des gens à partir de leur visage. Une marque sociale qui s'imprimerait sur le visage à force de se conformer aux stéréotypes véhiculés par notre prénom...

Tiré de Zwebner, Y., Sellier, A.-L., Rosenfeld, N., Goldenberg, J., & Mayo, R. (2017, 27 février). We Look Like Our Names: The Manifestation of Name Stereotypes in Facial Appearance. Journal of Personality and Social Psychology.

Tiré de Zwebner, Y., Sellier, A.-L., Rosenfeld, N., Goldenberg, J., & Mayo, R. (2017, 27 février). We Look Like Our Names: The Manifestation of Name Stereotypes in Facial Appearance. Journal of Personality and Social Psychology.

Pour accéder directement à notre interview d'Anne-Laure Sellier, cliquez ici

Pourquoi certaines personnes ont-elles une tête de Véronique? Les Romain diffèrent-ils des Olivier? Comment devient-on une Mathilde? Si vous aussi vous avez un prénom, les résultats d'une étude franco-israélienne publiés récemment vous concernent directement. Le but des chercheurs (HEC Paris, Hebrew University of Jerusalem, Interdisciplinary Center (IDC) et Columbia University) était de déterminer si nous ressemblons à notre prénom. Et la réponse est oui. Le phénomène paraît irrationnel, et pourtant...

Dans la série d'expériences de l'article dont les résultats sont publiés dans le Journal of Personality and Social Psychology, des volontaires photographiés en France et en Israël ont été associés environ 4 fois sur 10 à leur vrai prénom lorsque des individus se voyaient proposer une liste de quatre choix. Tout porte donc à croire qu'il existe une association entre visage et prénom, parfois qualifé d'effet Dorian Gray, une prophétie auto-réalisatrice en vertu de laquelle les gens s'efforceraient tout bonnement de «ressembler à leur prénom». Anne-Laure Sellier, chercheuse en psychologie sociale à HEC Paris et responsable du volet français de l'étude, revient pour nous sur ces résultats fascinants.

Faites notre petit test (sans prétention scientifique) ci-dessous

 

 

Pouvez-vous nous expliquer les résultats obtenus que vous venez de publier?

Anne-Laure Sellier: Imaginons que nous allions faire un tour dans Paris tous les deux et que je montre une photo d'identité de votre collègue Vincent, sur laquelle on distingue uniquement son visage et ses cheveux, à 100 personnes choisies au hasard. Si nous demandons aux passants de deviner son prénom, parmi quatre prénoms donnés avec la même fréquence que Vincent chez les garçons de sa génération, soit par exemple Benjamin, Sébastien ou Romain, 25% des gens devraient choisir Vincent. En tout cas si c’était le seul facteur chance qui jouait. Or, nous avons obtenu 35 à 40% de bonnes réponses en moyenne sur un choix à faire parmi quatre prénoms, et jusqu’à 80% pour certains prénoms.

Comment ça fonctionne?

Pour que cet effet visage-prénom ait lieu, il faut que les gens croisés dans la rue aient en tête au préalable un stéréotype de Vincent, sans cela ils ne pourraient pas distinguer un Vincent d’un Romain ou d’un Thomas. Si je vous dis «Marie-Aude», vous avez par exemple probablement en tête un certain stéréotype, une certaine coiffure (courte au carré, ou cheveux longs attachés par exemple). Nous avons donc été conservateurs dans nos études, en retirant les prénoms trop étiquetés du point de vue socioéconomique, que ce soit Marie-Aude ou à l’inverse Kevin par exemple. On contrôle donc les biais socioéconomiques liés à certains prénoms, et c’est d’autant plus vrai pour l’équipe israélienne qui a mené les mêmes expériences en parallèle. Israël est une société beaucoup plus «plate» que la société française, avec peu d'écart entre les classes sociales, et donc des stéréotypes liés à ces classes sociales moins puissants. Or, les résultats sont convaincants en France comme en Israël.

Un aperçu du protocole de l'une des expériences menées en Israël. Tiré de Zwebner, Y., Sellier, A.-L., Rosenfeld, N., Goldenberg, J., & Mayo, R. (2017, 27 février). We Look Like Our Names: The Manifestation of Name Stereotypes in Facial Appearance. Journal of Personality and Social Psychology.

Vous expliquez que nous tendons à ressembler à notre prénom, ou plutôt au stéréotype associé à celui-ci, par souci de conformité sociale

Vous et moi partageons un stéréotype de Vincent, et quand nous rencontrons un Vincent, il y a quelque chose dans son visage qui fait qu’il est un Vincent, et pas un Romain. Il peut être blond, châtain, peu importe, mais il a juste une gueule de Vincent. L'explication est que nous ressentons une pression depuis notre plus jeune âge pour nous conformer à notre groupe social, auquel nous avons envie de plaire. Nous nous adressons différemment aux personnes depuis qu’elles sont bébés, nous les traitons différemment en fonction de leur prénom. Si la société estime que Chloé est une petite fille avenante, sympatoche et facétieuse, à force de répondre aux attentes de son environnement, elle finira par avoir ce visage avenant, façonné au bout de milliers d’interactions et d’un traitement social particulier. Le processus est comparable à celui d’une pierre poncée au contact de la mer au fil du temps, sauf qu'il s'agit ici d'interactions avec les autres.

Cela signifie que nous sommes physiquement capable de modifier les traits de notre visage?

Oui. Nous savions déjà que les gens coléreux vont avoir certaines rides, certains muscles faciaux qui se contractent avec le temps, que quelqu’un qui a un visage avenant en général est quelqu'un qui est peu anxieux, etc. La nouveauté est que notre prénom lui-même s’imprime sur notre visage. Depuis qu’il est tout petit, Vincent a été motivé et s’est façonné pour ressembler à un Vincent, il a morphé son apparence vers du Vincent, De telle sorte que les gens qui rencontrent Vincent se disent aujourd'hui: “il a une tête de Vincent”. Ce que révèle cet effet, c’est notre volonté d’être agréable au groupe. Et c’est un processus qui prend des années. C’est pourquoi il s’observe chez les adultes, et surtout entre 18 et 60 ans quand la pression de la conformité sociale est maximale.

«La nouveauté de notre recherche est que notre prénom s’imprime sur notre visage»

Anne-Laure Sellier, HEC Paris.

Le plus surprenant, c’est que cet «effet prénom» fonctionne même quand on grise le visage de la photo pour ne laisser apparaître que… les cheveux

Oui, parce que les cheveux sont l’aspect de notre apparence physique que l’on contrôle le mieux. Cela vous montre à quel point Vincent est motivé pour être Vincent. Je suis en train de travailler sur des photos de jumeaux et j’ai remarqué dans mon labo que mes collègues arrivaient à distinguer une Amélie d’une Cécile, deux jumelles, dont l'une avait les cheveux souvent lâchés, l’autre attachés.

Amélie a sans doute les cheveux relâchés et Cécile les a attachés?

Exactement. voilà pour la puissance des cheveux. J'en profite d'ailleurs pour lancer un appel: nous cherchons des vrais ou faux jumeaux, filles ou garçons, dans le cadre d'une expérience qui prolonge celles dont nous parlons. [Vous pouvez contacter Anne-Laure Sellier ici].

Pour en revenir au cheveu, moi-même, je me coiffe souvent les cheveux en chignon –peut-être pour me conformer à ma tête d’Anne-Laure.

Et quel est ce stéréotype?

Je ne sais pas, mais il est clair que je me présente à la France avec ce visage, que je ressens la motivation de ressembler à une Anne-Laure. Il y a un certain nombre d’attributs, une façon de parler, de se comporter, que l'on va attendre venant d'une Anne-Laure.

Anne-Laure Sellier, HEC Paris.

Cela fonctionne même avec des prénoms plus rares? 

Oui, et c'est la force du prénom: personne ne vous a demandé votre avis, quand vous étiez bébé vous ne ressembliez à pas grand chose, et vous vous êtes mis à tendre vers du Jean-Laurent [le prénom de l'intervieweur, ndlr], le prénom est venu avant le visage, et le visage s'adapte au prénom. Avec un prénom rare, le stéréotype social est cependant beaucoup moins précis, donc l'effet sera moins fort, tout comme d'ailleurs avec des prénoms ultra fréquents, pour lesquels il existe une hétérogénéité telle de personnes que le signal se perd.

Mon prénom est Jean-Laurent... mais pas selon le résultat de ce test glané sur Internet.

Cet effet visage-prénom ne fonctionne qu'à l'intérieur d'un groupe social homogène...

Nous nous reconnaissons entre nous parce que nous sommes de la même «tribu». L'effet ne fonctionne que si les gens qui essaient de deviner le prénom et ceux dont les visages sont testés dans l'expérience appartiennent au même groupe culturel, c'est-à-dire qu'ils ont la même tranche d’âge, la même origine sociale et appartiennent au même groupe ethnique. L'effet constaté est profondément social, on se reconnaît à l'intérieur de notre «tribu». La preuve, c'est que si je montre des photos de visages de Français à des Israéliens, les Israéliens ne reconnaissent pas les Français. Et inversement, les Français reconnaissent le prénom de visages français mais pas de visages israéliens. On l’a constaté en demandant à des Français caucasiens et des Israéliens askenazes de reconnaître les visages des membres des deux groupes culturels.

Vous avez aussi constaté que l'effet était plus puissant en France qu'en Israël.

En démarrant ces expériences, je pensais qu’on obtiendrait un effet moins fort, or, l’effet est plus marqué en France. Et le fait de savoir que cet effet prénom est plus important est intéressant en soit. La France est une société de castes, riche de stéréotypes, sans doute beaucoup plus qu'Israël ou que les pays scandinaves. Il est possible que ce soit la raison pour laquelle les expériences françaises ont si bien marché.

«La France est une société de castes, riche de stéréotypes [...] Il est possible que ce soit la raison pour laquelle les expériences françaises ont si bien marché»

Anne-Laure Sellier, HEC Paris.

La partie la plus surprenante de votre étude est la reconnaissance des prénoms correspondant aux visages… par un ordinateur.

Nous nous sommes dit que si un ordinateur était capable de reconnaître les prénoms en fonction des visages, c’était que l’effet était vraiment dans le visage de la personne, et non le résultat d’un biais de la perception chez la personne regardant le visage. Nous avons donc eu recours au «machine learning»: nous avons entraîné un ordinateur à qui nous avons soumis 100.000 images de visages de Français, en l’entraînant à reconnaître par exemple des Vincent, et des non-Vincent dans un premier temps. Cela permet à l’ordinateur de se construire un stéréotype de Vincent. À partir de tous les pixels de la photo, l’ordinateur est ensuite capable de produire une «heat map» [carte de chaleur] c’est à dire une image des zones du visage qui «trahissent» un Vincent.

Les zones rouges [sur l'illustration ci-dessous] du visage déterminent qu'il s'agit d'une Amandine et pas d'une Charlotte, d'une Cécile ou d'une Amélie. Quand on a demandé ensuite à l'ordinateur d'associer les visages à l'un de deux prénoms, il a trouvé la réponse au-delà du facteur chance.

Tiré de Zwebner, Y., Sellier, A.-L., Rosenfeld, N., Goldenberg, J., & Mayo, R. (2017, 27 février). We Look Like Our Names: The Manifestation of Name Stereotypes in Facial Appearance. Journal of Personality and Social Psychology.

Dans votre échantillon français, certains prénoms ont néanmoins été reconnus plus ou moins fréquemment par les humains –et par l'ordinateur. Comment l'expliquer?

80% de l'échantillon a reconnu une Véronique, prénom dont le stéréotype semble marqué. Mais la Véronique testée était un peu plus âgée que les autres femmes dans l'étude, ce qui peut introduire un biais et la rendre plus facilement reconnaissable...

Tiré de Zwebner, Y., Sellier, A.-L., Rosenfeld, N., Goldenberg, J., & Mayo, R. (2017, 27 février). We Look Like Our Names: The Manifestation of Name Stereotypes in Facial Appearance. Journal of Personality and Social Psychology.

Dans l'ensemble, nos études suscitent de l'étonnement et parfois même de la colère de la part des gens! Peut-être parce que notre visage nous est intime, l’envisager comme marqué socialement par l’intermédiaire de notre prénom est difficile, mais il n’y a rien de grave: nous souhaitons simplement être à la hauteur de notre prénom, et à celle des attentes de notre groupe de référence.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (956 articles)
Journaliste
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