Monde

Contre Berlusconi, Internet et la révolution violette

Marc Lazar, mis à jour le 14.12.2009 à 9 h 19

Pourquoi des centaines de milliers d'Italiens, souvent rassemblés via le Net, ont manifesté contre le président du Conseil. Et pourquoi il continuera à gouverner.

Silvio Berlusconi a été agressé à la sortie d’un meeting à Milan dimanche 13 décembre 2009. Il a été blessé au visage par des coups de statuette. L’agresseur est un déséquilibré de 42 ans suivi en psychiatrie depuis 10 ans. Il a été arrêté et mis en accusation de blessures aggravées préméditées par le parquet de Milan. Silvio Berlusconi a été admis à l’hôpital en observation pour 24 heures.
Le Président du Conseil italien était conscient durant son transfert à l’hôpital.

Plus d’un demi million d’Italiens avaient manifesté le 5 décembre pour réclamer sa démission à Rome lors du «No B Day» ou «journée sans Berlusconi». Mais ce dimanche, le peuple italien a unanimement condamné l’agression dont il a été victime. Nous republions l'analyse de Marc Lazar au lendemain de cette manifestation.

 

Le 5 décembre, à Rome, des centaines de milliers de personnes ont participé au jour Non-Berlusconi (No B day), initiative originale qui présente six caractéristiques principales.

En premier lieu, la journée résulte de l'activisme de blogueurs décidés à protester contre les violentes attaques lancées par le Président du Conseil contre la Cour constitutionnelle et le président de la République aux lendemains de la décision de la première juridiction, le 7 octobre dernier, de rejeter la loi Alfano donnant une immunité aux quatre plus hautes charges de l'Etat. L'idée d'une manifestation a vite circulé sur le web via les blogs et Facebook, signalant de la sorte un changement notable en Italie: l'émergence d'un espace d'information et de mobilisation alternatif et concurrentiel à la puissante télévision qui, jusqu'ici, a contribué à assurer les succès de Silvio Berlusconi.

Cette forme assez inédite d'organisation en réseau a déclenché une réelle dynamique : les adhésions à l'appel à manifester se sont multiplié au fil des semaines et assuré le succès de la démonstration de force au cœur de la capitale (cependant que l'on manifestait aussi à l'étranger, en particulier à Paris).

La manifestation en elle-même, deuxième caractéristique à relever, a été imposante, calme, responsable mais aussi cinglante, drôle, festive et inventive, avec, par exemple, le recours à la couleur violette pour les drapeaux, les vêtements des manifestants et les objets: le viola (violet en italien), incongru en politique et échappant à tout catalogage facile à la différence du rouge, du rose, du vert ou du bleu, a été choisi ironiquement pour dénoncer celui qui viole (viola en italien) la Constitution, Silvio Berlusconi.

La mobilisation, troisième élément, est venue de la société civile. Mais elle se différencie de celle de 2002, lors de la deuxième législature de Silvio Berlusconi: les girotondi (nom donné aux manifestants qui faisaient une chaîne autour des sièges de la RAI et des palais de justice à l'indépendance menacée, selon eux, par le Cavaliere) étaient guidés par des personnalités connues, reconnues et écoutées, à l'instar du cinéaste Nanni Mortetti, et qui elles-mêmes recouraient aux techniques habituelles de protestation, manifestations, meetings, articles de journaux etc. Cette fois, il s'agit d'une action moins people, conçue et emmenée par un collectif de leaders, avec une pratique permanente d'horizontalité et d'interconnexion.

Quatrième trait, le mouvement atteste l'état d'exaspération d'une partie de l'Italie. Ceux qui sont entrés dans le réseau puis sont descendus dans la rue partagent de forts sentiments d'hostilité envers le président du Conseil. Ainsi s'est exprimé une fois de plus le refus de ses dérives populistes, de ses pulsions autoritaires, de sa stigmatisation des juges, de sa volonté de contrôler toute l'information, alors qu'il possède déjà la moitié du paysage télévisuel. Ou l'indignation face à ses multiples démêlés judiciaires exacerbée en outre, ces derniers jours, par les  accusations très graves portées par un ancien mafieux selon lequel Cosa Nostra aurait collaboré avec lui dans le passé et posé des bombes en 1992-1993 pour favoriser son entrée en politique, propos évidemment démentis par l'intéressé.

Cinquième élément: la mobilisation a montré, à côté de la présence de militants aguerris, la forte implication de jeunes, excédés par l'avenir sombre qui est le leur dans une société gérontocratique et oligarchique. Ils tendent de plus en plus à s'organiser pour faire entendre leur protestation, leurs aspirations et leurs revendications: un débat extraordinairement rude a commencé à s'ouvrir sur ce sujet dans les médias traditionnels et sur le web, des forums, rencontres, ateliers de travail et autres colloques, virtuels et réels,  fleurissent, au point que l'on peut  se demander si l'Italie ne s'apprête pas à vivre un véritable clash de générations.

Enfin, le No-B day entretient un rapport ambivalent avec la politique. Il proclame son refus de toute récupération politique mais, dans le même temps, il n'existe que par son mot d'ordre central, la démission de Berlusconi. Et c'est là le sujet le plus sensible et le plus délicat.

La conjoncture est difficile pour Berlusconi qui ne bénéficie plus de protection face à la justice et dont la majorité se divise. Des ministres affichent leurs divergences avec la politique de rigueur de Giulio Tremonti, en charge de l'économie et des finances. La Ligue du Nord, alliée de Berlusconi, dans la perspective des élections régionales de mars prochain, fait monter les enchères pour obtenir davantage de régions. Le président de la République, Giorgio Napolitano, ne cesse d'intervenir pour calmer le jeu et rappeler l'esprit et la lettre de la Constitution contre les initiatives intempestives du premier ministre. Le président de la Chambre des députés, Gianfranco Fini, dirigeant du Peuple de la Liberté (PDL), le parti de Berlusconi, expose de façon systématique sa différence avec ce dernier, voire le critique, avec la volonté de prendre date pour les recompositions politiques du futur impliquant les centristes, au risque, dans l'immédiat, de se couper de son propre camp.

Mais si l'on commence à penser à l'après-Berlusconi, ce dernier, à 73 ans, est bien décidé à finir sa législature. Il dispose de nombre d'atouts pour atteindre son objectif. Personne dans sa propre majorité ne sort vraiment du bois car chacun sait que son départ la ferait immédiatement imploser. Il bénéficie encore d'un soutien important de l'opinion. L'opposition parlementaire est toujours en crise.

Ces divisions se sont accrues avec le No B-day. Celui-ci a reçu le soutien et le support logistique des petits partis communistes et du mouvement de L'Italie des valeurs de l'ancien juge Di Pietro qui revendique le titre d'opposant principal de Berlusconi. En revanche, le Parti démocrate (PD), au terme de vives controverses internes, n'a pas officiellement appelé à manifester, même si nombre de ses militants et dirigeants sont descendus dans la rue. Il a d'ailleurs été critiqué pour sa timidité. Le PD redoutait que Berlusconi lui retourne comme un boomerang le slogan de la démission en accusant ceux qu'il s'obstine à appeler les «communistes» de ne pas respecter le résultat des urnes et donc de ne pas être démocrate. En vérité, le PD n'est pas en ordre de bataille, est toujours dénué de stratégie, de projet, d'identité et de leader.

L'énorme cortège qui a envahi les rues de la capitale s'est dispersé sans répondre à la seule question désormais posée: et maintenant que faire? Continuer à demander le départ de Berlusconi semble illusoire. Et surtout si l'antiberlusconisme mobilise les foules, il ne constitue pas une politique. La révolution violette ne semble pas à l'ordre du jour.

Marc Lazar

Image de une: Manifestation pour le «No B Day» à Rome, le 5 décembre. REUTERS/Alessia Pierdomenico

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