Sports

tennis: SOS gauchers

Yannick Cochennec, mis à jour le 06.12.2009 à 11 h 08

Quand la puissance et la prise de décision relègue l'inspiration et la créativité dans le bas du classement.

Le Britannique Andy Murray dans les finales de l'ATP World Tour, en novembre à Londres. REUTERS/Dylan Martinez

Le Britannique Andy Murray dans les finales de l'ATP World Tour, en novembre à Londres. REUTERS/Dylan Martinez

Comme chaque année, la saison de tennis s'est terminée au fond d'un saladier en argent à l'occasion de la finale de la coupe Davis. Ce bol à punch, emprunté par Dwight Davis à sa grand-mère et convoité par toutes les nations du monde depuis 1900 a été au cœur de la bataille qui a opposé Espagnols et Tchèques, du 4 au 6 décembre, sur la terre battue couverte du Palau Sant Jordi de Barcelone.

Tenante du titre, l'Espagne s'est imposée logiquement et facilement lors de cette finale où elle avait la particularité d'aligner trois gauchers sur les quatre joueurs sélectionnés. Rafael Nadal, Fernando Verdasco et Feliciano Lopez ont été, en effet, les fers de lance de cette formation ibérique avec donc, dans le rôle du droitier, David Ferrer. Trois gauchers au sein d'une même équipe en finale de la coupe Davis, c'était une grande première dans l'histoire de la compétition selon les statisticiens de la Fédération internationale de tennis.

Deux fois de moins de gauchers en 30 ans

Etrange paradoxe car cette surreprésentation de gauchers à Barcelone est, en fait, une sorte d'aberration dans le tennis d'aujourd'hui puisque les gauchers sont... en voie de disparition. En 1979, ils étaient 19 parmi les 100 premiers mondiaux. En 2009, ils ne sont plus que 10. Il y a 30 ans, ils ne se gênaient pas pour occuper les premières places du classement ATP avec John McEnroe (2e), Jimmy Connors (3e), Roscoe Tanner (5e) et Guillermo Vilas (6e). Ces jours-ci, ils se font nettement plus discrets avec Rafael Nadal (2e) et Fernando Verdasco (9e), le troisième gaucher le mieux placé de la hiérarchie étant l'Autrichien Jürgen Melzer, répertorié seulement au 28e rang mondial.

Sans oublier cette précision de taille que Nadal n'est tout simplement pas... gaucher ! Enfin pas un «vrai» gaucher. Le quadruple vainqueur de Roland-Garros a cette singularité, en effet, d'être droitier dans la vie sauf lorsqu'il se retrouve sur un court de tennis. Son compatriote Carlos Moya, également ancien n°1 mondial et vainqueur des Internationaux de France en 1998, et le Français Nicolas Escudé avaient, eux, l'originalité d'être gauchers dans tous leurs gestes habituels, mais droitiers dès qu'ils avaient une raquette en main. Un phénomène peu fréquent et dénué d'explication rationnelle. Un choix simplement et instinctivement déterminé lors de l'enfance.

Avantagés dans les sports «duel»

«Privés» de Nadal, les gauchers sont donc encore moins nombreux qu'ils l'imaginaient au sommet du tennis international masculin. Sachant que la situation est carrément «dramatique» dans le tennis féminin dominé longtemps par Martina Navratilova dont le redoutable service de gauchère fit quelques dégâts, puis par Monica Seles, n°1 hégémonique entre 1991 et 1993. La gauchère la mieux classée actuellement est espagnole (décidément) et se nomme Maria-Jose Martinez-Sanchez, 27e mondiale. Et, misère, parmi les 100 premières, les gauchères ne sont plus que huit.

Au tennis, les gauchers rentrent ainsi dans le rang dans la mesure où il est généralement admis que les gauchers représentent environ 10% de la population. Jusque-là, pourtant, ils étaient plus que largement représentés dans les hautes sphères du jeu, jusqu'à près du double de la moyenne comme en 1979.

Dans son livre L'homme asymétrique, gauchers et droitiers face à face paru en 2003 aux éditions du CNRS, Guy Azemar expliquait que cette surpopulation gauchère était due au fait que les gauchers étaient avantagés dans des sports d'opposition duelle comme le tennis, mais aussi l'escrime, la boxe, le tennis de table, le squash et quelques arts martiaux comme le karaté :

Ces sports ont pour caractéristique commune d'opposer deux adversaires face à face à une certaine distance, ce qui nécessite la mise en jeu, en priorité, de la perception visuelle de l'espace d'action. Les gauchers s'efforcent de réduire la longueur des trajectoires à intercepter, raccourcissant ainsi les délais disponibles pour traiter les informations pertinentes. Les droitiers, pour leur part, apprécient davantage les longues trajectoires qui favorisent la précision et le développement d'actions plus construites.

Et les études, reprises par Guy Azemar, de nous enseigner que la main gauche est davantage en relation avec l'hémisphère droit du cerveau tandis que la main droite est, elle, sous le «contrôle» de l'hémisphère gauche. Or l'hémisphère droit est celui qui analyse le plus vite les informations qui lui sont fournies, ce qui explique l'avantage des gauchers dans des sports de réflexes comme le tennis où ils sont plus réactifs et inventifs que les droitiers. On se souvient notamment des numéros d'acrobaties au filet de John McEnroe aux anticipations souvent stupéfiantes. Ou de cette capacité de Monica Seles à frapper la balle le plus tôt possible comme si elle dégainait plus vite que son ombre.

Alors, comment expliquer cette disparition progressive des gauchers dans le tennis de haut niveau? Le Français Paul Dorochenko, ancien préparateur physique de Roger Federer et aujourd'hui directeur du centre international de rééducation du sportif de La Calderona à Valence, en Espagne, a étudié la question avec minutie. Il isole trois causes essentielles. La première est liée à l'uniformisation du tennis devenu plus professionnel, plus mécanique et donc une affaire de droitiers puisque l'inspiration et la créativité, chères aux gauchers, ne sont plus du tout au goût du jour, notamment au niveau de l'enseignement:

Aujourd'hui, tous les pros jouent de la même manière ou presque. On tape fort du fond du court et c'est particulièrement criant dans le tennis féminin devenu presque caricatural. Cela rejoint ma deuxième raison du déclin des gauchers. On est passé d'un tennis de la puissance-vitesse vers la puissance-force. C'est pourquoi les joueurs ont pris du poids à cause d'un travail physique de plus en plus important comme Verdasco qui, dans l'affaire, a gagné des muscles mais a perdu l'imprévisibilité de ses jeunes années.

La troisième explication tient, selon lui, au fait qu'au tennis, désormais, on agit plus qu'on ne réagit et que le droitier est toujours mieux loti en cas de prise décisionnelle. Et il conclut qu'on ne verra sans doute plus trois gauchers dans les cinq premiers mondiaux comme en 1979, même s'il est amusant d'en avoir recensé trois au sein d'une même équipe de coupe Davis du côté de Barcelone. Catalogne très «à gauche» ces temps derniers, puisque, rappelons-le pour l'anecdote, s'y balade une autre main gauche désormais célèbre, celle de Thierry Henry, l'un des attaquants-vedettes du FC Barcelone.

Yannick Cochennec

Image de une: Le Britannique Andy Murray dans les finales de l'ATP World Tour, en novembre à Londres. REUTERS/Dylan Martinez
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